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09/05/2013

MALEK CHEBEL : ISLAM DES LUMIERES.

Malek chebel, manifeste pour un islam des lumières, 27 propositions de réforme de l'islam, esprit critique, statut de la femme

Malek Chebel est né en 1953 à Skikda en Algérie. Anthropologue des religions et philosophe, il a écrit de nombreux livres dont une traduction du Coran. Il a enseigné dans plusieurs universités internationales. (voir billet du 5 avril 2012).

MANIFESTE POUR UN ISLAM DES LUMIERES.

Le livre a été réédité dans la collection Pluriel, en 2010 précédé d’une nouvelle préface sur les « Printemps arabes ».

Le titre de son livre fait référence à l’esprit des Lumières mais aussi à une expression coranique : « Dieu a créé le monde dans les ténèbres puis il y ajouta sa Lumière. »

L’auteur formule 27 propositions pour réformer l’islam. Il aborde tous les domaines : le statut de la femme, l’excision, les crimes d’honneur, la nécessité de l’esprit critique, les écoles coraniques, le pouvoir exhorbitant des imans, leur formation, leur enseignement. Il aborde aussi des sujets plus politiques comme la gestion de la cité, la guerre sainte, les assassinats politiques, la démocratie et même l’écologie.

Un vaste programme que ces propositions de réforme de l’islam pour le rendre plus en accord avec le monde actuel. Les propositions paraîtront souvent utopiques mais la réflexion est intéressante. Le livre s’adresse à tous, aux musulmans comme aux non-musulmans. Bien écrit, il se lit facilement, les chapitres sont courts et bien argumentés.

Impossible de résumer le livre, je vais donc opérer une choix très subjectif.

Le premier chapitre est une justification du livre. « Je préconise une lecture des textes sacrés qui tiennent compte de l’évolution de l’homme. » (…) La nouvelle interprétation des textes fait appel à l’esprit critique, donne la primauté à l’écoute des doléances du musulman et lui propose des solutions simples et pratiques. »

Une explication intéressante sur une critique souvent entendue du silence des intellectuels musulmans. « Un enseignant universitaire est si dénigré aujourd’hui qu’il éprouve de la honte à donner son titre (…) Malek Chebel affirme que les philosophes, biologistes, architectes, ingénieurs ou autres intellectuels sont obligés, dans les régimes totalitaires, de quitter leur pays pour achever leurs études. Pire : « Les sciences humaines sont suspectées d’une tare congénitale inexpugnable, car selon leurs détracteurs, elles traduisent le mode de vie corrompu de l’occident, tandis que ceux qui s’y adonnent ne sont pas loin d’être des rénégats, des chercheurs mal intentionnés, voire des ennemis de la foi. »

L’auteur déplore le pouvoir des religieux : « Je suis frappé par l’emprise phénoménale que les religieux ont sur la société et plus particulièrement sur les couches sociales démunies. » « A l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, on demande une capacité d’assimilation passive des textes de la tradition, sans aucun recul. » Revoir la formation des imans est une revendication politique chez nous, depuis longtemps, mais sans aucune réalisation. J’ajouterai qu’il en est de même pour l’enseignement coranique suivi par nos étudiants qui, je le déplore, est bien souvent synonyme d’endoctrinement. Malek Chebel le dira dans un autre chapitre : « Ceux-ci (les imans réactionnaires) tiennent un grand nombre de mosquées, contrôlent avec dextérité les peurs et les angoisses des croyants, lesquels, subissent leurs prêches quotidiens, finissent par leur accorder un crédit démesuré. »

Malek Chebel condamne le djihad, guerre sainte décrétée parfois même contre la révolution des peuples opprimés. Il cite le verset 32, de la sourate V « Celui qui a tué un homme (innocent) est considéré comme s’il avait tué tous les hommes ; celui qui a sauvé un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes. » Malheureusement, l’histoire nous a appris combien il était facile de détourner les textes religieux.

Il en est de même pour la fatwa : « Que l’iman puisse disposer d’un pouvoir aussi exhorbitant montre tout simplement que l’Etat de droit n’existe pas et que le déni de justice peut devenir la règle. » Et que dire quand elle est décrétée contre des individus qui ne relèvent absolument pas du pouvoir des imans ?

La liberté de conscience est particulièrement difficile dans une religion ou foi et pratique sont intimement liées. L’auteur n’a pas peur de parler de ceux qui sont amenés à se cacher quand ils ne respectent pas le Ramadam.

J’en viens au statut de la femme, dont « son anatomie et sa physiologie sont plus déterminants que son être profond. » « Répudiation, polygamie, mariages forcés et précoces, rapts de jeunes filles, dénigrement des mères célibataires et assassinats perpétrés au nom de l’honneur, voilà quelques aspects  - flagrants – de l’infériorité juridique de la femme musulmane par rapport à l’homme, une infériorité fondée – telle est la thèse fondamentaliste – sur le caractère ondoyant et limité de la nature féminine. » Une injustice poussée à un niveau inacceptable dans la plupart des pays musulmans.

Malek Chebel ne pouvait pas, ne pas parler du voile. Il rappelle le verset 59 de la sourate XXXIII qui oblige les femmes à se couvrir mais remet la prescription dans son contexte historique. Ce qui est plus grave, c’est qu’actuellement, du fait de la politisation extrême de l’islam, « le voile est devenu un signe ostentatoire d’adhésion à l’islam le plus rigoriste, un signe religieux qui charrie autour de lui de nombreuses idéologies plus ou moins restrictives. » Parmi celles-ci : l’affirmation sans équivoque des signes de foi par rapport à un univers politiquement neutre – la reconquête des terres musulmanes par le biais de la réislamisation des peuples.

Alors que chez nous, l’interdiction du port du voile, dans certaines conditions et au nom de la dignité de la femme, suscite bien des polémiques, certains pays musulmans ont fait de réelles avancées sur le droit des femmes.

 Malek Chebel termine son livre en exprimant le souhait que l’islam ne soit plus un dogme mal aimé – ou mal compris – mais une religion de progrès.

 

27/08/2010

PAROLES DE PHILOSOPHES.

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Le livre de Luc Ferry est sous-titré "Qu'est-ce qu'une vie bonne ?" Il avait en 2002 publié un essai "Qu'est-ce qu'une vie réussie?" Le philosophe nous plongeait dans la pensée d'Aristote, Saint Augustin, Saint Thomas ou Saint Paul, mais aussi Socrate, les stoïciens, Maïmonide, Averroès, Nietzche pour arriver à démontrer qu'une vie réussie est une "vie bonne". Selon lui, le bonheur n'est pas, comme on l'affirme souvent actuellement, synonyme de réussite ou de performance. Un monde laïc n'est pas hostile aux transcendances, comme on le croit souvent. Idée qu'il développera dans "L'homme-Dieu ou le Sens de la vie".

 

PAROLES DE PHILOSOPHES.

 

Un tout petit recueil, au format inhabituel, 8 cms sur 12, contenant des citations assorties de commentaires de l'auteur. (Collection "A savoir" – éditions Dalloz).

 

Dans son avant-propos, il précise : "D'abord l'aveu d'une limite aussi évidente qu'inévitable : ce recueil de "paroles de philosophes" est tout à la fois aussi subjectif et aussi peu exhaustif que possible. C'est tout au plus un petit morceau de la bibliothèque que j'emporte dans l'île déserte, un tout petit morceau seulement.. (...) Ce choix ne correspond qu'à un regard cursif et très personnel sur l'histoire de la philosophie entendue comme je l'entends maintenant : une doctrine du salut sans dieu ou, pour parler plus simplement, une tentative de répondre à la question : "Qu'est-ce qu'une bonne vie pour les mortels ?" sans passer par le secours des religions – de la foi en un dieu qui sauve – mais en s'en tenant aux moyens du bord : la lucidité de la raison et la sincérité du coeur."

 

Comme dans ses autres livres, Luc Ferry va parcourir l'histoire de la philosophie de l'Antiquité à nos jours mais dans une optique nouvelle qui est celle "du salut". Cette approche est pour moi assez déroutante, la notion du "salut" étant, me semblait-il, fortement connotée par le christianisme.

 

Par contre, le concept de "l'homme mortel" se retrouve dans toute l'histoire de la philosophie. Montaigne, en référence à la sagesse des anciens philosophes grecs, assurait que "philosopher, c'est apprendre à mourir." Les Stoïciens et les Epicuriens affirmeront qu'on ne peut accéder à une vie bonne (ou heureuse) sans vaincre d'abord la peur de la mort.

 

"Pense à la mort toujours pour ne la craindre jamais" (Sénèque) – "L'affaire n'est pas de mourir plus tôt ou plus tard; l'affaire est de bien ou mal mourir. Or, bien mourir, c'est se soustraire au danger de vivre mal." (Sénèque).

 

Comme le dit Luc Ferry, pour les anciens, le divin est assimilé au cosmos : "L'harmonie du monde, ce que les Grecs nomment le "divin" n'est donc pas, comme chez les Juifs ou les Chrétiens, "au-delà" du monde : la structure harmonieuse de l'univers lui est immanente. le divin peut cependant être considéré comme "transcendant" par rapport aux hommes, en ce sens qu'il est supérieur et extérieur à eux."

 

Luc Ferry met aussi en lumière le rapprochement que l'on peut faire entre les stoïciens et les Bouddhistes : l'espérance est un obstacle à la sagesse. "Ne cherche pas à ce que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veuille que ce qui arrive arrive comme il arrive, et tu seras heureux." (Epictète).

 

Le christianisme sera en rupture complète avec les anciens. Pour Luc Ferry : "Cette rupture est double : 1) le divin cesse de s'identifier à l'ordre cosmique pour s'incarner dans une personne – le Christ; 2) la religion nous invite à limiter l'usage de la raison pour laisser la place à la foi."

 

Le fondement même du christianisme est la résurrection des corps. "Et si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous." (Saint Paul)

 

Au seizième siècle, naîtra "l'humanisme" à partir de la révolution scientifique. Copernic, Newton, Descartes, Galilée donneront une autre vision du monde, celle où l'homme en devient le centre. Doué de raison, d'esprit critique, un "être pensant". "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant." (Blaise Pascal).

 

Le fondement de la morale devient la liberté qu'a l'homme. "Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières." (Emmanuel Kant).

 

D'où l'importance de l'éducation soulignée par Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant. "L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Il n'est que ce que l'éducation fait de lui." (Emmanuel Kant).

 

Luc Ferry étudiera aussi la vision de Descartes, Marx, Jean-Paul Sartre, Nietzsche avant d'arriver à ce qu'il pense actuellement : la philosophie de l'avenir sera de passer "de l'amour de la sagesse à la sagesse de l'amour", qui, pour lui, est "une nouvelle conception humaniste du salut qui n'est plus celle des Lumières, de Voltaire et de Kant, du droit et de la raison, mais plutôt celle de la transcendance de l'autre et de l'amour."

 

J'ai beaucoup aimé le livre même si, comme toujours avec Luc Ferry, je ne suis pas totalement convaincue. J'y ai retrouvé, avec plaisir, beaucoup de citations connues dont il donne parfois un éclairage très personnel.

 

(Voir aussi : Luc Ferry – billet du 11 novembre 2009)