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25/10/2012

JEAN-CHRISTOPHE RUFIN.

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Médecin, engagé dans l'action humanitaire, Jean-Christophe Rufin  a occupé plusieurs postes de responsabilité à l'étranger. Il a été ambassadeur de France au Sénégal. Il a publié plusieurs romans pour lesquels il a reçu de nombreux prix dont le prix Goncourt 2001 pour Rouge Brésil. Il a été élu à l'Académie française en juin 2007. (voir billet du 22 juin 2011).

KATIBA.

L'aventure commence dans le désert mauritanien. Quatre touristes italiens sont assassinés dans le Sahara. L'attaque est signée al-Quaida au Magreb islamique, une organisation implantée dans les anciennes zones d'influence française d'Afrique de l'Ouest. Tout laisse à penser qu'elle veut aller plus loin et rêve de frapper la France.

L'événement est présenté par les médias comme un fait divers tragique qui met en alerte les services de renseignements, de Washington aux Emirats, d'Alger à Paris.

Jean-Christophe Rufin va élaborer un thriller et nous faire croiser des islamistes, des agents infiltrés dans les milieux islamistes et aussi des agents des services de renseignement.

Le lecteur croisera un médecin canadien qui renseigne une agence privée, la Providence.  Il a pris un prénom russe, Dimitri, pour mieux assurer sa couverture. "Pour rien au monde Dimitri ne se serait privé du plaisir de rentrer chez lui à Mobylette. Dans les rues poussiéreuses de Nouakchott, au milieu des taxis défoncés, des ânes, des charrettes à bras, c'était un exerce à haut risque. L'agence, bien entendu, le lui avait formellement interdit. Cela ne faisait qu'ajouter à son plaisir. Personne, à l'hôpital, ne comprenait qu'après avoir passé sa journée à soigner des accidentés de la circulation, il prenne le risque d'affronter sans protection le trafic chaotique de la capitale".

Nous ferons aussi la connaissance d'un camp de combattants islamistes, qu'on appelle "katiba" en Afrique du nord, qui change sans cesse de lieu et d'effectifs. "En dehors des actions terroristes qu'elle mène, une katiba sert à l'entraînement de nouveaux maquisards recrutés dans toute l'Afrique de l'Ouest. La plupart espèrent repartir dans leur pays, à l'issue de leur séjour, pour y mener le jihad."

Les organisations terroristes sont gangrénées par des rivalités internes et les agents secrets infiltrant les extrémistes musulmans sont à usage double ou triple. L'auteur brouille les cartes et il est impossible de savoir clairement qui ils sont. D'où l'intrigue qui ne verra le dénouement qu'à la fin du livre.

Le personnage central du livre est Yasmine. Elle travaille au quai d'Orsay, au service du protocole. Qui est-elle vraiment ? Belle, énigmatique, élégante; veuve d'un diplomate jadis en poste à Nouaskott, elle a gardé des liens mystérieux avec l'Afrique.

Ainsi, Kader viendra lui demander de retourner en Mauritanie pour un dernier service. Officiellement, son voyage s'explique par la fondation "Les enfants du Cap-Blanc" qu'elle avait fondée avec son défunt mari, Hugues. Elle part en Mauritanie mais sa mission reste secrète.

Les services de renseignement enquêtent sur son passé. Elle s'appelle Yasmine Lacretelle. Son père est Français, sa mère Algérienne. Son père l'a confiée à une tante qui la méprise car elle est arable. Son enfance est vécue dans l'humiliation jusqu'à son mariage avec Hugues, nommé consul en Mauritanie. Tous les deux s'investissent dans la fondation.

Son mari mort, sans ressources, elle a transporté de la cocaïne avant d'entrer au quai d'Orsay, où elle est très appréciée. Alors, pourquoi suit-elle Kader ? Les services secrets ne savent rien sur sa mission.

D'où la question : qui est-elle vraiment ? Un agent secret ? un agent double ? Nous ne le saurons qu'à la fin du livre. L'auteur tient à garder le suspense.

Sans dévoiler la fin, je peux en dire un peu plus sur elle par les confidences qu'elle fait à Dimitri, qui est devenu son amant. "Je me suis retrouvée avec deux haines en moi. Celle de l'occident, comme tu le dis. Et puis l'autre, le négatif de mon espoir perdu. (...) J'étais en Algérie le 11 septembre. J'ai compris que le monde était désormais partagé entre deux forces que je détestais tout autant l'une que l'autre. (...) Quand je regardais dans la rue, je voyais les jeunes barbus qui faisaient la fête... C'étaient les mêmes qui humiliaient ma mère, les mêmes qui me traitaient de putain."

Elle va rappeler le proverbe : un chien a beau avoir deux pattes, il ne peut suivre deux chemins à la fois. Elle doit choisir.

"C'est toujours stupide, un choix. Quand les deux plateaux de la balance sont presque égaux; quand tu sais que l'Etat, pour combattre le crime en commet d'autres, aussi atroces; quand tu as autant de raisons de défendre l'Occident que de l'attaquer, d'adhérer à l'extrémisme que de le rejeter, il suffit de rien pour faire pencher l'aiguille d'un côté."

Ce choix, elle le fera, mais nous ne l'apprendrons qu'à la fin du livre.

Le roman est bien écrit, passionnant, un peu compliqué car les personnages sont nombreux. Les points d'interrogation aussi.

 

22/06/2011

JEAN-CHRISTOPHE RUFIN.

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Jean-Christophe Rufin est né à Bourges le 28 juin 1952. Médecin, il est l'un des pionniers de Médecins sans frontière. Il a dirigé des missions en Afrique de l'Est et en Amérique latine.

 

Diplômé de Sciences Po, il s'expatrie au Brésil en 1989 comme attaché culturel et de coopération auprès de l'ambassade de France. En 2007, il est nommé ambassadeur de France au Sénégal. Il démissionne le 30 juin 2010.

 

Dans son premier essai "Le Piège humanitaire", paru en 1986, il examine le rôle des ONG dans les conflits. Il dénonce notamment le paradoxe des mouvements "sans frontières" qui, en aidant les populations, font le jeu des dictateurs.

 

Son roman "L'Abyssin" paru en 1997 est couronné Prix Goncourt du premier roman. "Rouge Brésil" publié en 2001 reçoit le Prix Goncourt. Suivront notamment "Globalia"" La Salamandre" "Katiba"

 

Il a été élu à l'Académie française le 19 juin 2008 au fauteuil d'Henri Troyat.

 

LA SALAMANDRE.

 

Catherine, quarante-six ans, d'origine modeste, a exercé différents métiers. Son ambition : devenir indépendante. A vingt et un ans, elle gagne suffisamment pour pouvoir louer une chambre. Elle épouse Roger, qui travaille dans la même entreprise qu'elle, mais ils se séparent après un an.

 

Catherine est embauchée comme secrétaire dans un journal et gravit lentement les échelons. En dix ans elle devient cadre. Elle ne vit plus que pour son travail. "Sa vie s'organisa autour du travail avec la haine des dimanches, le secours de la télévision, l'affection d'un chat et l'usage fréquent de somnifères."

 

La direction la pousse à prendre des vacances. Elle décide d'accepter l'invitation de son amie Aude de se rendre au Brésil. Aude est mariée à un professeur, Richard. Celui-ci lui raconte une anecdote qui révèle ce qu'il pense du Brésil. Ayant été opéré des yeux, le taxi qui l'emmène chez lui est braqué. Il est roué de coups jusqu'à ce qu'il donne son argent, son téléphone et sa carte de crédit. "C'est le Brésil, conclut Richard avec un sourire un peu pensif, un peu méprisant aussi. Des chirurgiens formés aux dernières techniques et des types dans la rue qui tueraient un aveugle pour dix dollards."

 

Aude emmène Catherine à la plage : "Le sable formait de petites dunes plantées de cocotiers qui isolaient du bruit de l'avenue. Des cabanes de bois et de palmes, construites tous les cent mètres environ servaient d'entrepôts pour les noix de coco fraîches et de débit de boissons." Une cabane est tenue par une vieille femme, Conceiçao, qui emploie des gamins abandonnés pour vendre des sodas et des bières.

 

Aude étant partie, Catherine vient seule à la plage. "Tout à coup, un grand garçon sorti de nulle part s'assit à côté d'elle et lui sourit."

 

Cette rencontre est le début d'une histoire d'amour. Catherine tombe amoureuse de Gil, un métis, qui devient rapidement son amant. Gil l'emmène partout et Catherine le comble de cadeaux.Elle a découvert l'amour, un amour qui la transforme. Elle, qui était tellement attachée à son indépendance, ne vit plus que pour Gil."Catherine se méprisait d'avoir tenu jadis tous ces propos sur l'indépendance quand pour elle aujourd'hui la liberté véritable c'était au contraire de dépendre de la satisfaction de Gil."

 

Ses amis la mettent en garde sur Gil, probablement un trafiquant, mais elle les quitte pour vivre avec lui. Elle ne vit plus que pour le rendre heureux. Elle rentre à Paris, démissionne, vend son appartement, tout ce qu'elle a pour revenir vers lui et lui donner une somme énorme pour acheter un bar.

 

Elle ne voit plus le Brésil de la même manière. Elle côtoie la pauvreté, s'installe avec lui dans un quartier pauvre. De touriste, elle est passée de l'autre çôté, celui des truands. Mais sa relation avec Gil change. Alors qu'il avait toujours gardé une distance respectueuse, il se met à la maltraiter, à l'injurier, il est "son maître". "Une part d'elle-même se révoltait mais faiblement tandis qu'une autre se troublait à éprouver le plaisir que lui causaient ces humiliations".

 

Gil va l'abandonner. Le roman se terminera dans une horreur absolue.

 

Christophe Rufin affirme que l'histoire est vraie mais qu'il a mis longtemps à pouvoir l'écrire. Le titre est inspiré d'une croyance traditionnelle qui attribue à la salamandre la capacité de vivre dans le feu.

 

L'auteur insiste sur la haine qui animent parfois les Brésiliens pauvres, devant la richesse des touristes. Ainsi, un ami de Gil, dira à Catherine "Sais-tu comment cela s'appelle quand un pauvre prend l'argent d'un riche ? La justice, tout simplement."

 

Que penser de l'amour qu'éprouve Catherine pour Gil ? Un amour qui lui fait tout accepter, la plonge dans ce que nous qualifierions de déchéance. Au contraire, Catherine parle "d'amour pur, celui que l'on offre et qui n'attend rien."

 

J'ai beaucoup aimé le roman mais il est difficile d'accepter que Catherine aille aussi loin dans ce qu'elle accepte et y trouve un bonheur qu'elle n'avait jamais connu.