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27/10/2009

ELISABETH BADINTER.

 

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Elisabeth Badinter est née le 5 mars 1944. Elle est l'épouse de Robert Badinter, père de l'abolition de la peine de mort et mère de trois enfants. Agrégée de philosophie, elle a été maître de conférence à l'école polytechnique. Elle est aussi écrivain : L'amour en plus", "L'un est l'autre", "De l'identité masculine", "Fausse route".

 

Elle est connue pour son combat féministe et ses idées qui ont souvent suscité de violentes polémiques. Après avoir défendu l'interdiction du foulard dans les écoles, elle s'est récemment prononcée à propos de la burqua : "Ainsi dissimulée au regard d'autrui, vous devez bien vous rendre compte que vous suscitez la défiance et la peur, des enfants comme des adultes. Sommes-nous à ce point méprisables et impurs à vos yeux pour que vous nous refusiez tout contact, toute relation, et jusqu'à la connivence d'un sourire ?... En vérité, vous utilisez les libertés démocratiques pour les retourner contre la démocratie. Subversion, provocation ou ignorance, le scandale est mois l'offense de votre rejet que la gifle que vous adressez à toutes vos soeurs opprimées, qui, elles, risquent la mort pour jouir enfin des libertés que vous méprisez. C'est aujourd'hui, votre choix, mais qui sait si demain vous ne serez pas heureuse de pouvoir en changer. Elles ne le peuvent pas...Pensez-y".

 

J'ai repris cet extrait car il rend bien la personnalité d'Elisabeth Badinter. Elle s'exprime toujours clairement, calmement mais avec conviction,  que ce soit dans ses livres, dans des interviews ou des débats télévisés.

 

L'AMOUR EN PLUS.

 

L'ouvrage est une étude issue d'un séminaire dispensé à l'Ecole polytechnique au sujet de l'histoire de l'amour maternel du XVIIème au XXème siècle. La question que se pose l'auteur est celle-ci : L'amour maternel est-il un instinct qui procéderait d'une "nature féminine" ou bien relève-t-il largement d'un comportement social, variable selon les époques et les moeurs ?

 

L'auteur va, dans une première partie, analyser le statut du père, de la mère, de l'enfant. Elle rappelle le long règne de l'autorité parentale et maritale. Au Moyen Age, le père avait le droit de mort sur ses enfants, droit qui sera supprimé au XIIème siècle sous l'influence de l'Eglise : "Le père ne peut détruire ce qui a été créé par Dieu". Mais, même au XVIIeme siècle, c'est la crainte qui domine la relation familiale. L'obéissance de la femme à son mari sera reprise par Napoléon dans le code civil avec une justification qui devrait étonner : "L'ange l'a dit à Adam et Eve". (!)

 

L'auteur va analyser le statut de l'enfant avant 1760. L'enfant fait peur : "Aussitôt né, l'enfant est symbole de la force du mal, un être imparfait accablé sous le poids du péché originel". Cette conception augustinienne est d'ailleurs reprise par Port Royal. L'enfant gêne, il apparaît comme un fardeau. Les femmes riches confient leurs bébés à des nourrices, parfois pendant très longtemps (cinq ans !). La mise en nourrice va s'étendre à toutes les couches de la société, pour des raisons économiques parfois, l'épouse qui travaille ne peut s'occuper de son bébé. La condition de l'enfant est effroyable, la mortalité infantile vertigineuse. "... la mort d'un enfant est ressentie comme un accident presque banal, qu'une naissance ultérieure viendra réparer." Ce que décrit Elisabeth Badinter donne le frisson, enfant emmailloté, les bras le long du corps, pendu à un clou ! L'allaitement est déclaré ridicule et répugnant. S'occuper des enfants n'est pas valorisant, celles qui le peuvent rechercheront un "savoir" qu'on leur refusait. C'est sans état d'âme qu'elles confient leurs enfants à des gouvernantes, des précepteurs ou les placent dans des internats.

 

Dans le dernier tiers du XVIIIème siècle, s'opère une révolution des mentalités. "Après 1760, les publications abondent qui recommandent aux mères de s'occuper personnellement de leurs enfants et leur "ordonnent" de les allaiter. Elles créent l'obligation pour la femme d'être mère avant tout, et engendrent un mythe toujours bien vivace deux cents ans plus tard : celui de l'instinct maternel, ou de l'amour spontané de toute mère pour son enfant."

 

Rousseau exposera ses idées sur l'éducation des enfants dans l'Emile : "Du souci des femmes dépend la première éducation des hommes ... Elever les hommes quand ils sont jeunes, les soigner quand ils sont grands, les conseiller, les consoler ... voilà les devoirs des femmes de tous les temps." Tous vont persuader les femmes qu'elles y trouveront le "bonheur" et pour justifier l'allaitement on va jusqu'à faire des comparaisons avec les animaux ! La femme devient femelle ! On abandonne le maillot, l'hygiène devient importante mais c'est au prix de l'aliénation de la femme, qui devient "mère" à plein temps.

 

Si on ne peut que se réjouir de l'amélioration du statut de l'enfant, la pression exercée sur les femmes est telle qu'elle engendrera un sentiment de culpabilité qui perdurera. Il faut être une "bonne mère", est indigne celle qui refuse d'avoir des enfants ou ne se dévoue pas totalement à eux. L'abnégation devient la vertu suprême.

 

Il n'est pas difficile de deviner combien il sera difficile pour une femme d'accéder aux études, au travail et à notre époque, l'égalité homme/femme, prônée par les philosophes des Lumières n'est toujours pas acquise. De plus, même si les hommes ont pris conscience du rôle qu'ils doivent jouer en tant que père, la responsabilité des femmes dans l'éducation des enfants est encore écrasante.

 

J'ai trouvé le livre passionnant. Une plongée dans l'histoire nous permet de comprendre comment les théories religieuses ou philosophiques ont façonné la société et combien elles peuvent encore peser à notre époque. Un exemple : le vieux concept du "respect de la nature", sur lequel se sont appuyés ceux qui ont imposé l'allaitement, resurgit encore dans bien des débats éthiques.

10/08/2009

LA FEMME GELEE.

 

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Annie Ernaux est née à Lillebonne, le 1er septembre 1940. Elle a été institutrice, professeur de littérature, et, depuis 1974, écrivain. Elle a obtenu le prix Renaudot en 1984 pour "La Place" Ses romans sont autobiographiques mais se veulent aussi un reflet de la société. Cinquante ans d'évolution, de changements, de progrès techniques, qu'elle reflète dans son oeuvre. Elle s'est surtout intéressée à la condition de la femme à partir de son vécu, surtout dans "Ce qu'ils disent ou rien" ou "La femme gelée". La lecture du "Deuxième sexe" de Simone de Beauvoir, paru en 1959, l'a marquée.  

 

LA  FEMME  GELEE.

 

Le livre débute par le récit de son enfance. Ses parents sont commerçants et, ce qui n'est pas fréquent à l'époque, ont des rôles inversés. Sa mère fait la comptabilité pendant que son père lave la vaisselle. Sa mère accorde une grande importance aux études de sa fille, qui pense-t-elle, est le seul moyen d'accéder à une réussite sociale. L'héroïne fait ses études dans une institution religieuse et s'étonne de voir les parents de ses compagnes très différents des siens. Sa mère, en effet, n'attache aucune importance à la propreté alors qu'elle retrouve chez les parents de ses amis, des femmes ayant comme unique ambition d'avoir une maison impeccable, de plaire à leur mari, d'être "l'épouse idéale".

 

Bizarrement, même si elle admire sa mère, elle ne peut pas s'empêcher de penser que ce sont les autres qui ont raison, les femmes "féminines". Elle passera son adolescence avec des sentiments divers, faut-il pour plaire aux garçons "être mignonne, gentille, compréhensive ? Elle oscille entre des rêves romanesques, entretenus par la littérature de l'époque et l'ambition de poursuivre des études, quitte à rejeter l'idée du mariage et de la maternité.

 

Après le lycée, elle quitte ses parents et s'installe dans un foyer de jeunes filles à Rouen, s'inscrit à la fac de lettres "des études de filles" et apprécie la vie universitaire, les discussions entre copains, les sorties, une vie agréable.

 

Pourtant, elle va tomber amoureuse d'un garçon qui partage ses goûts et, à la grande stupéfaction de sa mère, elle se marie, persuadée de pouvoir continuer la même vie : finir leurs études, vivre en meublé, se débrouiller pour avoir un peu d'argent, chacun continuant à faire ce qu'il aimait, lui, le musique, elle, la littérature. Très vite, la réalité remplace le rêve. Le restau est trop cher, à elle de faire la cuisine, le ménage, "un homme ne fait pas cela" et peu à peu, l'amertume s'installe mais "Je n'ai pas regimbé, hurlé ou annoncé froidement, aujourd'hui c'est ton tour, je travaille La Bruyère. Seulement des allusions, des remarques acides, l'écume d'un ressentiment mal éclairci."

 

Enceinte, elle vit mal sa grossesse : "Arrachée à moi-même, flasque. Je lisais que c'était mauvais signe d'avoir  mal au coeur, qu'au fond du fond, je ne devais pas le vouloir cet enfant, que c'était suspect."

 

Elle décrit l'accouchement comme une scène d'horreur avec les injonctions habituelles à l'époque : "Ne hurle pas ! Reprends-toi !"  Même son bébé, qu'on lui met dans les bras, ne lui apporte aucune joie.

 

Elle abandonne ses études et lorsque son mari a terminé les siennes, ils déménagent à Annecy. Pas question de travailler à l'extérieur. Elle s'installe peu à peu dans son rôle de mère, de "l'élevage" de son Bicou. Elle essaie bien de réagir, de ne faire que le minimum, de se remettre à étudier mais ses bonnes résolutions ne tiendront pas longtemps. "Mais rien n'est prêt. Il est midi vingt ! Il faut que tu t'organises mieux que ça. Il faut que le petit ait fini son repas quand j'arrive, je voudrais bien avoir la paix le temps du midi. Je TRAVAILLE, tu comprends, maintenant ce n'est plus la même vie !"

 

Elle arrivera pourtant à être prof, se culpabilise de mettre son enfant à la crèche, mais "revit" grâce à ses élèves. Ses vacances la replongent dans sa vie "d'avant" : "J'ai pris ma place parmi les femmes assises sur le sable, cernées de seaux et de pelles..."

 

Le livre se termine dans l'amertume :"Elles ont fini sans que je m'en aperçoive, les années d'apprentissage. Après c'est l'habitude. Une somme de petits bruits à l'intérieur, moulin à café, casseroles, prof discrète, femme de cadre vêtue de Cacharel ou Rodier au-dehors. Une femme gelée."

 

Une femme "gelée", elle aurait pu dire aussi, une femme devenue robot, automate, privée d'identité, une femme sans nom. Et c'est vrai, l'héroïne n'a pas de nom, son bébé non plus, le livre est un long monologue, sans chapitre, sans dialogue, un style parfois cru, des phrases hachées.

 

Un destin de femme, par bonheur pas vraiment représentatif de l'époque. Tout de même, il existait des femmes heureuses, que la maternité comblait. Les circonstances, un mariage d'étudiants, une adolescence nourrie de rêves romanesques, ne vous préparent pas à affronter ce qu'est parfois la vie de femme au foyer et la confrontation au machisme ambiant.

 

Si j'ai choisi de présenter ce livre, c'est parce qu'Annie Ernaux est un grand écrivain, qu'à l'époque où on nous parle constamment du "devoir de mémoire" il est peut-être bon de rappeler que ce n'est pas seulement chez Zola, qu'on trouve des femmes "sacrifiées" par une société qui exalte l'abnégation. "Mais, t'as tout pour être heureuse" comme le disait, avec humour, Nicole de Buron.