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06/05/2015

SAPHIA AZZEDDINE.

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Saphia Azzedine est née le 12 décembre 1979 à Agadir, au Maroc. A l’âge de neuf ans, elle vient en France. Elle obtient un bac littéraire puis une licence en sociologie.

Sa carrière est impressionnante. Elle a travaillé comme assistante diamantaire à Genève avant devenir journaliste, scénariste, actrice et écrivain.

Son premier roman « Confidences à Allah » est adapté au théâtre d’Avignon. En 2010, elle interprète la sœur de Kad Merad dans « L’italien » d’Olivier Baroux. Un an plus tard, elle adapte pour le cinéma son second roman « Mon père est femme de ménage » avec comme acteur principal François Cluzet. Le film a reçu le prix du Public au Festival International du film comique de l’Alpe d’Huez.

Les romans se succèdent : « La Mecque-Phuket » « Héros anonyme » « Combien veux-tu m’épouser ?» « Bilqiss. »

Bilqiss.

Bilqiss est une femme qui vit dans un pays non précisé où les gens suivent les dogmes et les traditions.

Un jour, elle monte au minaret et fait elle-même l’appel à la prière. Ce qu’elle déclare choque la communauté : « Allah se réjouit surtout de voir le croyant qui accomplit quelque chose, comme toi, le boulanger, que je vois marcher vers son échoppe et qui t’en va pétrir le pain pour ta communauté, toi, le maraîcher, qui dispose le récolte sur ton étal pour être le premier et le mieux placé au marché, toi, le gardien de nos jardins qui les alimente équitablement en eau toutes les heures pour qu’ils soient luxuriants, toi, je te vois aussi, le professeur d’histoire et de géographie, qui corrige tes copies à la lumière du réverbère (…) Je vous vois tous d’où je suis et je crois qu’Allah a pour vous beaucoup d’amour même si vous oubliez de prier ce matin. Dieu est grand. »

Non seulement, elle est montée au minaret pour l’appel à la prière mais elle fait dire à Allah qu’il aime ceux qui travaillent au lieu de faire la prière.

Le livre commence le jour de son procès. D’emblée elle choque l’assistance en déclarant : «  Contrairement à vous, je ne parlerai pas en son nom. Mais j’ai une intuition. Vous adorez Dieu, mais, Lui, Il vous déteste. »

Un tonnerre de protestation se répand dans la salle d’audience et le juge est obligé d’ajourner la séance.

Elle sait qu’elle risque la lapidation mais tout au long du procès, au lieu de manifester du repentir, elle continue ses provocations. On l’avait placée dans une cage pour qu’elle ne soit pas lynchée avant la fin du procès.

Elle a refusé l’aide d’un avocat voulant se défendre seule et surtout mettre le juge dans l’embarras par toutes ses déclarations. « Monsieur le juge, puis-je vous rappeler la sourate 88, verset 21. Dieu a dit : Tu n’es qu’un messager. Et tu n’as point d’autorité sur eux. C’est à Nous de les juger et de les rétribuer sans rien omettre de leurs actions. Alors, je vous le demande, vous prenez-vous pour Dieu ? »

Elle connaissait le juge, un ancien charpentier reconverti dans le droit islamique. Pour la communauté, c’était un homme respectable et très pieux.

Entre lui et Bilqiss va se passer quelque chose d’inattendu. Tous les soirs, il la visite dans sa cellule et essaie qu’elle demande pardon pour éviter la lapidation. Il cherche aussi à savoir pourquoi elle a agi comme cela. L’absence de motif le sidère. Il ne peut pas admettre qu’on fasse des choses « juste comme cela ».

Il retarde aussi le procès tant qu’il peut remettant la séance à plus tard chaque fois que le public réagit aux propos provocateurs de Bilqiss. Les gens s’impatientent. Ils attendent la lapidation qui est toujours un spectacle apprécié.

Une journaliste américaine, Léandra, a appris le procès par internet. Une vidéo est particulièrement choquante pour les Américains, les trente-sept coups de fouet donnés à Bilqiss. « Lorsque ce fut terminé, Bilqiss fut évacuée sur une civière, allongée sur le ventre afin que le monde puisse admirer son dos meurtri, lacéré et cloqué ».

La journaliste décide de se rendre sur place malgré l’opposition de ses amis. Elle logera dans la famille de Bilqiss.

Léandra doit d’abord voir le juge pour lui demander la permission d’assister au procès et surtout de pouvoir rencontrer Bilqiss. Elle pose la question qui lui brûle les lèvres : «  Pourquoi lapider une femme pour une faute si peu grave ? » La réponse est claire : « Notre religion a un but pédagogique :elle organise notre société. (…) Bilqiss pourrait cependant invoquer Dieu publiquement pour échapper au châtiment, mais cette effrontée soutient que l’on ne partage pas le même.Que le sien n’a rien à voir avec le nôtre. »

Léandra rencontrera Bilqiss qui l’accueillera froidement : « Chez vous, on ne fait que parler de soi. Ou parler des autres pour mieux parler de soi. Vous vous épanchez, vous racontez vos déboires, vos joies, vos amours, vos traumatismes, entre amies, sur internet, chez un analyste, dans les magazines, à la télévision, vous êtes des pipelettes narcissiques. (…) Ah, vous les aimez, les femmes musulmanes opprimées…)

Bilqiss et Léandra vont pourtant s’entendre. Et Bilqiss s’avouera : « J’aurais voulu être elle pour avoir une chance d’être celle que j’aurais dû être si j’étais née ailleurs. Celle que j’aurais pu être si l’on ne m’avait privée dès mon plus jeune âge de la plus infime liberté. J’aurais voulu être celle qui éprouvait de la pitié plutôt que celle qui en inspirait. ».

Le juge s’est décidé à la lapidation. Il recherche des pierres, des petites qui font mal mais ne tuent pas, des grosses qui donnent la mort.

Bilqiss l’apprend et elle dit à Léandra qu’elle va être lapidée le lendemain. Que puis-je faire pour vous ? lui demande Léandra. La réponse est inattendue : assister à la lapidation et jeter la première pierre, une grosse qui tue rapidement et empêche la souffrance.

Saphia Azzedine a écrit un roman qui se lit d’une traite même et ce qui pourrait paraître curieux vu le sujet, avec plaisir.

Le livre refermé,  je me suis demandé quel but l’auteur poursuivait en écrivant son roman. Bilqiss est une musulmane qui se réapproprie Allah car elle juge sévèrement ce que les juges ou les hommes plus généralement en ont fait. Est-elle une héroïne qui défend les femmes ? Ce qui est sûr c’est qu’elle hait sa condition de femme. Ainsi en parlant de Léandra  : «  Je m’amusais de la voir porter une burqa alors qu’elle aurait pu se contenter d’un foulard et d’une tunique. (…)Léandra portait la sienne comme un déguisement alors que, pour nous, c’était une seconde peau (…) J’avais d’ailleurs décoloré systématiquement toutes mes burqas dans des litres de Javel pour ne pas donner du relief à leur paysage. Pour hurler en silence tout le dégoût qu’ils m’inspiraient. »

C’est par de petites touches que nous apprenons qui est réellement Bilqiss, une femme très belle, qui adore les livres et les poètes, qui possède des objets interdits comme une pince à épiler… Pire qui a tué son mari et que des amis ont aidée à camoufler l’assassinat. Mais aussi une femme courageuse qui accepte la lapidation et refuse de s’enfuir comme le voudrait Léandra.

 

04/03/2015

DANS LA PEAU D'UNE DJIHADISTE.

 

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Anna Erelle (c’est un pseudo) est une journaliste d’investigation. Elle a beaucoup travaillé sur les islamistes et a cherché à comprendre pourquoi des jeunes français se convertissent à l’islam et partent en Syrie.

Nous sommes en 2014, deux mois avant la prise de Mossoul , deuxième ville d’Irak, par l’Etat islamique et l’autoproclamation  d’un califat par son leader Abou Bakr al-Baghadi.

Anne Erelle veut comprendre. Elle crée une page Facebook, avec un faux profil. Elle s’appelle Mélanie, s’est rajeunie et affirme qu’elle s’est convertie à l’islam.

Très vite, elle entre en contact avec un chef français d’une brigade terroriste, Abou Bidel. Mélanie joue le jeu. Elle s’est convertie à l’islam mais ses parents n’en savent rien. Elle pourra user de ce stratagème pour abréger les échanges.

Très vite, Bidel la demande en mariage et la presse de venir en Syrie où elle sera traitée comme une princesse, aura une vie très agréable, un vrai paradis. « C’est beau, ici. Il y a tant de choses à voir. La mer est magnifique et les reliefs sont fascinants. Tu vas aussi te faire beaucoup de copines. Tu auras ta petite bande d’amies, vous ferez des trucs de gonzesses ensemble. »

Mélanie va ruser pour obtenir des informations. Elle se présente comme une fille naïve, puis plus tard, comme une fille soumise à son futur époux.

Abou Bidel, lui demande de converser sur Skype, moins dangereux. Elle accepte, se voile ne laissant apparaître que son visage.

Pendant un mois, elle va échanger avec Abou Bidel qui lui envoie des mails et la harcèle pour qu’elle entre en communication avec lui sur Skype. Sa vie devient un enfer. Elle se connecte dès qu’Abou Bidel le demande. La journée, elle vérifie les informations que son «  prétendant » proche d’d’Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de l’EL, lui livre.

« On m’a raconté ce qu’Israël faisait aux enfants de Palestine. J’ai vu des dizaines de vidéos horribles montrant des bébés morts. J’ai commencé à suivre sur Facebook certains de tes frères partis faire le djihad, là-bas en Syrie. Certains moudjahidines font le bien et d’autres le mal, alors je ne sais quoi en penser. »

« N’en pense que du bien ! Je suis moi-même un grand moudjahidin, ca fait longtemps que je donne dans la religion, et je te le dis : je peux être très, très doux avec les gens que j’aime, et très, très dur avec les mécréants »

Mélanie lui rappelle qu’elle s’est convertie à l’Islam. La réponse est immédiate : « C’est bien, mais ça ne suffit pas. Se contenter de faire ses cinq prières par jour et d’honorer le ramadan ne suffit pas. Etre un bon musulman, comme le veut le Prophète, c’est venir au Sham (Le Levant) et servir la cause de Dieu. »

Bidel devient de plus en plus pressant. Elle doit renier sa famille et se conduire comme une bonne épouse. Elle l’apprendra qu’elle a été mariée à Bidel sans le savoir. Elle doit confirmer qu’elle est vierge pour que le kadi l’inscrive sur l’acte de mariage. « Mentir sur ça, ça vaut la peine de mort, tu sais… Il y aura des femmes avant notre nuit de noces pour vérifier… »

Mélanie tient bon malgré le dégoût que lui inspire Bidel. Elle veut aller jusqu’au bout. Elle va même décider de le rejoindre en Irak. Elle va à Amsterdam et c’est au compte-gouttes que Bidel lui apprend coment elle pourra le rejoindre.

Achat de nouveaux téléphones, contacts avec des inconnus, Mélanie prend de plus en plus de risques. Heureusement, tout dérape et elle revient en France.

Même si elle coupe tout lien avec Bidel, celui-ci lui laisse des messages : « Tu es où, bordel ? Je t’avais pourtant bien dit de désactiver ton compte… »

Elle lui laisse un dernier message pour apaiser sa colère : « Excuse-moi, Bidel. Je n’ai jamais voulu te décevoir et j’ai cru bien faire de revenir en arrière, sentant un danger trop grand pour nous comme pour toi. J’espère que dès que je disposerai d’un téléphone ou d’un ordinateur sécurisé, tu voudras bien me parler. Je t’embrasse. Mélanie.

Elle n’a plus aucun contact avec lui mais le téléphone ne cesse de sonner. Son article est publié et les représailles commencent. Elle apprendra qu’une fatwa a été lancée contre elle. « Mes frères à travers le monde, appel à la fatwa sur cet être impur qui s’est moqué du Tout-Puissant. Si vous la voyez n’importe où sur terre, respectez les lois islamiques et tuez-la. A la condition que sa mort soit lente et douloureuse. Qui moque l’islam en paiera les conséquences par son sang. Elle est plus impure qu’un chien, violez-la, lapidez-la, achevez-la. Inch’Allah. »

L’auteur a appris beaucoup sur la façon dont les recruteurs s’y prennent pour convaincre les jeunes d’aller en Syrie. Elle a pu aussi donner de précieux renseignements aux Services secrets français.

Ce qu’elle a fait est bien courageux. Se faire passer pour une autre, faire semblant de croire ce que Bidel lui dit est très perturbant. A la fin, elle ne supporte plus de revêtir le niquab et d’être Mélanie.

Dans son livre, publié chez Laffont en 2015, elle reproduit les entretiens qu’elle a eus avec Bidel et je me demande encore comment elle a pu supporter tout cela.

Elle dira d’ailleurs : « Je me suis faite  violence par rapport avec ce que je voyais se dérouler sous mes yeux, je me suis fait peur… J’ai appris des choses que je n’imaginais pas (ou que je ne voulais pas imaginer), j’ai lu des propos qui font froids dans le dos et j’ai compris. »

Beaucoup de jeunes, on le sait, partent en Syrie après avoir été manipulés ou simplement en ayant regardé des vidéos sur internet. Ils quittent tout pour donner leur vie à Dieu, pour mourir en martyr.

Le témoignage de l’auteur est primordial. Le livre devrait être largement diffusé.

 

15/01/2015

MAÏMONIDE. (PHARES - JACQUES ATTALI)

 

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STATUE A CORDOUE.

 

Moïse Ibn Maïmoun, dit Maïmonide, (1135 – 1204) est une figure intellectuelle du judaïsme médiéval.

Médecin, juge, théologien, philosophe, commentateur d’Aristote, Maïmonide est né à Cordoue, dans une Espagne islamisée.

Les persécutions des juifs vont faire qu’il vivra dix années d’errance. D’abord dans différentes villes du sud de l’Espagne, à Fès au Maroc, en Palestine, puis en Egypte.

Dans sa jeunesse, à Cordoue, les juifs sont tolérés comme les chrétiens. Ils sont dhimmis, c’est-à-dire protégés moyennant le paiement d’une taxe.

La situation change en 1149, des juifs et des chrétiens sont massacrés, d’autres sont convertis de force ou chassés. Après trois siècles de vie commune, l’Islam chasse les autres monothéistes.

« Face à cette tragédie les communautés d’Andalousie interrogent les rabbins : que faire ? se convertir ? mourir ? partir ? mais où aller ? »

Certains rabbins conseillent de partir comme le fera la famille de Maïmonide ; d’autres conseillent de se convertir. Le père de Maïmonide dit qu’un juif converti de force reste juif s’il continue à prier en secret et à pratiquer la charité. Il décide d’emmener sa famille à Fès où ils resteront cinq ans. Les juifs seront chassés comme ils l’avaient été à Cordoue.

Comme son père, Maïmonide conseille de se convertir pour sauver sa vie et fuir dès que cela devient possible pour revenir au judaïsme.

La famille choisit cependant de partir pour la Palestine, terre entre les mains des croisés et disputée par les musulmans. La situation des Juifs y est misérable.

Après la mort de son père, Maïmonide poursuit ses études talmudiques, soutenu financièrement par son frère David qui faisait le commerce des pierres précieuses.

Maïmonide décide d’emmener la famille en Egypte, terre musulmane mais qui à la réputation de se montrer plus accueillante pour les Juifs. Son frère meurt au cours du voyage. Ne voulant tirer aucune contribution de ses travaux sur la Torah, il devient médecin. Il soignera même Saladin gouverneur de l’Egypte.

Pour Maïmonide, le peuple juif doit faire régner la justice sur la terre pour réaliser la pensée de Dieu. Le Messie, tellement attendu par le peuple juif, ne sera qu’un homme au service de la paix. Ils considèrent que ceux qui se présentent comme étant le Messie et promettent des miracles sont des charlatans. «  Le jour viendra où la terre sera remplie de la connaissance de Dieu comme l’océan est rempli d’eau. »

Maïmonide croit que la foi et la raison sont compatibles parce que toutes deux de création divine. Il ne croit pas non plus au jugement dernier de chaque âme individuelle. Il rejette le fatalisme de certains exégètes de l’Islam. Pour lui, l’homme est libre de faire le bien ou le mal.

Au contraire de ce qu’affirment certains penseurs juifs ou chrétiens, Dieu n’a pas de forme humaine. Ainsi, si la Bible affirme que Dieu créa l’homme à son image, ce n’est qu’une image. « De Dieu, on ne peut rien dire sinon qu’il est distinct de l’univers et n’a aucun substrat matériel. »

Maïmonide va rédiger une dizaine de traités médicaux. Inspiré par Aristote et le Talmud, il affirme que le psychisme a un impact sur le corps.

Il va rédiger le « Guide des perplexes », appelé communément « Le guide des égarés »en arabe, comme ses autres livres, dans lequel il formule treize propositions qui résument le judaïsme. Ainsi, la foi en Dieu doit être complètement désintéressée. « L’exercice de la justice, de la vérité et de l’amour constitue en soi ses propres récompenses. Les pratiques magiques, la superstition, les pèlerinages, le culte des tombes des saints et l’astrologie relèvent pour lui du blasphème. »

Une controverse opposait les communautés juives. Certains comme Maïmonide pensaient que les Juifs devaient  étudier la science ; d’autres, qu’il ne fallait étudier que la Torah.

Le Guide des égarés sera traduit en hébreu, puis en latin et aura un grand retentissement dans la chrétienté notamment par sa description de l’abstraction de Dieu.

De plus en plus écrasé par son double travail de médecin et de juge, Maïmonide  mourra à soixante-six ans épuisé par sa tâche.

Voici comme il décrit sa vie :

« J’habite Fostat et le Sultan demeure au Caire ; ces deux lieux sont séparés par une distance de quatre lieues. Mon service à la Cour du Sultan est très pénible. Je dois rendre visite au Sultan tous les matins, très tôt. (…)Ainsi, régulièrement, je me trouve au Caire dès l’aube et ne reviens à Fostat que dans l’après-midi. Je suis alors presque mort de faim et je troue chez moi toutes les salles remplies de monde, non-juifs et juifs, notables et gens du peuple, juges et plaignants, amis et ennemis, une foule hétéroclite qui attend mon retour. (…) Le va-et-vient dure jusque tard dans la nuit(…) Aucun juif ne peut avoir d’entretien privé avec moi, sinon, le jour du Shabbat. Ce jour-là, la communauté ou à tout le moins la majorité de ses membres, vient chez moi après la prière du matin et je les instruis sur ce qu’ils doivent faire pour l’ensemble d la semaine. Nous étudions un peu ensemble jusqu’à midi, après quoi ils partent. Certains reviennent après la prière de l’après-midi et on étudie de nouveau jusqu’à la prière du soir. »

Ceci n’est qu’un bref aperçu de l’œuvre de Maïmonide. Esprit rationaliste, son œuvre fut déterminante sur le développement du judaïsme.

Cela fait parfois du bien de retourner dans le passé pour retrouver une sérénité ébranlée par  l’actualité. J’ai une pensée émue pour toutes les victimes de la barbarie de ces derniers jours.

 

14/11/2014

DOUNIA BOUZAR.

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Dounia Bouzar (Dominique Amina Bouzar) est née à Grenoble en 1964, d’un père maroco-algérien et d’une mère française d’origine corse.

Docteur en anthropologie, elle est spécialisée dans l’analyse du fait religieux. Elle a publié de nombreux articles, livres, essais et tribunes libres dans les médias.

D’abord éducatrice, elle a été chargée d’études « laïcité » au Ministère de la Justice, a siégé au Conseil français du Culte musulman, puis a été auditrice à l’Institut des hautes études de la défense nationale.

Elle a créé en 2009, avec sa fille Lydia, juriste, un cabinet spécialisé dans l’application de la laïcité et la gestion des convictions auprès des entreprises, des institutions et des politiques.

Œuvre : « L’islam des banlieues : Les prédicateurs musulmans, nouveaux travailleurs sociaux ? » « Etre musulman aujourd’hui » « L’une voilée, l’autre pas » « Quelle éducation face au radicalisme religieux ? » « Etre musulman aujourd’hui » « L’intégrisme, l’islam et nous »

ILS CHERCHENT LE PARADIS ILS ONT TROUVE L’ENFER.

L’auteur a recueilli le témoignage de plusieurs parents dont les enfants sont partis en Syrie pour y trouver le paradis.

L’héroïne principale du livre, si je puis dire, est Adèle, fille de Philippe, psychanalyste et Sophie, enseignante.

Adèle n’est pas rentrée, sa mère s’inquiète. Elle apprend qu’elle a souvent été absente au lycée. En fouillant sa chambre, elle découvre une longue lettre qui lui apprend qu’Adèle s’est convertie à l’islam et est partie pour la Syrie : « Je serai sur la Terre Promise, le Sham en toute sécurité. Parce que c’est là-bas que je dois mourir pour aller au Paradis. Et même si tu n’es pas musulmane, je me suis bien renseignée, je vais pouvoir te sauver. (…)J’ignore quand mon heure viendra. En attendant, je vais soigner les enfants blessés par Bachar el-Assad, puisque toute la terre s’en fout. »

Les parents signalent la disparition à la police, qui, malgré la lettre, répond simplement qu’elle est partie de son plein gré. Sophie apprend aussi, avec stupéfaction, que depuis 2013, les mineurs peuvent quitter le territoire français, avec un passeport valide, sans autorisation parentale.

Sophie va découvrir qu’Adèle avait un second profil Facebook où, convertie à l’islam, elle s’appelle Oum Hawwa et converse avec Abou Moustapha qui la presse de venir en Syrie.

Sur sa page Facebook, des photos de tués en Syrie, des armes, le drapeau d’Al-Quaïda.

Elle va apprendre qu’Adèle est détenue par Al-Nostra, une filière d’Al-Quaïda moins sanguinaires que l’EHL (Etat islamique du l’Irak et du Levant) dont les massacres d’otages ont été diffusés à la télévision.

Abu Oumma est le chef du groupe Al-Nostra français, un ancien bandit, spécialiste des braquages, incarcéré plusieurs années puis converti au jihadisme. C’est lui qui maintient les mineurs en Syrie.

Un long calvaire commence pour les parents d’Adèle. Celle-ci leur téléphone répétant comme un robot : « Je ne manque de rien, je mange bien, je suis dans une belle villa, Allah veille sur moi. » La communication téléphonique est chaque fois coupée.

Sophie n’a plus la force d’affronter ses étudiants, elle est en congé de maladie. Elle reprendra son travail plus tard.

Elle multiplie les appels aux forces de sécurité, dans les médias mais sans succès. Adèle lui téléphonera d’ailleurs pour lui reprocher d’avoir parlé d’elle à la télévision.

Sophie va rejoindre un groupe de parents dont les enfants sont partis en Syrie, qu’ellesappellent « Le rendez-vous des mères orphelines. »

Elle y retrouve la maman de Célia, partie depuis six mois, la maman d’Asia, âgée aujourd’hui de vingt-trois mois, enlevée par son père, pour mourir tous les deux en martyrs. Beaucoup d’autres.

Toutes voudraient aller rechercher leur fille mais Samy, leur déconseille formellement. Musulman pratiquant, il est parti chercher son frère mais est revenu bredouille après avoir failli mourir dix fois.

Le pire pour ces mamans est peut-être la réaction des autorités que résume Sophie. « Cà les arrange que nos gosses aillent se faire tuer là-bas. C’est bon débarras. Dans leur tête, ils sont devenus musulmans. Alors ça fait « présumés terroristes ». Leur seul problème, c’est d’envisager qu’ils puissent revenir en France. »

Un discours incompréhensible pour les parents, qui n’acceptent pas de voir leurs enfants comme des terroristes alors qu’ils les trouvent victimes d’un embrigadement sur internet, devant lequel la France est impuissante.

L’auteur reprend aussi le récit des femmes qui ont vécu la radicalisation de leur mari.

Célia, enceinte, veut revenir. Sa mère Nadine part la rechercher. Un voyage d’horreur que Sophie, partie à sa recherche, parce qu’elle n’a plus de nouvelles, va connaître aussi. Adèle refusera de rentrer.

L’auteur a constaté que beaucoup de ces jeunes ont connu un deuil dans la famille dont les gourous sont arrivés à ce qu’ils se croient responsables. Beaucoup sont issus de parents aisés, souvent athées.

Adèle donnera une explication à son départ. « J’ai choisi de me reconstruire. Dans les bras de Dieu, je sers à quelque chose, je vais régénérer l’univers avant qu’il n’explose. J’ai pris conscience qu’il faut agir, car la fin du monde est pour bientôt. C’est écrit que je dois avoir ce rôle. Quel temps ai-je perdu, que Dieu me pardonne. »

Le livre se termine dans l’horreur. Sophie reçoit un SMS : « Oum Hawwa est décédée aujourd’hui. Elle n’a pas été choisie par Dieu. Elle n’est pas morte en martyr : une simple balle perdue. Espérez qu’elle n’aille pas en enfer. »

L’auteur a choisi de construire son livre comme un roman. Elle nous fait partager la douleur des familles impuissantes et culpabilisées. Leur réaction aussi face à l’incompréhension.

Un livre émouvant qui interpelle et dont je vous conseille la lecture.

 

09/07/2014

MONA OZOUF.

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Mona Ozouf est née en 1931. Elle a épousé en 1955 l’historien Jacques Ozouf. Philosophe de formation, elle s’intéresse à l’histoire et est devenue spécialiste de la Révolution française.

Elle est directrice de recherche au centre national de la recherche scientifique (CNRS). Elle écrit pour le Nouvel Observateur et participe à la revue Débat.

Ses travaux ont porté aussi sur l’enseignement.

Son œuvre est nombreuse : « L’école de la France : essai sur la Révolution, l’utopie et l’enseignement » « Dictionnaire critique de la Révolution française » « La République des instituteurs ».

Dans « Les mots des femmes : essai sur la singularité française » elle trace le portrait de femmes célèbres comme Germaine de Staël, George Sand, Simone de Beauvoir, Simone Veil dont j’ai parlé dans mon blog. (Billet du 27 juin 2013 et suivants)

JULES FERRY. LA LIBERTE ET LA TRADITION.

Jules Ferry est né le 5 avril 1832 à Saint-Dié, dans les Vosges et est décédé le 17 mars à Paris.

Homme politique, on retient surtout de lui les lois sur l’instruction obligatoire, gratuite et laïque. Il est aussi à la base de l’adoption des lois qui rétablissent le mariage civil, la liberté de la presse, la liberté de réunion, la liberté syndicale. Il est le père de la loi de 1884, toujours en vigueur, qui organise l’élection des maires et du conseil municipal.

Si, pour certains d’entre nous, il est devenu une icône par ses lois sur l’enseignement, il a pourtant été haï par ses contemporains. Détesté au point d’avoir été molesté dans la rue et victime d’une tentative d’assassinat.

Mona Ozouf trace le portrait d’un homme politique attaché à la liberté et aux traditions.

Jules Ferry est né dans une famille de moyenne bourgeoisie. Son père avait vécu la Révolution et avait été maire de la ville sous le Directoire. Jeune homme, venu à Paris faire son droit, Jules Ferry vit une immense désillusion : la révolution de février 1848, qui l’avait enthousiasmé, débouche sur l’élection du prince Louis-Napoléon à l’Elysée, puis sur le coup d’Etat du 2 décembre 1851. Le jeune républicain ne veut pas rallier le second Empire, ce qui lui barre la route de la haute fonction publique. Devenu avocat, il étudie méthodiquement les grands auteurs : Condorcet, Auguste Comte, Tocqueville et voyage.

Jules Ferry constate qu’en France le régime républicain ne parvient pas à s’enraciner. Il veut réconcilier l’idée républicaine avec le sens de la durée, les égards dus au passé et le respect des traditions.

Après la chute de l’empire, les Républicains arrivent au pouvoir. Jules Ferry sera ministre de l’Instruction publique, puis président du Conseil. Il gouvernera de 1879 à 1884.

En 1880, la grande majorité des enfants fréquentaient déjà l’école, mais par intermittence, les plus pauvres, par exemple, étaient absents pour les travaux des champs. D’où la nécessité pour Jules Ferry de rendre l’enseignement obligatoire. Une manière d’établir une justice sociale. Cela concerne aussi les jeunes filles,  les programmes scolaires sont identiques pour les matières fondamentales. Il conserve pourtant la couture pour les filles, futures mères.

Jules Ferry sépare l’école publique de la religion catholique. On cesse d’ouvrir la classe par la prière, le catéchisme n’est plus dispensé par l’instituteur, on enlève les crucifix.  Il remplace la religion par l’enseignement de l’histoire de France, l’instruction civique et la morale. Il introduit la géographie qui doit permettre aux jeunes Français une représentation concrète de leur pays.

Plus de censure dans l’histoire de France, elle ne commence pas à la Révolution. Il est soucieux de saisir l’histoire de France dans sa globalité.

Jules Ferry interdira l’enseignement des Jésuites et autres congrégations mais il maintiendra le Concordat et les parents seront toujours libres de choisir une école catholique pour leurs enfants. Dans l’école publique, les instituteurs étaient invités à observer la plus grande prudence dans l’évocation du sentiment religieux. Plus surprenant, il prêche l’entente avec le pape Léon XIII attentif à la question sociale.

Jules Ferry a aussi été le promoteur de l’empire colonial français. Il veut casser l’isolement de la France, en faire un grand pays. C’est l’aspect le plus contesté de son œuvre et Mona Ozouf ne dissimule aucun de ses aspects condamnables. (notion de race supérieure et inférieure, violences de la colonisation.) Il accorde peu d’importance aux questions économiques et sociales des pays colonisés et pense que l’éducation est la solution de tous les problèmes. Jules Ferry sera l’homme qui a créé les écoles algériennes qui seront magnifiquement décrites par Albert Camus dans Le Premier homme.

Jules Ferry souffrira de la comparaison avec Clemenceau plus lucide et plus prophétique. Mona Ozouf met aussi en garde contre l’anachronisme qui consisterait à juger avec les critères d’aujourd’hui une situation et des actions anciennes de près d’un siècle et demi.

Un homme complexe qui sait qu’il doit avancer « à petits pas ».

Une anecdote confiée à un journaliste. A ceux qui lui reprochent de donner la faculté de lire aux jeunes filles,  il répondra : « Peu importe ce qu’elles lisent. La liberté c’est la capacité d’errer entre le bien et le mal au risque de l’erreur. »

Mona Ozouf trace un portrait sans complaisance mais avec humanisme d’un homme politique important. Elle s’interroge sur ses échecs, ses prises de position parfois contestables. Elle a à cœur de le remettre dans son temps ce qui permet sinon d’approuver au moins de comprendre.

Un petit livre lourd d’enseignement. Passionnant.