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14/07/2014

LIBERTE POUR L'HISTOIRE.

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L’association « Liberté pour l’histoire » est née, en 2005, sous la présidence de René Rémond, d’un appel signé par un millier d’historiens. Elle est présidée actuellement par Pierre Nora, historien, membre de l’Académie française. Françoise Chandernagor en est la vice-présidente.

Pourquoi avoir créé cette association ? Les historiens étaient émus par des interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l’appréciation des événements du passé et par des procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs. Ils entendaient rappeler que l’histoire n’est ni une religion ni une morale.

L’association s’est donné comme mission de faire reconnaître la dimension scientifique de la recherche et de l’enseignement historiques et de défendre la liberté d’expression des historiens contre les interventions politiques et les pressions idéologiques de toute nature et de toute origine.

Ce combat a pris en 2007 une dimension européenne, avec un projet de décision-cadre adoptée par le Parlement européen en première lecture. Elle instaure pour tous les génocides, crimes de guerre à caractère raciste et crimes contre l’humanité, un délit de banalisation et même de complicité de banalisation  passibles de peine d’emprisonnement, quelles que soient l’époque des crimes en cause et l’autorité qui les a considérés comme établis.

A première vue, le citoyen ne peut qu’approuver. Pierre Nora et Françoise Chandernagor vont démontrer qu’elle va empêcher la liberté d’expression des historiens et rendre impossible parfois jusqu’à l’absurde la discussion de certains faits d’histoire.

Ainsi, par exemple, la colonisation a toujours été un débat entre les historiens. Qu’est-ce qui était juste ? Qu’est-ce qui ne l’était pas ? Or, ce sujet est enseigné dans les écoles et imposer une manière de juger positive ou non appelle la réflexion.

La loi Gayssot, destinée en 1990 à lutter contre le négationnisme, avait créé, à propos des crimes contre l’humanité tels que définis au procès de Nuremberg, un délit de « contestation ». Cette loi, approuvée par Pierre Nora et Françoise Chandernagor, n’était pas dirigée contre les historiens mais, au contraire, contre les militants du mensonge historique.

Mais, en 1992 une réforme du code pénal introduit deux catégories de crimes, « le génocide » et « le crime contre l’humanité » autres que le crime nazi défini en 1945. Cette réforme a rendu possible les lois mémorielles ultérieures : celle de 2001 reconnaissant le « génocide » de 1915 et, la même année, la loi Taubira qualifiant de crime contre l’humanité la traite et l’esclavage perpétrés à partir du XVe siècle par les nations occidentales.

Il faut remarquer que la loi va beaucoup plus loin que la loi Gayssot puisqu’elle remonte dans le temps, XVe siècle et ne vise que les nations occidentales. Il est évident que l’esclavage et la traite des êtres humains n’a pas été l’apanage des seules nations occidentales.

Remonter dans le temps ? Jusqu’où ? La Saint-Barthélemy ? Les croisades ? Ainsi en 2006, les festivités prévues pour le bicentenaire d’Austerlitz avaient été annulées, sur injonction du président de la République parce qu’on avait découvert le rétablissement de l’esclavage en Haïti par Napoléon.

Bien entendu, il ne s’agit pas pour les historiens de se barricader dans une approche scientifique du passé, insensibles à la souffrance humaine et aux plaies toujours ouvertes. Pour Pierre Nora, les historiens de par leur rôle social et leurs responsabilités civiques, se trouvent être en première ligne dans une affaire qui engage l’indépendance d’esprit et les libertés démocratiques.

Il ajoute : « La notion de crime contre l’humanité est un progrès de la conscience universelle et une saine réaction devant des crimes imprescriptibles. Mais elle ne saurait s’appliquer rétroactivement ni sur le plan intellectuel, ni sur le plan moral, ni, à fortiori, sur le plan juridique. »

L’historien dans sa recherche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas.

Dans une pétition, en 2005, signée notamment par d’illustres historiens comme Elisabeth Badinter, Françoise Chandernagor, Jacques Julliard, Pierre Nora, Mona Ozouf, René Rémond, Michel Winock, se trouve la déclaration suivante :

« L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’Etat, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire. »

Les historiens ne peuvent donc admettre que l’Etat  leur dise, sous peine de sanctions, ce qu’ils doivent chercher et ce qu’ils doivent trouver.

Il est vrai que c’est la porte ouverte à n’importe quelle revendication d’associations se basant sur la loi.

Il est évident qu’il faut faire une différence entre le « révisionnisme «  et le « négationnisme » Le premier n’est autre qu’une démarche scientifique normale, consistant à réviser en permanence les interprétations de l’Histoire à partir de nouveaux documents ou de nouvelles analyses. Le second terme décrit une attitude qui consiste à nier des faits établis sans s’appuyer sur des documents permettant de le faire.

Je terminerai en citant Françoise Chandernagor :

« Rien de plus fragile que la liberté d’expression, rien de plus constamment menacé. Il y a un siècle, d’autres députés bien intentionnés avaient voulu instaurer un « délit d’outrage à la République ». Clemenceau, républicain indiscutable, prit alors la parole et dit : « Mes chers collègues, je viens vous demander qu’on puisse impunément outrager la République. Avec les meilleures intentions du monde vous allez contre le principe de la liberté. Car je défie quelque juriste que ce soit de venir à cette tribune vous dire à quel signe le magistrat pourra reconnaître que la discussion cesse et que l’outrage commence. »

J’ai été fort intéressée par ce petit livre. Nous vivons une époque où « la repentance » a pris des proportions inconnues jusqu’ici. Si en plus, elle devient sujette à des recours devant les tribunaux, adieu la liberté d’expression.

 

06/01/2014

FRANCOISE CHANDERNAGOR.

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Françoise Chandernagor, écrivain, est membre de l’Académie Goncourt. Elle a écrit de nombreux romans couronnés de succès. (Billet du 15 novembre2013)

LA PREMIERE EPOUSE.

« Je suis en deuil. En deuil de mon mari vivant. »

C’est la première phrase du livre. L’héroïne, Catherine, est écrivain. Son mari, Francis, préside un grand établissement financier. Ils ont quatre enfants.

Catherine sait son mari volage mais elle en est toujours amoureuse. Elle a cru qu’elle serait toujours « la première épouse » la privilégiée, celle qu’on aime même si on la trompe.

Tout s’écroule quand Francis lui apprend qu’il va la quitter pour une autre, une plus jeune, après vingt-cinq ans de vie commune. Elle imagine Laure : « Je la parais de tous les charmes dont j’étais privée : blonde, belle, élégante, futile, fantasque, mondaine, éthérée, optimiste, et surtout aimante… »

Quel choc d’apprendre qu’il s’installe chez « l’autre » ! D’apprendre qu’il y était depuis des mois, même s’il habitait toujours avec elle « à mi-temps ».

Sa douleur est immense. « Je suis perdue » « Mes larmes coulent comme le vin et je m’enivre de chagrin » « Je suis brisée » « Je suis salie » « Je suis brûlée ».

Elle va s’enfoncer dans le chagrin, cherchant auprès de ses amis à en savoir plus. Eux ne comprennent pas qu’elle ait été aussi aveugle et les « bons conseils » ne manquent pas. « Laisse tomber ! Votre histoire est banale à pleurer. Dans nos milieux, un quinquagénaire qui divorce, tu sais… »

Un jour cependant, pour la première fois, elle laisse déborder sa colère. « Je te méprise » et elle piétine ses cravates.  « Brusquement, il se jeta sur moi, je levai les bras pour me protéger, il m’attrapa les mains… Et ma bague de fiançailles tourna. A l’instant précis où il me saisit la main, la pierre verte se plaça entre les deux doigts. Il serra. Je poussai un hurlement ; il me regarda, hébété : ma main gauche enflait à vue d’œil ; il venait de me briser les doigts. »

A l’hôpital, une radiologue l’accueille mal : « J’en ai marre, moi, de voir arriver à l’hosto des femmes « tombées dans les escaliers » ! Il ne vous a pas cassé la main, ce con : il l’a broyée ! Mais vous supporterez tout, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Peu à peu pourtant, difficilement, elle va changer : « Je n’ai pas été trompée par mon mari, je me suis trompée sur lui. » C’est un sadique, il lui a brisé la main ; un bigame dans l’âme ; un goujat, qui a osé recevoir sa maîtresse chez lui…

Et pourtant ! Quand l’avocate qu’elle consulte pour le divorce, lui conseille un divorce pour faute dont la première étape sera le constat d’adultère, elle est choquée.

Ce sera la guerre. « Guerre civile. Il y a la guerre entre moi et moi, le moi qui l’aime et le moi, qui le hait. »

Guerre aussi inévitable en cas de divorce non souhaité par un des deux. Partage du patrimoine, toutes les formalités à accomplir. Francis ne lui fera pas de cadeau… Très vite, elle abdique, refuse de se battre comme tout le monde le lui conseille.

Elle va retrouver la paix. « Je peux enfin faire du bien à quelqu’un qui va l’apprécier : moi-même. »

Elle va écrire mais elle le sait, elle ne pourra écrire que sur un couple, Laure et Francis… Vengeance ? Je dirais plutôt une délivrance.

Peu à peu, sa vie va changer. Elle s’installe à la campagne et peut dire : « Il sort mais je n’en meurs pas. »

La séparation, le divorce sont des sujets difficiles. Parfois cela se passe bien, mais souvent, très mal. Françoise a choisi de faire de Catherine quelqu’un qui souffre. Perte de son mari, de son identité. Une trahison pas acceptée. L’amour est toujours là, mais la haine vous submerge malgré vous.

Pourtant, le plus difficile dans une séparation vient souvent des enfants. Qui aura la garde ? Qui acceptera de ne pas faire peser sur eux une situation douloureuse dont ils sont les victimes non les responsables ?

Dans le cas de Catherine, les enfants sont grands. C’est plus simple. Mais elle accepte difficilement qu’ils voient leur père chez Laure.

Le roman est émouvant. Parfois j’ai eu l’impression que Catherine se complaisait dans le chagrin. Mais comment juger ?

Françoise Chandernagor écrit bien. Son livre, comme toujours, fourmille de citations littéraires. Un peu d’air dans un récit si triste.

Je dirai aussi combien le livre est réaliste. L’entourage croit bien faire. Que ce soit en disant du mal de Laure ou en critiquant ce qu’ils appellent l’incompréhensible attitude de Catherine.

Hélas ! les bonnes intentions peuvent parfois brûler plus que le silence.

15/11/2013

FRANCOISE CHANDERNAGOR.

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Françoise Chandernagor est née le 19 juin 1945 à Falaiseau (Esssonne). Elle est issue d’une famille de maçons creusois alliés aux descendants d’un esclave indien. Elle est la fille de d’André Chandernagor, ministre socialiste. Elle est mère de trois enfants.

Après le diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris et une maîtrise de droit public, elle entre à vingt et un ans à l’Ecole nationale d’administration (ENA) d’où elle sort deux ans plus tard major de sa promotion. Elle est alors la première femme à obtenir ce grade.

Elle devient membre du Conseil d’Etat en 1969, où elle exerce notamment la fonction de Rapporteur Général. Elle a rédigé le rapport annuel du Conseil d’Etat sur l’insécurité juridique.

En 1993, elle abandonne sa carrière de fonctionnaire pour se consacrer entièrement à l’écriture. Appartenir à la haute administration lui avait permis de côtoyer le monde politique et de l’en dégoûter à jamais !

 Son premier roman « L’Allée du Roi », publié en 1981 est un très grand succès. Il a été adapté à la télévision, au théâtre et traduit dans le monde entier.

En 1995, c’est à la demande d’Hervé Bazin qu’elle accepte d’être élue à l’Académie Goncourt. Elle dira que si elle avait su le travail que cela représentait, elle n’aurait peut-être pas accepté. Elle lit énormément, milite pour l’indépendance du jury et est favorable au vote secret afin d’éviter certaines dérives médiatiques.

Extraits de son oeuvre : « La Sans Pareille » « L’Enfant aux loups » « L’Enfant des Lumières » « La première épouse » « Maintenon » « La Chambre » « La Voyageuse de nuit »

LES ENFANTS D’ALEXANDRIE.

Ce livre est le premier d’une trilogie consacrée à Séléné, fille de Marc Antoine et de Cléopâtre, acharnée à défendre la mémoire de sa lignée et à venger ses frères, « la reine oubliée »

Cléopâtre est née à Alexandrie en 69 av JC. Elle devient reine d’Egypte à la mort de son père Ptolémée XII et partage le pouvoir avec son frère qui intrigue pour l’évincer du trône. Grâce à César avec qui elle a une longue liaison et un enfant, Césarion, elle retrouve son trône. A sa mort, elle s’éprend de Marc Antoine avec qui elle aura trois enfants ; des jumeaux, Hélios, blond comme le soleil et Séléné, un dernier souffreteux, Ptolémée.

Les liens entre les deux royaumes se resserrent ce qui attise la colère d’Octave (futur empereur romain Auguste). Celui-ci déclare la guerre à Cléopâtre qui est vaincue à la suite de la bataille d’Actium. Son royaume tombé aux mains des Romains, Marc Antoine mort, la reine se suicide.

De cette histoire connue, Françoise Chandernagor va faire un roman. Elle fera un portrait fouillé des personnages, décrira les lieux, les coutumes. La description qu’elle fait d’Alexandrie, la plus grande ville du monde, plus peuplée que Rome et Athènes, est brillante.

Roman mais surtout un travail d’historien. « Est-ce à dire que j’invente ? Oui. Que je viole l’histoire ? Non. Je la respecte. Religieusement. Dès que l’Histoire parle, je me tais. Mais quand elle est muette ?(…)J’occupe les vides, je me faufile dans les interstices. Je lui demande de me faire une petite place… »

Elle va s’expliquer longuement dans une vingtaine de pages à la fin du volume. « C’est une folie, sans doute, que d’espérer recréer le monde antique par des images ou par des mots » »Avouons-le : le monde antique se laisse approcher, il ne se laisse pas transposer…Au moins ne me suis-je pas donné pour but de l’éloigner »

Elle s’expliquera sur tout : les noms des pays, les noms des personnages, vrais ou inventés comme Diotélès, le pédagogue pygmée de Séléné.

Ce qui a surpris les critiques, c’est le langage des personnages. « Voilà pourquoi dans ce livre, Antoine, Cléopâtre ou Tibère, faute de pouvoir discourir en latin ou en grec, ne parleront pas non plus en « Corneille aplati » ni en « basic Racine. Ils parleront en chair humaine (…) J’ai souhaité que les enfants s’expriment ici comme des enfants, les politiques comme les politiques et les soldats comme des soldats. J’ai même parfois restitué à la langue une crudité qui était de mise en ce temps-là, mais que nos maîtres ont pudiquement dissimulée à leurs élèves. »    

Elle ne s’attardera pas non plus à l’apparence physique des personnages pour ne rien déformer et ne pas sacrifier aux légendes…

Un bel exemple est le suicide de Cléopâtre. « Ouvrant la porte, les hommes trouvèrent Cléopâtre en robe de parade, couchée à plat sur un lit d’or, l’une des suivantes mortes à ses pieds, tandis que l’autre chancelante, tentait de nouer un diadème blanc, dans les cheveux de sa maîtresse immobile. »

Sur la cause de la mort, Plutarque formule deux hypothèses : le poison contenu dans les épingles creuses ou la morsure d’aspic. Il conclut « Personne ne sait la vérité. » Octave qui dut fournir une version officielle, choisit la vipère mais, vingt siècles après, qu’en savons-nous, dit l’auteur.

Séléné est le personnage principal du livre. L’auteur la décrit enfant : anxieuse, fragile, jouant avec des figurines. Atteinte d’une conjonctivite, c’est le pygmée Diotélès qui parvient à la guérir et devient son précepteur.

Séléné apparaît par petites touches dans le roman mais Cléopâtre et Marc Antoine sont beaucoup plus présents. Le livre se termine par une phrase qui annonce sans doute le bouquin suivant : « C’est la loi de la guerre, Séléné, l’enfant d’hier n’existe plus. »

Beaucoup d’auteurs de romans historiques prennent souvent des libertés avec l’histoire. Françoise de Chandernagor ne l’a pas fait. Même si elle restitue bien les coutumes ou traditions de l’époque, par exemple les repas, son roman est, d’après moi, plus un livre d’histoire qu’un roman. Cela rend la lecture plus ardue. La mythologie est très présente. Le style de l’auteur est impeccable. Son érudition extraordinaire.

Un livre intéressant qui ne manque pas de souffle mais est très différent des livres historiques habituels.