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21/01/2014

YASMINA KHADRA.

yasmina khadre, les agneaux du seigneur, algérie, islamisme, terrorisme

 

Yasmina Khadra, pseudonyme de l’écrivain algérien Mohamed Moulessehout, est né le 10 janvier 1955, dans le Sahara algérien. Son pseudonyme est composé des deux prénoms de sa femme.

Son œuvre est nombreuse. Je citerai : « A rêvent les loups »  « L’Ecrivain » « L’imposture des mots » « Les hirondelles de Kaboul »

(Billets du 30 mars 2010 – 12 mars 2011 – 7 août 2011)

LES AGNEAUX DU SEIGNEUR.

 L’auteur nous parle de l’Algérie dans les années nonante. On y retrouve une bande d’amis dans un petit village nommé Ghachimat : Dactylo, écrivain public, Kada l’instituteur, Zane le nain, Jafer Wahab qui traîne toute la journée à ne rien faire, Mourad et son frère Boudjema, accros au kif, Lyès le ferronnier, Allal, le policier.

Tous sont amoureux de Sarah, la fille du maire. « Sarah est assise sur le lit nuptial, ses menottes frémissantes sur les genoux. Le poète ne saurait dire si c’est l’abat-jour sur la table de chevet ou bien elle, houri aux blondeurs de l’été, qui confère à la chambre, tant de féerie. Allal s’agenouille devant elle, lui prend la main. Ses lèvres effleurent les doigts brunis au henné, si maladroitement qu’elles omettent de les baiser. Il lui relève le voile, lentement de peur de voir le beau visage de la vierge s’évanouir tel un songe qu’on n’a pu cerner. Les yeux de Sarah s’épanouissent, immenses comme un pré. 

Moment de grâce dans un livre qui va raconter l’horreur.

Le retour au village du jeune Cheikh Abbas, un iman radical fanatisé va déchaîner les passions.

Kada Hilal confie au Cheikh sa souffrance de voir Sarah mariée. Le Cheikh réagit violemment. « C’est une dévergondée (…) Elle marche tête nue, le mollet dévoilé, et elle parle à haute voix dans la rue. »

Kada veut partir combattre en Afghanistan. Même si le Cheikh comptait faire de lui le prochain maire, il ne cache pas sa satisfaction. « Va, Kada Hidal, va dire aux mécréants qu’on ne muselle pas la parole, qu’aucune camisole ne peut contenir la foi. Va dire au monde que chez nous la vaillance est nature, que l’appel du Jihad nous fait longer mers et continents d’une seule enjambée… Va, je te bénis. »

Un mois plus tard, le Front Islamique du Salut rafle haut la main les élections communales. (Même victoire aux Législatives de 1991) Le maire est remplacé par un membre du Fis. Les anciens amis doivent choisir leur camp. Le village se déchire entre pro et non islamistes. Certains prennent les armes et de maquis. Les violences se multiplient : enlèvements, meurtres, viols, assassinat, massacres de familles entières.

Le hijab est imposé et la barbe exigée. Le jeu très prisé par les Anciens est interdit. Certains finissent même par se ranger derrière les jeunes. Ils ont perdu leur pouvoir. Les jeunes ne les respectent plus. Le monde a changé.

Mais les jeunes veulent aller plus loin. Ils vont trouver l’iman Haj Salah, qu’ils ont enlevé, et lui demandent de décréter une fatwa. « Tu es juste et éclairé. Nous voulons que tu décrètes la guerre sainte. – Et qui est donc l’ennemi ? – Tous ceux qui portent le képi : gendarmes, policiers, militaires… »

« Haj Salah reste silencieux pendant une minute, prostré, la tête dans les mains comme s’il refusait de croire à ce qu’il vient d’entendre. Le moment qu’il redoutait est là. L’ogre se réveille en l’enfant qui ne comprend plus pourquoi, soudain, le besoin de châtier supplante celui de pardonner. Le poète avait raison : il y a immanquablement une part pour le Diable en chaque religion que Dieu propose aux hommes ; une part infime, mais qui suffit largement à falsifier le Message et à drainer les inconscients sur les chemins de l’égarement et de la barbarie. Cette part du Diable, c’est l’ignorance. »

Haj Salah est assassiné…

Quelques amis décident de rechercher les terroristes. Allal est parmi eux. Il ne vit plus depuis que Sarah a été enlevée. Ils partent à sa recherche. Sur la route, de nombreux cadavres laissés par les terroristes. Ils arrivent dans une clairière.

 « La clairière paraît rassérénée. Malgré un soleil implacable, la pénombre des arbres y déverse une fraîcheur d’oasis. Tapi dans les branchages, un merle siffle. Sarah est là, étendue sur le sol duveteux. Elle est nue. Sa chevelure blonde, que taquine par endroits la brise, se ramifie autour d’elle comme une coulée d’or. Son dos arrondi conserve les traces du fouet, elle a les poings ligotés avec du fil de fer et les chevilles enchaînées. »

Allal s’écroule devant sa femme. Une formidable explosion les projette en l’air. Le cadavre avait été piégé…

Le livre comporte beaucoup de scènes violentes. Il faut tout le talent d’écriture de l’auteur pour que le lecteur continue sa lecture.

Des adolescents tranquilles, des agneaux devenus des tueurs. Tragique.

 

08/04/2010

PHILIP ROTH.

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Philip Roth, petit-fils d'immigrés juifs originaires d'Autriche Hongrie, est né à Newak, une ville portuaire proche de Manhattan, dans le New jersey, le 19 mars 1933. Il a étudié la littérature à l'Université de Bucknell, puis de Chigaco. Son premier recueil de nouvelles Good bye Colombus lui a permis de remporter le Le National Book Award. Il  a enseigné la littérature à l'université de Pennsylvanie jusqu'en 1992.

 

Auteur de vingt-huit romans, il est considéré par les critiques, comme un des meilleurs écrivains américains contemporains. Afin de mieux dénoncer les errances de la société américaine, Philip Roth se crée un double littéraire, Nathan Zuckerman, un écrivain juif américain. On le retrouve dans plusieurs romans dont La Contrevie, Pastorale américaine, La Tache, roman pour lequel il a obtenu le Prix Médicis étranger en 2002 et qui a été un best-seller en France.

 

EXIT LE FANTOME.

 

Zuckerman a 71 ans. Il s'est exilé à la campagne pendant onze ans ayant comme seuls amis Larry et Marylynne Hollis. Larry trouve que la vie menée par Nathan, vie de reclus, est anormale. "La vie que vous menez n'est pas celle qui vous convient. (...) Je ne veux plus que vous meniez une vie de solitaire. Vous allez trop loin, merde. C'est trop radical, Nathan." Larry ira même jusqu'à lui apporter deux chatons, baptisés par Zuckerman A et B, à la grande stupéfaction de Larry. Il ne les gardera qu'une semaine...

 

Ayant été opéré d'un cancer de la prostate, souffrant d'incontinence urinaire, Zuckerman décide d'aller consulter un urologue à New York. Entrant dans un snack, il y voit Amy Bellette, qu'il avait connue quand, âgée de vingt-sept ans, elle était devenue la maîtresse de l'écrivain Isidore Lonoff, son mentor. Elle a été opérée d'une tumeur au cerveau et quand elle enlève son chapeau rouge, Nathan voit son crâne à demi rasé où serpente une cicatrice hideuse. Il n'ose pas l'aborder mais il la retrouvera plus tard.

 

En quête d'un appartement sur Broadway, Zukerman fait la connaissance d'un jeune couple d'écrivains, Bill et Jamie avec lesquels il convient d'échanger sa maison contre leur appartement. Jamie est terrorisée depuis les attentats du 11 septembre et veut absolument quitter New York : "Je ne veux pas être pulvérisée au nom d'Allah." Jamie est issue d'une riche famille toxane. Son père, archiconservateur, était opposé à son mariage avec un Juif.

 

La soirée de réélection de Bush, qu'il passe en compagnie de ses nouveaux amis, donne à Philip Roth l'occasion de dénoncer, une fois de plus, le puritanisme de l'Amérique et par les propos tenus par Billy, les méfaits de l'administration de Georges Bush : "On a eu de mauvais présidents et on a survécu, mais à ce point-là jamais. Des aptitudes déficientes. Dogmatique. (...) Dès qu'on est pour ses enfants et pour Dieu, on est républicain..." Bush l'emportera contre Kerry, à la grande colère de Jamie et de Billy.

 

Nathan Zukerman est amoureux de Jamie. "Je veux être sous le charme" lui déclare-t-il. Il invente des dialogues : "Pourtant, tout comme le soir des élections, il m'avait paru d'une nécessité urgente de me mettre à écrire dès la porte refermée, les conversations qui n'ont pas lieu entre elle et moi, plus émouvantes encore que celles qui ont lieu, la "Elle" imaginaire atteignant en plein coeur son personnage comme ne pourra jamais le faire la "elle" de la réalité.  L'occasion pour Philip Roth d'exalter un amour autre que la culture du désir, d'amplifier le rien  par la fiction et que ce matériau "ce non vécu, l'hpothétique, finit par devenir la forme de vie dont le sens en vient à compter plus que tout."

 

Nathan va rencontrer un autre personnage, Richard Kliman. Celui-ci veut que Zuckerman l'aide à écrire une biographie de Lonoff dans laquelle il révélera que l'écrivain a, dans sa jeunesse, commis l'inceste avec sa soeur. Nathan veut absolument l'empêcher d'écrire ce livre. L'occasion pour Philip Roth de dénoncer l'impudeur généralisée, le scandale de ceux qui pour faire carrière sont prêts à revisiter les écrivains dans ce qu'ils ont de plus intime.

 

Amy, qu'il a retrouvée, est opposée à Richard Kliman, pour les mêmes raisons. Elle va lui montrer une lettre adressée au Times, dans laquelle elle demande "qu'on laisse le lecteur seul avec ses livres pour qu'il en fasse ce que bon lui semble en toute liberté." En réalité, la lettre a été écrite par Lonoff qui disait : "Nous, les gens qui lisons et qui écrivons, nous sommes finis, nous sommes des fantômes qui assistons à la fin de l'ère littéraire."

 

Nathan renoncera à convaincre Richard Kliman : "Je ne suis pas resté pour me battre comme j'aurais fait jadis, mais je me suis enfui loin du manuscrit de Lonoff et de toutes les émotions qu'il avait réveillées... " "Le raz de marée new-yorkais avait duré à peine un peu plus d'une semaine. Il n'y a pas d'endroit plus effervescent, plus vivant que New York, avec tous ces gens qui parlent dans leurs téléphones portables, qui dînent au restaurant, qui entretiennent des liaisons, trouvent des jobs, lisent les journaux, sont dévorés par des passions politiques. J'avais cru revenir là d'où j'étais parti, me réinstaller en homme réincarné, retrouver toutes ces choses auxquelles j'avais décidé de renoncer – l'amour, le désir, les disputes, les conflits professionnels, tout l'héritage confus du passé -, et au lieu de cela, comme dans un vieux film en accéléré, je n'avais fait que passer, l'espace d'un instant, et reprendre la route pour retourner chez moi."

 

J'ai été fort déroutée par le livre. J'avais gardé le souvenir du Nathan Zukerman, de La tache, un écrivain en pleine gloire. Je retrouve un homme amoindri physiquement, hanté par la peur de perdre la mémoire, alerté par ses oublis, humilié quand il constate qu'il lui arrive de dire un mot pour un autre. Mais, si Philip Roth décrit minutieusement la déchéance physique de son héros, il lui laisse toute sa lucidité et son sens critique.

 

Un beau livre, un peu triste peut-être, comme l'était déjà le roman précédent : Un homme.