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02/07/2014

JEAN d'ORMESSON.

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Jean d’Ormesson est né à Paris le 16 juin 1925. Ecrivain, chroniqueur, journaliste, philosophe, il a été élu à l’Académie française le 18 octobre 1973. Il a fait campagne pour défendre la réception sous la coupole de Marguerite Yourcenar, la première femme admise à l’Académie en 1980. Il a reçu Simone Veil le 18 mars 2010. Il est le doyen de l’Académie depuis la mort de Jacqueline de Romily en 2010.

Son œuvre est très nombreuse. Je citerai les livres que j’ai particulièrement aimés. « Au plaisir de Dieu » « Mon dernier rêve sera pour vous » « Le Rapport Gabriel » « C’était bien » « C’est une chose étrange à la fin que le monde » « Un jour, je m’en irai sans en avoir tout dit »

Il est aussi l’auteur d’une autre histoire de la littérature française.

(Billets : 27/02/2010 – 04/11/2010 – 23/01/2013 – 26/08/2013)

COMME UN CHANT D’ESPERANCE.

L’auteur nous dit avoir voulu écrire un roman sur rien, c’est-à-dire sur l’univers qui a précédé et suivi le Big Bang, il y a 13,7 millions d’années.

Le lecteur s’apercevra très vite que le détour par la cosmologie et l’histoire sert de base à la question essentielle : l’existence de Dieu. Il raconte l’anecdote célèbre chez les Juifs de deux rabbins qui se disent « L’important, c’est Dieu qu’il existe ou non. »

Il pose les questions essentielles. Comment est-on passé d’un monde d’éternité avant le Big Bang à notre monde en expansion incessante et à notre temps ? Quelles sont les parts respectives de hasard et de nécessité ?

Les sciences nous ont appris comment est né le monde mais pas le pourquoi. Pour l’auteur, le monde ne s’explique que par le Dieu créateur. Il n’hésite pas à citer la Torah, paroles qu’il considère comme les plus célèbres de toute l’histoire des hommes.

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre… Il dit : « Que le lumière soit ! Et la lumière fut… Dieu appela la lumière le jour et il appela les ténèbres nuit. Ainsi il y eut un soir et il y eut un matin : ce fut le premier jour. »

Malgré cela, il insiste : « Il n’est pas sûr non plus que le monde où nous vivons ait surgi du néant, que notre tout soit sorti de rien. Le contraire n’est pas sûr non plus. La vérité est que l’avant-notre-monde comme sur l’après-notre-mort nous ne savons rien. Nous pouvons croire. Nous pouvons rêver. Nous pouvons espérer. Nous ne pouvons pas savoir. »

C’est l’historien ou le philosophe qui parle mais l’auteur a choisi délibérément de croire en un Dieu créateur, de croire au mystère.

C’est avec cette conviction qu’il abordera la question du mal. Le mal est venu avec l’apparition de l’homme. C’est le prix de sa liberté.

Nous savons que Jean d’Ormesson a toujours dit combien il aimait la vie, combien il admirait la beauté du monde. Il le redira : « Peut-être par tempérament, parce que j’ai aimé le bonheur, parce que je déteste le désespoir, j’ai choisi le mystère. Disons les choses avec un peu de naïveté, il me semble impossible que l’ordre de l’univers plongé dans le temps, avec ses lois et sa rigueur, soit le fruit du hasard. Du coup, le mal et la souffrance prennent un sens – inconnu de nous, bien entendu, mais malgré tout, un sens. »

Jean d’Ormesson, que j’ai toujours entendu dire, qu’il était agnostique et croyant, ce qui me semblait antinomique, va plus loin. Il s’émerveille de l’Incarnation. Le Dieu des chrétiens est le seul qui s’incarne par amour Il croit en Jésus, fils de Dieu et fils de l’homme.

Il reprend, avec admiration, le commandement du Christ : « Aimez-vous les uns les autres… Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites. »

Une question me vient : la base du christianisme est la croyance en la Résurrection. Jean d’Ormesson n’aborde pas cette question vitale pour les chrétiens qui en font la base de leur croyance ; vitale pour les athées qui ne peuvent y souscrire. Il rejette d’ailleurs l’idée d’un au-delà : « Comment pourrait-il y avoir, après la mort, pour les hommes qui sont des singes bavards et savants, des primates adonnés à la poésie et aux mathématiques, des animaux doués d’une longue mémoire et faiseurs de projets, autre chose que pour les créatures dont ils descendent en droite ligne – c’est-à-dire rien ? »

Pourquoi Jean d’Ormesson éprouve-t-il autant de difficultés à admettre les dogmes du christianisme ? Je n’ai pas la réponse sauf qu’il est très imprégné par les sciences et qu'il est philosophe, mais comme il le dit, il choisit le mystère, qui est pour lui synonyme de foi.

Abandonnant sa démonstration, l’auteur va terminer par ce qui lui est le plus cher, l’énumération de la beauté du monde dans lequel il voit un Dieu éternellement absent mais qui se dissimule dans le monde.

Il dresse de manière assez surprenante une liste d’événements, assez hétéroclite où il mélange des textes, des monuments, des poèmes, de la musique. Etrange…

Par contre ce passage dans lequel il justifie le titre de son essai est très clair : « L’immense avantage de Dieu, qui est si peu vraisemblable, est de donner au monde, invraisemblable lui aussi, une espèce de cohérence et quelque chose qui ressemble à l’espérance. »

Je terminerai en reprenant ce qu’il dit à propos des romans : « Les livres ne survivent pas grâce aux histoires qu’ils racontent. Ils survivent grâce à la façon dont elles sont racontées. La littérature est d’abord un style qui éveille l’imagination du lecteur. »

Jean d’Ormesson me pardonnera de reprendre cette citation. Bien sûr son essai n’est pas un roman. Bien sûr il s’interroge sur des sujets sérieux, le monde, l’existence de Dieu, la foi.

Mais, puis-je dire que son livre est aussi une histoire racontée, l’histoire du monde racontée avec brio ?

 

16/10/2013

SIMONE WEIL.

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Simone Weil est une des personnalités choisie par Mona Ozouf pour son livre « Les mots des Femmes. »

Simone Weil est née en 1909, à Paris, dans une famille juive cultivée. Elle fait de brillantes études de philosophie dans la classe d’Alain, puis à l’Ecole normale supérieure dont elle sort agrégée. Elle mourra épuisée à l’hôpital d’Ashford en 1943.

C’est de toutes les femmes dont parle Mona Ozouf la plus difficile à comprendre, la plus controversée aussi.

Sur ces photos d’adolescente, elle apparaît charmante. Très vite, elle va s’appliquer à changer son apparence : un chapeau crasseux, une pèlerine grise, des sandales qu’elle porte même en hiver, pieds nus, elle ne veut pas séduire et s’attachera à devenir comme la jugeront ses compagnons de la rue d’Ulm « imbuvable ». De plus, elle veut vivre dans l’austérité la plus complète, vit dans des chambres pauvres,  jamais chauffées, couche par terre, ne veut rien posséder.

Elle abandonne l’enseignement pour travailler comme manœuvre à l’usine d’Alsthom. Elle est maladroite, se brûle, est débordée par les normes de vitesse, ravagée par des maux de tête. Elle tirera de cette expérience un livre « La condition ouvrière » dans lequel elle décrit minutieusement ce qu’elle vit : les pièces manquées, le salaire rogné, les écorchures aux mains, les réprimandes. Elle croyait à la noblesse du travail, elle découvre une tout autre réalité. « Il (le travail) l’ouvrier à l’outil, le transforme lui-même en outil, inapte à nouer des relations avec les autres outils que sont ses camarades. ».

En 1936, elle s’engage aux côtés des républicains dans la guerre d’Espagne. Un échec, car elle manie aussi mal le fusil que la machine à fraiser. Gravement brûlée après avoir posé le pied dans une marmite d’huile bouillante posée à ras du sol, elle doit repartir pour la France. Elle dira avoir compris « que l’Espagne est devenue le théâtre mensonger d’un affrontement entre communisme et fascisme. »

Son engagement comme infirmière en 1941, à Marseille, sera aussi un échec. Elle veut apporter des soins et un secours moral aux blessés sur le champ de bataille mais a comme objectif aberrant « de faire impression sur les soldats ennemis ».

Simone Weil veut être exceptionnellement libre. Elle veut penser librement, ne veut régler son action que sur son propre jugement.

Cette conviction d’avoir toujours raison lui fera accepter la persécution des juifs pendant la guerre, ayant elle-même l’horreur d’être juive. Elle disait à Gustave Thibon « qu’elle ne savait pas ce qu’était l’essence d’être juive, en tout cas pas une race et, quant à la religion, assurément ce n’était pas la sienne. »

Dans son refus global de la personnalité, elle accorde si peu au rôle personnel des hommes dans l’histoire qu’elle va jusqu’à refuser de voir en Hitler un barbare ou un monstre mais « un simple instrument de cette logique impersonnelle qui veut que chacun commande là où il en a le pouvoir. »

Simone Weil détestait être une femme. Elle avait déjà constaté la condition humiliante des femmes ouvrières. Pour elle, à la subordination des femmes dans le travail, s’ajoute celle du mariage qui livre les femmes au bon plaisir de l’époux et l’angoisse de la vieillesse qui, d’après elle, touche plus sévèrement les femmes que les hommes : ayant perdu la fraîcheur de la jeunesse, elles deviennent « des êtres sans âge » !

Ce rejet de la féminité, fera qu’elle signera les lettres à sa mère d’un « ton fils respectueux ». Elle rejette la sexualité parce qu’elle n’y voit que soumission.

On a souvent parlé de sa conversion au christianisme. Qu’en est-il ? Elle a eu des contacts avec des prêtres et des religieux afin de leur poser des questions sur la foi dans l’Eglise catholique. Le père Joseph-Marie Perrin, religieux dominicain, l’accompagnera lorsqu’elle sera à Marseille entre 1940 et 1942. Pour Mona Ozouf, elle ne s’est jamais convertie mais tous les historiens ne sont pas d’accord avec elle.

Le dernier paragraphe qui lui consacre Mona Ozouf est très éclairant sur la personnalité de Simone Weil, pleine de contradictions. Je le reproduis intégralement.

« Hérétique, a dit Bossuet, tout homme qui pense. A suivre les oscillations perpétuelles de cette pensée exigeante et obstinée, trouée d’éclairs, on se persuade que Simone Weil est profondément hérétique. Hérétique politique au milieu d’une foule de croyants. Hérétique religieuse, servante d’un Dieu caché et absent du monde, qui réservait probablement des surprises au pauvre père Perrin, si désireux de la croire prête pour la conversion. Hérétique de cette terre, être insaisissable et génial, tombé d’une autre planète. Alain, comme si souvent, l’avait laconiquement et merveilleusement exprimé : « une Martienne » selon lui.

J’avoue avoir été étonnée du portrait que fait Mona Ozouf de Simone Weil. Elle reconnaît son intelligence, son engagement mais souligne aussi son intransigeance. J’ai toujours cru qu’elle s’était convertie au christianisme mais qui peut savoir ce qu’elle pensait réellement.

Sa mort au sanatorium d’Ashford le 24 août 1943, officiellement de tuberculose, a aussi été sujet de polémiques parmi les historiens. Certains pensent qu’elle s’est suicidée. Ce qui est certain c’est que sa privation volontaire de nourriture a accéléré sa mort.

Mona Ozouf ne parle pas de son œuvre littéraire sauf de son livre « La condition ouvrière ». Elle a beaucoup écrit : « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » « La pesanteur de la Grâce » « Enracinement » « Attente de Dieu »

Je garderai d’elle l’image d’une personnalité complexe qui s’est épuisée dans la fidélité à ses engagements.

13/10/2011

ELIETTE ABECASSIS.

 

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Eliette Abécassis est née en 1969 à Strasbourg. Son père, Armand Abécassis, est spécialiste de la pensée juive. Après les classes préparatoires au lycée Henri IV à Paris, elle intègre l'Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm et obtient l'agrégation de philosohie. Elle enseigne pendant trois ans à l'Université de Caen puis se lance dans l'écriture. Mère de deux enfants, elle vit à Paris.

 

Son premier roman "Qumram" a remporté un énorme succès. Suivront "L'or et la cendre""Petite métaphysique du meurtre" "La répudiée" inspirée du film israélien "Kadosh", dont elle a écrit le scénario, "Un heureux événement" "Le corset invisible" "Mon père" "Sépharade" (voir billets du 20 octobre 2009 et du 17 novembre 2010).

 

ET TE VOICI PERMISE A TOUT HOMME.

 

Anna qui a une petite fille, Naomi, est divorcée civilement de Simon Attal depuis trois ans. Elle travaille dans une librairie. Son ex-mari lui refuse le "guet" qui lui permettrait de se remarier religieusement. "Le guet, il n'y a que le mari qui puisse le donner à sa femme. Eh bien, sache que tu ne l'auras jamais."

 

Anna rencontre Sacha Steiner et ils tombent éperdument amoureux. Mais, elle refuse d'abord toute relation sexuelle, sans oser dire à Sacha la vraie raison. Il est photographe, juif mais non pratiquant. Elle a peur de lui avouer la vérité et qu'il ne comprenne pas. D'après la loi juive, sans le guet, elle ne peut rencontrer un autre homme, ni l'épouser, ni avoir des enfants qui seraient considérés comme des bâtards.

 

Elle va entreprendre un long combat pour obtenir le guet qui lui permettrait d'épouser religieusement Sacha. Simon lui fait un chantage odieux. Il exige qu'elle lui donne la part de son appartement, puis une grosse somme d'argent qu'elle ne possède pas. Les rabbins l'encouragent à donner à Simon ce qu'ils demandent . "Madame, me dit-il en me regardant dans les yeux, un guet ça s'achète."

 

Le rabbin va même ajouter : "Soyez prudente. Si jamais vous étiez avec quelqu'un, et que cela se sache, tant que vous n'avez pas le guet, vous serez considéré comme une femme adultère. Et alors vous ne pourriez plus jamais sortir de votre état d'adultère car aucun rabbin n'aurait le droit de vous marier avec cet homme, même après avoir obtenu le guet."

 

Anna est révoltée mais ne veut pas à abandonner sa foi. Elle finira par avoir des relations sexuelles avec Sacha mais elle éprouvera un terrible sentiment de culpabilité.

 

Ses frères et soeurs la rejettent. Sa mère regrette son impuissance, son père la considère avec une inquiétude grandissante. "Je sais, murmura-t-il un soir, les yeux perdus dans le vague, cette loi est absurde. Je suis contre. Mais que faire, les rabbins ne la changeront pas. Cela fait longtemps qu'il en est question. Les rabbins refusent, avec obstination. Il ajoutera même : "C'est vrai, les rabbins trouvent toujours des solutions. C'est ainsi que le judaïsme a survécu pendant tout ce temps."

 

Désespérée, révoltée, comprenant que malgré ses promesses, Simon ne lui donnera jamais le guet, elle contacte des associations qui s'occupent de défendre les femmes. C'est une avocate qui trouvera "l'astuce" qui lui permettra de retrouver sa liberté. C'est Anna qui a acheté la bague et non Simon, c'est contraire à la loi. Avec son avocate, elle se rendra en Israël et un tribunal rabbinique prononcera l'annulation de son mariage.

 

Dans ce roman, Eliette Abécassis continue à se battre pour défendre les droits des femmes comme elle l'avait déjà fait dans d'autres romans. Mais si le combat d'Anna occupe une grande place dans le livre, Eliette Abécassis s'étend aussi longuement sur le bonheur que lui donne Sacha. Elle découvrira ce qu'elle ne connaissait pas, l'amour basé sur un respect mutuel.

 

Je ne serais pas honnête si je ne parlais pas de la situation de la femme divorcée dans le christianisme. Une femme divorcée est exclue de la communauté, elle ne peut communier, elle ne pourra jamais plus contacter un mariage religieux. Très souvent, elle sera rejetée par sa famille. Il est vrai que la situation est la même pour les hommes ce qui n'est pas le cas dans la religion juive.

 

Les récentes déclarations de Monseigneur Léonard sur les divorcés dans l'enseignement ont suscité un tollé. Mais cela ne réconfortera pas ceux qui souffrent du rejet de l'Eglise.  

 

27/08/2010

PAROLES DE PHILOSOPHES.

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Le livre de Luc Ferry est sous-titré "Qu'est-ce qu'une vie bonne ?" Il avait en 2002 publié un essai "Qu'est-ce qu'une vie réussie?" Le philosophe nous plongeait dans la pensée d'Aristote, Saint Augustin, Saint Thomas ou Saint Paul, mais aussi Socrate, les stoïciens, Maïmonide, Averroès, Nietzche pour arriver à démontrer qu'une vie réussie est une "vie bonne". Selon lui, le bonheur n'est pas, comme on l'affirme souvent actuellement, synonyme de réussite ou de performance. Un monde laïc n'est pas hostile aux transcendances, comme on le croit souvent. Idée qu'il développera dans "L'homme-Dieu ou le Sens de la vie".

 

PAROLES DE PHILOSOPHES.

 

Un tout petit recueil, au format inhabituel, 8 cms sur 12, contenant des citations assorties de commentaires de l'auteur. (Collection "A savoir" – éditions Dalloz).

 

Dans son avant-propos, il précise : "D'abord l'aveu d'une limite aussi évidente qu'inévitable : ce recueil de "paroles de philosophes" est tout à la fois aussi subjectif et aussi peu exhaustif que possible. C'est tout au plus un petit morceau de la bibliothèque que j'emporte dans l'île déserte, un tout petit morceau seulement.. (...) Ce choix ne correspond qu'à un regard cursif et très personnel sur l'histoire de la philosophie entendue comme je l'entends maintenant : une doctrine du salut sans dieu ou, pour parler plus simplement, une tentative de répondre à la question : "Qu'est-ce qu'une bonne vie pour les mortels ?" sans passer par le secours des religions – de la foi en un dieu qui sauve – mais en s'en tenant aux moyens du bord : la lucidité de la raison et la sincérité du coeur."

 

Comme dans ses autres livres, Luc Ferry va parcourir l'histoire de la philosophie de l'Antiquité à nos jours mais dans une optique nouvelle qui est celle "du salut". Cette approche est pour moi assez déroutante, la notion du "salut" étant, me semblait-il, fortement connotée par le christianisme.

 

Par contre, le concept de "l'homme mortel" se retrouve dans toute l'histoire de la philosophie. Montaigne, en référence à la sagesse des anciens philosophes grecs, assurait que "philosopher, c'est apprendre à mourir." Les Stoïciens et les Epicuriens affirmeront qu'on ne peut accéder à une vie bonne (ou heureuse) sans vaincre d'abord la peur de la mort.

 

"Pense à la mort toujours pour ne la craindre jamais" (Sénèque) – "L'affaire n'est pas de mourir plus tôt ou plus tard; l'affaire est de bien ou mal mourir. Or, bien mourir, c'est se soustraire au danger de vivre mal." (Sénèque).

 

Comme le dit Luc Ferry, pour les anciens, le divin est assimilé au cosmos : "L'harmonie du monde, ce que les Grecs nomment le "divin" n'est donc pas, comme chez les Juifs ou les Chrétiens, "au-delà" du monde : la structure harmonieuse de l'univers lui est immanente. le divin peut cependant être considéré comme "transcendant" par rapport aux hommes, en ce sens qu'il est supérieur et extérieur à eux."

 

Luc Ferry met aussi en lumière le rapprochement que l'on peut faire entre les stoïciens et les Bouddhistes : l'espérance est un obstacle à la sagesse. "Ne cherche pas à ce que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veuille que ce qui arrive arrive comme il arrive, et tu seras heureux." (Epictète).

 

Le christianisme sera en rupture complète avec les anciens. Pour Luc Ferry : "Cette rupture est double : 1) le divin cesse de s'identifier à l'ordre cosmique pour s'incarner dans une personne – le Christ; 2) la religion nous invite à limiter l'usage de la raison pour laisser la place à la foi."

 

Le fondement même du christianisme est la résurrection des corps. "Et si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous." (Saint Paul)

 

Au seizième siècle, naîtra "l'humanisme" à partir de la révolution scientifique. Copernic, Newton, Descartes, Galilée donneront une autre vision du monde, celle où l'homme en devient le centre. Doué de raison, d'esprit critique, un "être pensant". "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant." (Blaise Pascal).

 

Le fondement de la morale devient la liberté qu'a l'homme. "Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières." (Emmanuel Kant).

 

D'où l'importance de l'éducation soulignée par Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant. "L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Il n'est que ce que l'éducation fait de lui." (Emmanuel Kant).

 

Luc Ferry étudiera aussi la vision de Descartes, Marx, Jean-Paul Sartre, Nietzsche avant d'arriver à ce qu'il pense actuellement : la philosophie de l'avenir sera de passer "de l'amour de la sagesse à la sagesse de l'amour", qui, pour lui, est "une nouvelle conception humaniste du salut qui n'est plus celle des Lumières, de Voltaire et de Kant, du droit et de la raison, mais plutôt celle de la transcendance de l'autre et de l'amour."

 

J'ai beaucoup aimé le livre même si, comme toujours avec Luc Ferry, je ne suis pas totalement convaincue. J'y ai retrouvé, avec plaisir, beaucoup de citations connues dont il donne parfois un éclairage très personnel.

 

(Voir aussi : Luc Ferry – billet du 11 novembre 2009)

 

27/07/2009

SOCRATE, JESUS, BOUDDHA.

 

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Ce livre de Frédéric Lenoir, sous-titré "Trois maîtres à penser", peut surprendre. Pourquoi ces trois maîtres, fort éloignés l'un de l'autre dans le temps ? En quoi, comme il le dit au dos de la couverture du livre, peuvent-ils nous aider en ce temps de crise économique ?

 

La réponse est dans l'avant-propos : il a rencontré Socrate, à 15 ans, en lisant "Le Banquet de Platon"; Bouddha, à 16 ans, à travers un roman de Hermann Hesse; Jésus, à 16 ans, en lisant les Evangiles bien qu'il ait été élevé dans la foi catholique. Pour l'auteur, Socrate, le philosophe athénien, Jésus, le prophète juif palestinien et Siddhârta, dit "le Bouddha", le sage indien, nous apprennent à vivre.

 

Dans son livre, il va souligner les convergences qui existent entre ses trois maîtres, ayant vécu dans des cultures différentes, mais aussi les différences.

 

Historien des religions, rédacteur en chef de la revue, "Le Monde des Religions" Frédéric Lenoir s'interrogera d'abord sur la réalité de leur existence, parfois contestée. Il y répond évidemment par l'affirmative, s'appuyant sur des textes.

 

La première convergence est leur enseignement oral. Leur message a été écrit par leurs disciples, parfois très tard. Seconde convergence, la croyance en l'immortalité de l'âme. Socrate croit retrouver un monde meilleur, Bouddha, croit en la réincarnation pour ceux qui n'ont pas accédé à l'Eveil, Jésus, au royaume de Dieu, devenu le paradis pour les chrétiens.

 

Tous les trois ont commencé leur enseignement tardivement et l'on peut dire, motivés par une inspiration divine. Pour Socrate, ce sera,  les paroles de la pythie qui aurait affirmé "De tous les hommes Socrate est le plus sage". Il se rendra à Delphes et fera sienne la devise inscrite au fronton du temple d'Apollon : "Connais- toi toi-même." Il fera souvent allusion à l'existence en lui d'une voix intérieure, un daimôn, qu'il considère comme une émanation de la divinité.

 

Le prince Siddhârta, quittera sa famille, après avoir rencontré, comme on l'avait prédit à sa naissance, un vieillard, un malade, un mort, un moine mendiant. A trente ans, il devient le prince mendiant, "Gautama" "celui qui est doté d'une sagesse digne de louange". L'auteur décrit longuement comment il est devenu, l'Eveillé et a répandu son message dans l'Inde : le désir, origine de la souffrance; le détachement, la méditation, la compassion, pour accéder à la paix.  Qu'on me pardonne de présenter sa doctrine, d'une manière aussi sommaire.

 

Jésus commencera sa prédication à trente ans. Il se présente comme l'envoyé de son Père, le Fils de l'homme, un prophète. Pour ses disciples, il est  un rabbi, puisque prédicateur errant et même le Messie, traduction hébraïque de "Christ". Mais, reconnaît l'auteur, Jésus ne correspond pas à la tradition biblique du Messie, qui devrait libérer Israël et surtout, dont la  venue devrait être pour toute l'humanité, une ère de paix.

 

La famille dans laquelle naît Jésus est pieuse, respecte le shabbat, participe aux fêtes juives. Jésus est circoncis et présenté au Temple peu de temps après sa naissance. Même pendant sa prédication, il se rend à Jérusalem. Mais, il apparaîtra comme révolutionnaire parce qu'il affirme vouloir réformer la loi :"Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir". "Dieu est esprit, et ceux qui adorent, c'est en esprit et en vérité qu'ils doivent adorer."

 

Je ne me hasarderai pas à résumer la prédication du Christ, je me bornerai à dire que pour l'auteur, la vérité ultime que Jésus entend révéler est "Dieu est amour". Un message universel qui, malheureusement, a parfois été perverti.

 

Frédéric Lenoir tiendra à dire que l'antijudaïsme chrétien s'est nourri pendant des siècles d'un argument fallacieux : les Juifs sont responsables collectivement de la mort de Jésus ce qui fait d'eux le "peuple déicide". Ce que ne suggèrent jamais les Evangiles. Il faudra attendre Vatican II pour que l'Eglise retire du missel la prière du vendredi saint incitant les fidèles catholiques à prier pour la conversion du "peuple perfide" responsable de la mort de Jésus.

 

D'autres aspects sont abordés par l'auteur : les miracles accomplis par Jésus et Bouddha, la manière de s'exprimer de Jésus, souvent en paraboles qui rend son message parfois peu explicite.

 

Socrate, lui, prenait toujours le rôle d'interrogateur, avouant ne rien savoir, mais voulant que son interlocuteur découvre la vérité par lui-même. (maïeutique). Il maniait volontiers l'ironie.

Il enseignait la connaissance du Beau, du Vrai, du Bien, du Juste.

 

Bouddha est mort dans sa quatre-vingtième année, après avoir une dernière fois, visité ses communautés. Jésus et Socrate auraient pu échapper à la mort. Socrate, qui sera, plus tard, considéré comme le père de la philosophie, accusé de pervertir la jeunesse, boira la ciguë et à son épouse qui se lamente de le voir mourir injustement, il dira : "Voulais-tu donc que ce soit justement ?" On connaît la mort de Jésus et sa résurrection, fondement de la foi chrétienne.

 

Frédéric Lenoir termine son livre par un hommage à ses trois maîtres : "Ils m'ont donné la force de vivre pleinement ... La connaissance du vrai n'a de sens que si elle nous permet d'agir de manière bonne."