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04/06/2012

ADOLF EICHMANN.

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Adolf Eichmann fut condamné à mort et pendu le 1er juin 1962. Son corps fut incinéré et ses cendres dispersées dans la mer, au-delà des eaux territoriales d'Israël.

Après la Seconde Guerre mondiale, Adolf Eichmann, qui avait dirigé le bureau des Affaires juives de l'Office central de sécurité du Reich et organisé les déportations vers Auschwitz, s'enfuit d'Autriche et parvient en Argentine, où il vécut sous le nom de Ricardo Klement. En mai 1960, des agents du Mossad, le Service de renseignement israélien, s'emparèrent de lui et le transportèrent à Jérusalem pour qu'il soit jugé par un tribunal israélien. Il témoigna à l'abri d'un box protégé par une vitre à l'épreuve des balles.

Le procès Eichmann éveilla l'intérêt de la communauté internationale et révéla au monde entier l'ampleur des atrocités nazies. Il suscita cependant des polémiques. Pourquoi le juger à Jérusalem et non dans un tribunal international alors qu'il était accusé de crimes contre le peuple juif et de crimes contre l'humanité ? Pour les Juifs, le procès permit aux survivants de la Shoah de se sentir enfin capables de raconter leur histoire et leurs souffrances.

Adolf Eichmann avait coordonné les déportations de Juifs d'Allemagne et d'Europe vers les camps d'extermination. Il géra aussi la confiscation des biens des déportés et fut responsable de la déportation de milliers de Tsiganes. Il avait échappé au procès de Nuremberg de 1946.

Hannah Arendt, philosophe allemande exilée aux Etats-Unis dans les années 1930 couvrit le procès pour le magazine The New Yorker puis compila ses notes dans un livre Eichmann à Jérusalem qui suscita une grande polémique. Sa phrase sur "la banalité du mal" qu'incarne Adolf Eichmann a souvent été mal comprise.

Elle a raconté qu'elle s'était attendue à se trouver en face d'un monstre. Or, Adolf Eichmann apparaissait comme un Allemand ordinaire ce qui l'impressionna et mûrit sa réflexion sur le mal.

La défense d'Adolf Eichmann était d'affirmer qu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres. Pourtant, lors de son procès, il déclara, phrase citée aussi par Hannah Arendt, "Je descendrai dans la tombe le sourire aux lèvres à la pensée que j'ai tué cinq millions de Juifs. Cela me procure une grande satisfaction et beaucoup de plaisirs"

Quelle est donc l'interprétation d'Hannah Arendt ? Pour elle, Adolf Eichmann est incapable de distinguer le bien du mal. Il a trouvé une valorisation et une carrière prometteuse dans le national-socialisme, il trouve une bonne conscience d'avoir obéi aux ordres sans jamais les remettre en question. Ce qui fait dire à Hannah Arendt que la grande majorité de ceux qui réalisèrent le nazisme partage cette banale – parce que très répandue et souvent acceptée comme anodine – condition de renoncement au jugement personnel.

Qu'on ne s'y trompe pas. Banalité ne veut pas dire "innocence". Hannah Arendt est en faveur de la peine de mort, puisque le droit est fait pour punir les crimes que cet homme a commis, et non la personne incapable de distinguer le bien du mal. Elle souhaitait d'ailleurs, avec d'autres  qu'il soit traduit devant une cour internationale, le crime contre les Juifs étant aussi un crime contre l'humanité.

Elle dira que son livre, qui avait tant choqué, "était une étude sur la méchanceté humaine : la terrible, l'indicible, l'impensable banalité du mal. Pour elle, la banalité est d'autant plus effrayante que des individus effroyablement normaux, en parfaite bonne conscience, commettent des crimes d'une nouvelle espèce. Incapables de juger, ils s'arrogent le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète."

Hannah Arendt n'ignorait pas que beaucoup de nazis étaient en proie à la perversion, et qu'à "l'usage rationnel" de la torture, la Gestapo ajoutait une torture de "type irrationnel et sadique", l'aveuglement bestialité des SA". Mais, ce qui l'inquiète davantage, c'est l'impression d'être Ponce Pilate" que partageaient la grande majorité des nazis et de leurs complices : "Ce n'était pas à lui (Eichmann) de juger". Cette perversion-là, gravissime aux yeux d'Arendt, implique une perversion de l'impératif moral et du jugement qui le sous-tend. Il était coupable parce qu'il avait obéi.

Certains ont dit qu'Arendt niait le mal. Julia Kristeva dans son livre "Le génie féminin" consacré à Hannah Arendt, affirme "Si on suit l'évolution de sa pensée, on s'aperçoit que dès "Les origines du totalitarisme", le mal radical est posé, non pas comme un péché originel, mais comme une manière historiquement et politiquement "cristallisée" de réduire les hommes à une "superfluité" ce qui revient à annhiler leur spontanéité et leur pensée pour détruire une partie de leur humanité. Elle citera Arendt "Il existe un mal dont les hommes sont capables et qui est sans limite, écrit-elle, dans "La culpabilité organisée". Ce mal est le mal absolu.

Il est intéressant aussi d'écouter ce que déclarait Robert Badinter, à propos du procès :"Le crime individuel se manifeste au sein du crime collectif quand l'individu, en connaissance de cause choisit d'en assumer la responsabilité directe, en devenant, parmi tous les autres, l'exécuteur efficace."

En réponse à ceux qui critiquent le fait que le procès ait lieu à Jérusalem : "Pour la première fois dans l'histoire, le racisme enfin est, à Jérusalem, au banc des accusés. (...) En chaque juif assassiné, mourait, comme en chaque victime du racisme, l'homme qui est en chacun de nous."

J'ai voulu, en ce jour anniversaire du procès d'Adolf Eichmann, en parler. Même s''il est très lointain, il fait partie de l'Histoire. La banalité du mal, au sens où l'entendait Hannah Arendt, reste, je trouve, encore de nos jours, un sujet de réflexion.

(Julia Kristeva - billet du 3 novembre 2011)