Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

12/04/2012

MARIO VARGAS LLOSA.

 

les chiots, pérou, machisme, virilité, pression du groupe, stib, questions à la une

 

Mario Vargas Llosa est né au Pérou en 1936 mais il a passé une partie de son enfance en Bolivie. Dès l'âge de quatorze ans, il est placé à l'Académie militaire de Lima qui lui laisse un sinistre souvenir. Ayant obtenu une bourse, il poursuit ses études à Madrid où il obtient son doctorat en 1958. 

 

Romancier, essayiste, critique, Mario Vargas Llosa est considéré comme l'un des chefs de file de la littérature latino-américaine. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 2006.

(voir billet du 3 novembre 2011)

 

LES CHIOTS.

 

Les "chiots" sont les jeunes garçons de la banlieue de Lima. Nous sommes en 1946, ils ont dix ans. Un nouveau, Cuéllar vient rejoindre la bande. Il est différent de ses camarades car très bon élève "un petit bûcheur mais pas lèche-bottes".

 

Après l'école, la bande se retrouve sur le terrain de football jusqu'à ce que les grands, qui finissent les cours plus tard, les en chassent.Cuéllar ne les accompagne pas ce que regrettent ses amis. Mais, comme il meurt d'envie de jouer dans l'équipe, il s'entraîne tout l'été et intègre le groupe avec fierté.

 

Un jour, alors que les gamins se douchent après le foot, un gros chien, appelé Judas, s'échappe et pénètre dans les vestiaires. C'est le drame. Judas mord Cuéllar au pénis. Lalo, qui est parvenu à s'échapper, entend les aboiements de Judas et les cris de Cuéllar. "Il l'aperçoit à peine parmi les soutanes noires, évanoui ? oui, à poil, Lalo ? oui et en sang. C'était affreux : y avait du sang partout dans la douche."

 

Cuéllar est emmené à l'hôpital et toute la semaine, les prières sont consacrées à son  rétablissement. Mais les Frères se mettent en colère si les élèves parlent entre eux de l'accident. Pourtant, lorsque ses amis lui rendent visite à l'hôpital, ils ne peuvent s'empêcher de le questionner : "Raconte, Cuéllar, petit vieux, qu'est-ce qui s'est passé, il avait eu très mal , très très mal, où c'est qu'il t'avait mordu ? ben là, et il prit un air gêné, au petit zizi ? oui, tout rouge, et il rit et nous avons ri..." Ses amis promettent de ne rien dire, il a été mordu à la jambe, c'est tout.

 

Cuéllar retourne au collège et, loin d'être dégoûté du football, il devient plus sportif que jamais. Mais ses études ne l'intéressent plus. Les frères le chouchoutent, ses parents aussi. "A tout bout de champ, ils augmentent mon argent de poche, ils achètent ce que je veux, nous disait-il, il les avait mis dans sa poche, ses parents."

 

Peu de temps après l'accident, on commence à l'appeler "Petit-Zizi". Son surnom lui colle comme une étiquette et il en vient pourtant à l'accepter, du moins en apparence.

 

Les mômes sont devenus des adolescents. Ils "lèvent" les filles pour danser, sortir, aller au cinéma, l'essentiel est de donner de soi une image virile. Cuéllar fait semblant d'être comme les autres mais il ne peut pas. Même les médecins de New York n'ont rien pu faire pour lui.


Dès lors, Cuéllar change. Il se bagarre pour prouver qu'il "en a", nage dans les rouleaux les jours de tempête pour montrer qu'il est le plus fort, roule à cent à l'heure dans les avenues de Lima. Rien n'y fait, il ne peut pas franchir le pas qui fera de lui un homme, un vrai.

 

Il sort alors avec des gamins des "voyous de treize, quatorze, quinze ans" A vingt et un ans, il travaille dans l'usine de son père et ses amis espèrent qu'il va redevenir un garçon sérieux. Il n'en est rien. "Il sortait du bureau à six heures et à sept il était déjà à Miraflores, à sept heures et demie au Chasqui, accoudé au bar, buvant en attendant de pouvoir jouer aux dés.""Certains matins on le voyait tout égratigné, un oeil au beurre noir, une main bandée : il est fichu, disions-nous, il fréquente des pédés, des macs, des dealers."

 

Le temps passe. Ses amis se sont mariés, ce sont des hommes mûrs maintenant. Cuéllar est censé être parti à la montagne pour planter du café mais ils apprendront sa fin tragique.

 

C'est une longue nouvelle où l'auteur met en lumière la pression du groupe. Il faut être comme les autres. Cuéllar n'y peut rien s'il a eu cet accident mais il s'est coupé des autres ne pouvant faire comme eux "mater pour marier".

 

L'auteur a publié cette nouvelle à vingt-trois ans dans le recueil "Les Caïds" qui relate sa jeunesse. Il dénonce le machisme ambiant dans une langue où se mélangent des tournures familières et des dialogues directs dans la même phrase. Ce style m'a déconcertée.

 

J'ai pensé à la situation actuelle. Les "chiots" mataient les filles d'une manière bien innocente. Certains jeunes ont de plus en plus recours à la violence : menaces, agressions, viols. Le "machisme" existe toujours mais il s'est transformé. La pression du groupe entraîne certains à franchir des limites. Faire preuve de virilité reste une obsession mais entraîne des dérives dangereuses.

 

L'actualité le montre de manière évidente. Les chauffeurs de la Stib ont manifesté leur ras le bol par six jours de grève. Prendre une population en otage ne suscite qu'une peureuse indignation.

 

Le reportage de la RTBF "Questions à la une" diffusé hier montrait clairement combien le mépris de la femme est "normal" conseillé même dans certains milieux.

 

Si l'insécurité est enfin prise au sérieux par les politiques, je vois mal comment ils pourront y mettre fin. "Il faut changer les mentalités" Eh oui, mais comment ?

 

C'est triste, mais vraiment notre monde ne tourne pas rond.

 

10/08/2009

LA FEMME GELEE.

 

études,travail,mariage,maternité,machisme,société

Annie Ernaux est née à Lillebonne, le 1er septembre 1940. Elle a été institutrice, professeur de littérature, et, depuis 1974, écrivain. Elle a obtenu le prix Renaudot en 1984 pour "La Place" Ses romans sont autobiographiques mais se veulent aussi un reflet de la société. Cinquante ans d'évolution, de changements, de progrès techniques, qu'elle reflète dans son oeuvre. Elle s'est surtout intéressée à la condition de la femme à partir de son vécu, surtout dans "Ce qu'ils disent ou rien" ou "La femme gelée". La lecture du "Deuxième sexe" de Simone de Beauvoir, paru en 1959, l'a marquée.  

 

LA  FEMME  GELEE.

 

Le livre débute par le récit de son enfance. Ses parents sont commerçants et, ce qui n'est pas fréquent à l'époque, ont des rôles inversés. Sa mère fait la comptabilité pendant que son père lave la vaisselle. Sa mère accorde une grande importance aux études de sa fille, qui pense-t-elle, est le seul moyen d'accéder à une réussite sociale. L'héroïne fait ses études dans une institution religieuse et s'étonne de voir les parents de ses compagnes très différents des siens. Sa mère, en effet, n'attache aucune importance à la propreté alors qu'elle retrouve chez les parents de ses amis, des femmes ayant comme unique ambition d'avoir une maison impeccable, de plaire à leur mari, d'être "l'épouse idéale".

 

Bizarrement, même si elle admire sa mère, elle ne peut pas s'empêcher de penser que ce sont les autres qui ont raison, les femmes "féminines". Elle passera son adolescence avec des sentiments divers, faut-il pour plaire aux garçons "être mignonne, gentille, compréhensive ? Elle oscille entre des rêves romanesques, entretenus par la littérature de l'époque et l'ambition de poursuivre des études, quitte à rejeter l'idée du mariage et de la maternité.

 

Après le lycée, elle quitte ses parents et s'installe dans un foyer de jeunes filles à Rouen, s'inscrit à la fac de lettres "des études de filles" et apprécie la vie universitaire, les discussions entre copains, les sorties, une vie agréable.

 

Pourtant, elle va tomber amoureuse d'un garçon qui partage ses goûts et, à la grande stupéfaction de sa mère, elle se marie, persuadée de pouvoir continuer la même vie : finir leurs études, vivre en meublé, se débrouiller pour avoir un peu d'argent, chacun continuant à faire ce qu'il aimait, lui, le musique, elle, la littérature. Très vite, la réalité remplace le rêve. Le restau est trop cher, à elle de faire la cuisine, le ménage, "un homme ne fait pas cela" et peu à peu, l'amertume s'installe mais "Je n'ai pas regimbé, hurlé ou annoncé froidement, aujourd'hui c'est ton tour, je travaille La Bruyère. Seulement des allusions, des remarques acides, l'écume d'un ressentiment mal éclairci."

 

Enceinte, elle vit mal sa grossesse : "Arrachée à moi-même, flasque. Je lisais que c'était mauvais signe d'avoir  mal au coeur, qu'au fond du fond, je ne devais pas le vouloir cet enfant, que c'était suspect."

 

Elle décrit l'accouchement comme une scène d'horreur avec les injonctions habituelles à l'époque : "Ne hurle pas ! Reprends-toi !"  Même son bébé, qu'on lui met dans les bras, ne lui apporte aucune joie.

 

Elle abandonne ses études et lorsque son mari a terminé les siennes, ils déménagent à Annecy. Pas question de travailler à l'extérieur. Elle s'installe peu à peu dans son rôle de mère, de "l'élevage" de son Bicou. Elle essaie bien de réagir, de ne faire que le minimum, de se remettre à étudier mais ses bonnes résolutions ne tiendront pas longtemps. "Mais rien n'est prêt. Il est midi vingt ! Il faut que tu t'organises mieux que ça. Il faut que le petit ait fini son repas quand j'arrive, je voudrais bien avoir la paix le temps du midi. Je TRAVAILLE, tu comprends, maintenant ce n'est plus la même vie !"

 

Elle arrivera pourtant à être prof, se culpabilise de mettre son enfant à la crèche, mais "revit" grâce à ses élèves. Ses vacances la replongent dans sa vie "d'avant" : "J'ai pris ma place parmi les femmes assises sur le sable, cernées de seaux et de pelles..."

 

Le livre se termine dans l'amertume :"Elles ont fini sans que je m'en aperçoive, les années d'apprentissage. Après c'est l'habitude. Une somme de petits bruits à l'intérieur, moulin à café, casseroles, prof discrète, femme de cadre vêtue de Cacharel ou Rodier au-dehors. Une femme gelée."

 

Une femme "gelée", elle aurait pu dire aussi, une femme devenue robot, automate, privée d'identité, une femme sans nom. Et c'est vrai, l'héroïne n'a pas de nom, son bébé non plus, le livre est un long monologue, sans chapitre, sans dialogue, un style parfois cru, des phrases hachées.

 

Un destin de femme, par bonheur pas vraiment représentatif de l'époque. Tout de même, il existait des femmes heureuses, que la maternité comblait. Les circonstances, un mariage d'étudiants, une adolescence nourrie de rêves romanesques, ne vous préparent pas à affronter ce qu'est parfois la vie de femme au foyer et la confrontation au machisme ambiant.

 

Si j'ai choisi de présenter ce livre, c'est parce qu'Annie Ernaux est un grand écrivain, qu'à l'époque où on nous parle constamment du "devoir de mémoire" il est peut-être bon de rappeler que ce n'est pas seulement chez Zola, qu'on trouve des femmes "sacrifiées" par une société qui exalte l'abnégation. "Mais, t'as tout pour être heureuse" comme le disait, avec humour, Nicole de Buron.