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08/04/2014

MICHEL SERRES.

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Le parcours de Michel Serres est atypique. Né à Agen le 1er septembre 1930, il entre à l’Ecole navale en 1949, puis à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm en 1952. De 1956 à 1958, il sert comme officier de marine sur divers vaisseaux de la Marine Nationale.

Auteur d’une trentaine de livres, il est élu à l’Académie française en 1991. Depuis 1982, il enseigne à l’université de Stanford.

Œuvre : « Le Tiers-instruit » « Le Trésor, dictionnaire des sciences » « Variations sur le corps » « A visage différent »

PETITE POUCETTE.

Pour l’auteur, un nouvel être humain est né qu’il baptise Petite Poucette pour sa capacité d’envoyer des SMS avec son pouce. C’est l’écolier, l’étudiant d’aujourd’hui qui vit dans un monde où tout change.

Nos sociétés occidentales ont vécu deux grandes révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. La troisième est le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies. Des révolutions accompagnées de mutations politiques et sociales mais aussi de périodes de crise.

La société est profondément bouleversée. L’espérance de vie va vers quatre-vingts ans. La paix en occident règne depuis soixante ans. Les divorces sont plus fréquents, les naissances programmées, la morale notamment issue des religions ne pèse plus autant.

L’auteur va plus loin. Pour lui, même la langue a changé. Il donne l’exemple des éditions du dictionnaire de l’Académie française : au siècle précédent 4.000 à 5.000 mots nouveaux ; entre la plus récente et la prochaine, elle sera de 30.000 mots ce qui fait dire à l’auteur que Petite Poucette ne parlera plus la même langue !

Accélération aussi des sciences. A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70 % de ce qu’il avait appris vingt ou trente ans plus tôt. Aujourd’hui 80 % de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Mais l’auteur ne s’arrête pas à ce constat mais affirme que pour les 20 % qui restent, le professeur n’est plus indispensable, on peut tout savoir sans sortir de chez soi.

Michel Serres parle évidemment d’internet qui rend le savoir accessible à tous. C’est vrai mais il va beaucoup trop loin dans ses hypothèses.

Pour lui, l’école a comme seule mission d’être une transmission du savoir. Ce qui est évidemment faux. L’école non seulement a comme mission d’éduquer mais surtout « d’apprendre à apprendre ».

Il déforme le propos de Montaigne : «Mieux vaut mieux une tête bien faite, qu’une tête bien pleine » en affirmant que Petite Poucette, se fera « une tête bien faite » parce qu’elle a accès sur internet à un savoir illimité. Pour lui, ce n’est plus nécessaire d’apprendre ce qu’on peut si facilement trouver en tapant dans un moteur de recherche.

Il va même plus loin, en disant que si les jeunes n’ont plus d’esprit de synthèse , ce n’est pas grave. Normal aussi le bavardage pendant les cours…

Petite Poucette serait donc capable d’ordonner toutes les informations trouvées sur Internet ? D’en faire le tri et de ne rien retenir puisqu’il ne faut pas encombrer sa mémoire !

L’esprit critique ? Il n’en parle pas. La connaissance du passé qui, pour moi, est une condition essentielle pour construire l’avenir, non plus.

Et l’homme de sciences qu’il est, affirme que le cerveau de Petite Poucette sera différent du nôtre car il sera formaté par les médias et les publicités. Ce qui veut dire ?

Que Michel Serres soit ébloui par les nouvelles technologies, je le comprends, je le suis aussi. Que par un smartphone, Petite Poucette vit dans un monde plus large, oui, mais qu’en fera-t-elle ? Elle a des amis de toutes nationalités sur les réseaux sociaux, vrai, mais cela suffira-t-il à créer un monde où le « vivre ensemble » ne posera plus aucun problème. J’en doute.

Je pourrais aussi faire remarquer à l’auteur qu’en disant que Petit Poucette ne connaîtra plus la guerre, la faim, la souffrance, il s’avance beaucoup. Les progrès de la médecine ne réussiront jamais à enlever toutes les souffrances. On soigne mieux une angine ou un mal de dent mais la perte d’un être cher ? La douleur d’une séparation ?

Et que dire d’un aspect qu’il n’aborde pas du tout que sont la pauvreté et le chômage. Ce n’est pas son propos, c’est vrai. Mais je crois plus que la formation sera de plus en plus nécessaire. Que le monde restera dur, que les jeunes de demain auront des défis à relever au moins aussi importants que l’écologie comme l’affirme l’auteur.

Le livre a été un grand succès de librairie. L’optimisme dont fait preuve l’auteur devrait nous rassurer sur l’avenir de nos jeunes. Je crois pourtant qu’il peut être dangereux. Un rêve, une utopie… voilà comment je qualifierais cet opuscule.

Mon jugement est sans doute trop sévère. Mais bien moins que celui qu’il porte sur le monde d’aujourd’hui. Qu’un réel défit attende les jeunes, j’en suis persuadée. Que le monde doive être réinventé, oui encore. Mais comment ?

Les jeunes de demain seront-ils plus courageux, plus lucides, moins égoïstes que leurs aînés ? Espérons-le.

 

04/04/2014

JEAN TEULE.

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Jean Teulé est né le 26 février 1953 à Saint-Lô. Après des études de dessin, il devient auteur de bandes dessinées pendant une dizaine d’années.

Il arrête la bande dessinée pour faire de la télévision : « L’assiette anglaise » puis rejoint l’équipe de l’émission « Nulle part ailleurs » sur Canal+.

Il se lance ensuite dans l’écriture : « Darling » « Je,François Villon » « Le Magasins des Suicidés » « Le Montespan » « Charly 9 »

(Billets du 29 août 2013 – 8 octobre 2013)

FLEUR DE TONNERRE.

Jean Teulé a relaté dans un roman un fait divers breton du X1Xe siècle. L’auteur raconte l’histoire d’ Hélène Jégado, empoisonneuse en série, guillotinée le 26 février 1852 à Rennes.

D’après une légende, une femme était devenue venimeuse, sa langue s’était fendue après avoir composé un bouquet de fleurs de tonnerre. Comme Hélène a cueilli une de ces fleurs, sa mère lui donne ce surnom.

Hélène est élevée au sein d’une famille de nobles déchus. Au fil des veillées, elle entend les légendes racontées par les adultes. Ainsi, celle de l’Ankou, ce terrible personnage qui collecte dans une charrette grinçante les âmes des défunts. D’après la légende, celui qui entend le bruit de la charrette meurt.

Hélène va aller voir, dans une chapelle, la statue de l’Ankou. Si elle pouvait lire, elle comprendrait ce qui est gravé sous la statue :

« Je ne ferai grâce à personne. Ni pape, ni cardinal je n’épargnerai. Pas un roi, pas une reine. Ni leurs princes ou princesses. Je n’épargnerai ni prêtres, bourgeois, juges, médecins ou marchands, ni pareillement les mendiants. »

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Hélène contemple la statue et l’ombre de la statue se fond sur elle. Elle sera l’Ankou.

L’auteur va raconter comment de village en village, Hélène va devenir une empoisonneuse. Elle se fait embaucher comme cuisinière, dans un presbytère, puis chez des notables bretons. Elle se procure de l’arsenic sous prétexte de tuer les rats. Elle mélange l’arsenic, la poudre blanche qui ressemble à de la farine et empoisonne sa mère, ses tantes, sa marraine puis tous ceux chez qui elle est travaille. Trente-sept morts !

Les médecins n’y comprennent rien mais constatant la mort, il pense au choléra car les symptômes sont les mêmes que ceux d’un empoisonnement.

Son forfait accompli, elle s’en va.

Un jour en quittant le presbytère, elle arrive sur le marché où les gens s’écrient : « Oh, regardez ! C’est celle qui n’a pas clamé chez l’abbé. Elle est encore en vie !... – Pourquoi t’as pas canné, toi ? ! – Dieu l’a sauvée, c’est une sainte ! beugle quelqu’un. »

Elle passe donc pour un être extraordinaire mais l’opinion va changer. Après deux autres morts, quand la jolie cuisinière arrive, tout le monde l’accuse : « C’est de ta faute ce qui s’est passé, mauvais œil !... Déjà, quand tu avais treize ans, ici, ta marraine… Tu es la miraculée qui porte malheur. (…) Quand tu arrives quelque part, la mort te suit. Quand tu t’en vas, le mal s’arrête ! – Ankou ! Ankou ! »

Mais, cela n’impressionne pas Hélène. Sur la route, qui la mène à un village, elle entend le bruit de la carriole qui la suit « Wik… Wik… »

Elle trouve facilement une place de cuisinière car, pensent les gens, les bonnes cuisinières sont rares de nos jours. Elle vante les recettes qu’elle a inventées, sa soupe aux herbes et ses gâteaux.

Une seule fois, elle l’épargnera quelqu’un, un garçon dont elle est tombée amoureuse. Elle le quitte ayant peur de l’empoisonner lui-aussi.

Elle sera finalement arrêtée. Son avocat la défendra : « Avez-vous entendu ? reprend l’avocat : « Inhumaine !... Voilà ce que crie l’opinion publique ainsi que la défense en cette fin d’après-midi. Et oui, ma cliente est inhumaine et ne pourra donc être condamnée comme le seraient des humains. »

Les juges ne le suivront pas… Elle sera exécutée, à l’aube, place du Champ de Mars.

Quand j’ai commencé la lecture du livre, je pensais qu’Hélène Jegado était un personnage inventé. Hélas ! elle a bien existé. Il faut un talent exceptionnel pour que le lecteur soit fasciné par ce récit.

Et comment comprendre qu’une légende puisse arriver à faire d’une enfant adorable une empoisonneuse, la plus meurtrière de tous les temps ?

 

30/03/2014

CHRISTIAN JACQ.

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Né à Paris en 1947, Christian Jacq découvre l’Egypte à treize ans à travers ses lectures et se rend pour la première fois au pays des pharaons quelques années plus tard. L’Egypte et l’écriture prennent désormais toute la place dans sa vie. Après des études de philosophie et de lettres classiques, il s’oriente vers l’archéologie et l’égyptologie. Il obtient un doctorat d’études égyptologiques en Sorbonne avec pour sujet de thèse « Le voyage dans l’autre monde selon l’Egypte ancienne ».

Christian Jacq publie alors une vingtaine d’essais dont « L’Egypte des grands pharaons » couronné par l’Académie française. Il est un temps collaborateur de France Culture pour l’émission « Les chemins de la connaissance ».

En même temps, il publie des romans historiques qui ont pour cadre l’Egypte antique et des romans policiers sous des pseudonymes.

Son premier succès est « Champollion l’Egyptien ». C’est le début d’une grande carrière d’écrivain. Ses romans passionnent les lecteurs en France comme à l’étranger. Il est traduit dans trente langues.

Impossible de citer tous ses romans. Cinq volumes sont consacrés à Ramsès II. L’ensemble de la série se vendra à 11 millions d’exemplaires à travers le monde.

BARRAGE SUR LE NIL.

C’est le premier roman qui se passe dans l’Egypte moderne. L’auteur va décrire la montée des intégristes Leur chef, Mohamed Bokar, avait fait des études de sociologie à Londres, à Paris, à New York. C’est en Afghanistan qu’il découvre les vertus du fondamentalisme musulman et l’usage des explosifs.

Safinaz est très claire sur les objectifs des intégristes : « Nous les musulmans fidèles imposeront sa loi à l’Egypte et au monde. (…) Demain règnera la charia, la loi coranique. Nous chasserons les touristes et les étrangers, exterminerons les Coptes, fermerons les banques impies, interdirons l’alcool, rétablirons les châtiments corporels et maintiendrons l’ordre établi par le prophète. »

Le héros du livre, Marek Halter, égyptologue américain, se bat contre les ravages que pourrait causer le barrage d’Assouan. A la tête d’une immense fortune, il a créé sa propre fondation archéologique dont le but est la sauvegarde des monuments pharaoniques. « Il devait vaincre la haute digue d’Assouan, ce monstrueux barrage qui condamnait la mère des civilisations à disparaître. » Il voudrait obtenir la construction d’un canal de contournement afin de rétablir la crue, au moins en partie.

Marek Halter va tomber dans la violence intégriste. Au départ, il apprend l’assassinat de sa fiancée Hélène et jure de trouver les assassins et de la venger. C’est un tout autre combat qu’il va devoir mener.

Il ira de surprise en surprise, servira d’agent de liaison, rencontrera beaucoup de monde, sera manipulé, trahi, ses amis seront tués. Le livre est d’une violence inouïe.

Attentats, explosions d’immeubles, meurtres, les intégristes, remarquablement organisés, ne reculent devant rien au nom d’Allah.

Trois femmes vont jouer un rôle important. Il apprendra qu’Hélène était une terroriste, spécialisée en explosifs. Son mariage était une couverture idéale et un moyen précieux d’avoir des renseignements sur le barrage pour y placer des bombes.

Safinaz est une superbe Egyptienne qui a été sa maîtresse. Elle s’est convertie à l’Islam et est mariée à Mohamed Bokar. Elle est devenue une redoutable terroriste « La femme aux élégants souliers rouges. » La police la recherche et ce n’est qu’à la fin du livre, au moment où elle s’est réfugiée dans une école coranique, dans un petit village, que la police tentera de l’arrêter. Elle n’hésitera pas à prendre un enfant en otage, à le tuer, à en prendre un autre tué lui aussi. Une scène horrible.

Mona aussi s’est aussi convertie à l’Islam. Fille d’un diplomate, elle luttait depuis son adolescence pour la reconnaissance des droits de la femme et de sa dignité. Elle avait été fouettée, en rue,  par de jeunes intégristes parce qu’elle portait une jupe trop courte.

Quand Mark vient demander son aider pour retrouver les assassins d’Hélène, elle va le conduire chez son mari, le colonel Zakaria. Pendant le trajet, une trentaine de jeunes barbus arrêtent la voiture et lui font remarquer qu’elle ne peut pas conduire ni se trouver avec un homme qui n’est pas son mari. Il la traite de prostituée puis lui lance une pierre qui la blesse gravement.

Malgré cela, elle persiste dans la foi musulmane. Son destin sera pourtant différent. Je n’en dirai pas plus pour ne pas trop dévoiler le livre.

Les enquêtes de Mark font du livre un thriller dont on se demande comment tout cela finira. Il ne veut pas quitter l’Egypte comme on lui conseille, sa vie étant souvent en danger. «Ne plus pouvoir vivre en Egypte était pire que la mort. »

Mais l’essentiel du livre se trouve dans la description des violences commises par les intégristes. Les touristes ne viennent plus ce qui nuit à l’économie du pays.

L’auteur va tout de même insérer des passages où Marek fait visiter à Mona des sites épargnés et décrit avec amour « son » Egypte.

J’avoue n’avoir jamais lu de livre de Christian Jacq. J’en lirai peut-être d’autres sur l’Egypte ancienne, cette fois, car il est un écrivain remarquable.

Pour terminer ce joli passage :

« Une vingtaine d’années auparavant, découvrir Le Caire du jardin en terrasse situé derrière la mosquée de Méhémet-Ali procurait un émerveillement. Non seulement le regard dominait la ville, mais encore découvrait-il, dans le lointain, la chaîne sacrée des pyramides édifiées dans le désert. En un instant, la contemplation de cette immensité, où la peine des hommes s’ouvrait sur l’éternité, délivrait l’âme de ses attaches mortelles. »

 

24/03/2014

EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE.

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Publié comme un roman, le livre est signé d’Edouard Louis. Un jeune auteur de 21 ans dont c’est le premier roman.

J’avais commencé la lecture en pensant qu’il s’agissait d’une fiction. Très vite, j’ai pu me rendre compte que le livre était une autobiographie. Eddy Bellegueule est bien l’auteur du livre. Il a obtenu de changer d’état civil d’où la signature.

Le titre est révélateur de l’objectif de l’auteur, raconter sa jeunesse pour l’oublier, quitter cette vie pour en commencer une autre.

La première ligne donne le ton : « De mon enfance, je n’ai aucun souvenir heureux. » Il a dix ans et est nouveau dans le collège. Tout de suite, il est attaqué violemment par deux garçons, un grand aux cheveux roux et un petit au dos voùté. Crachats, coups, il supporte tout sans montrer sa peur. Une scène d’une violence inouïe qui se reproduira plusieurs fois, à l’abri des regards, dans la bibliothèque où il se réfugie.

Pourquoi cette violence ? Il est pédé. Les injures se succèdent : pédale, pédé, tantouse, enculé, tarlouze, pédale douce, tapette etc. Très vite, sur son passage, il entendra : « Regarde, c’est Belle-gueule, la pédale. »

Les titres du chapitre forment un résumé du livre. Je citerai : Mon père, Les manières, La douleur,Le rôle d’homme, Portrait de ma mère, La bonne éducation, Laura, Le dégoût, L’échec et la fuite.

Eddy s’est étonné d’avoir des goûts de fille, d’aimer s’habiller en fille, de vouloir faire de la danse comme sa sœur, d’avoir une voix trop aiguë, de marcher comme une fille.

Il vit dans un milieu pauvre, au nord de la France, en Picardie, dans un village où peu à peu il est impossible de trouver du travail.

Son père est ouvrier mais perdra son travail. Sa mère devra travailler ce qu’elle supportera mal.

Eddy va essayer de ressembler à ce que son père veut qu’il soit « un dur ». La virilité est le credo de son père. Eddy va essayer de répondre à son désir, il fera du football mais très vite abandonnera car c’est au-dessus de ses forces. Il va grossir pour perdre son allure féminine. Il essaie de se faire des copains, essaie d’aimer les filles. En vain !

Son père est violent mais affirme qu’il ne frappera jamais ses enfants car il a détesté son père qui, lui, battait sa mère. Quand il est en colère, il frappe sur les murs.

Sa mère a un double discours. Elle dit regretter d’avoir quitté l’école trop tôt mais cela sonne faux car elle étale sa fierté d’être une mère au foyer.

On ne se parle pas dans cette famille. Seules des allusions au regret d’avoir un fils différent des autres, différent du crédo du père, la virilité doit être la seule valeur. La télévision est allumée toute la journée…

La famille est pauvre comme tout le village. Plus ou moins pourtant bien accepté. On va aux restos du cœur, mais il ne faut pas le dire, on mange le poisson pêché par le père quand on n’a plus d’argent.

Eddy vit mal cette situation. Il est écoeuré de manger du poisson plusieurs jours d’affilée. Il le sera encore quand il sera parti et constatera que le poisson est valorisé dans d’autres milieux.

Il rêve d’une autre vie et c’est le théâtre qui le sauvera. Il écrit des pièces, joue et remporte un grand succès. Enfin, il est valorisé !

Mais cela ne suffit pas. Il en est persuadé, il doit s’enfuir, quitter sa famille, son milieu, refaire une autre vie. Il y réussit puisqu’il accède à l’Ecole Normale Supérieure.

Eddy parle bien sûr de son homosexualité. Il décrit des scènes plutôt hard comme on dit maintenant. Son homosexualité est vécue dans la douleur et avec l’obsession qu’il ne pourra être lui-même quand quittant son milieu.

J’ai fort hésité avant d’écrire un billet sur ce livre. Que tout ce qu’il décrit est sa réalité m’a bouleversée mais avec une question : Comment est-ce possible ?

Bien sûr, je connais le harcèlement dont certains sont victimes dans les écoles. Le rejet de la différence, aussi, mais à un tel point, à notre époque ! Il est vrai, que ce matin encore les médias relataient l’agression d’un homosexuel. Dans notre pays où les homos peuvent se marier, où le Premier Ministre lui-même en est un !

Je ne sais pas, je n’arrive pas à croire que tous les garçons ont vécu leur homosexualité comme Eddy mais je n’en sais rien.

Le livre est écrit en deux langues. Celle impeccable de l’auteur, et les citations, mises en italique qui sont les phrases prononcées par ses parents. Dans leur langage. Je n’ai pas voulu les citer car je trouve que c’est un peu un viol qu’il fait en citant ce que ses parents ont dit dans leur intimité et qui n’était pas censé être publié.

Dès sa parution, le livre a été un grand succès littéraire. Depuis, les critiques sont apparues. La famille a réagi et je la comprends.

Moi, je vois le livre comme une thérapie. A-t-il songé aux dégâts qu’il pouvait occasionner ? Sûrement pas. Ne sommes-nous pas dans un monde où on peut tout dire ?

J’ai aussi été étonnée qu’il ne parle pas ou peu de son entourage autre que familial. Quelques réflexions des gens qui le trouvent bien élevé, rien sur les professeurs sauf celui qui lui permettra de faire du théâtre. Il est vraiment enfermé dans sa douleur.

Louis Marcel a dit qu’il avait écrit le livre pour essayer de comprendre. Je crois plutôt qu’il a écrit pour se délivrer et pouvoir tourner la page sur un parcours douloureux.

C’est son choix. Je le respecte.

 

14/03/2014

PHILIPPE CLAUDEL.

philippe claudel, l'enquête

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Philippe Claudel est né en 1962 en Meurthe-et-Moselle. Ecrivain et réalisateur, il a écrit de nombreux romans et reçu plusieurs récompenses. Agrégé de Lettres,  il enseigne à l’université de Nancy.

Romans : « Quelques uns des cent regrets » « Le café de l’Excelsior » « Les âmes grises » « Le rapport Brodeck » (Billet du 19 janvier 2010)

Plusieurs de ses romans ont été adaptés à l’écran.

L’ENQUETE.

L’enquêteur doit enquêter sur une vague de suicides dans une entreprise. Sa mission commence mal. Personne n’est venu le chercher à la gare, il n’y a pas de taxis, il tombe une pluie fine mêlée de neige fondue. C’est un homme de petite taille, un peu rond, aux cheveux rares. « Tout chez lui est banal, du vêtement à l’expression. »

Il va errer dans la ville à la recherche d’un hôtel. La ville est dominée par l’entreprise. Elle écrase tout.

Il trouve un hôtel qui affiche des prix exorbitants mais il n’a pas le choix. Il est accueilli, très mal, par la Géanteen peignoir rose qui lui confisque ses papiers, lui fait remplir d’innombrables formulaires et lui lit un règlement loufoque. Elle lui donne la chambre 14. Celle-ci est en très mauvais état et la porte de la salle de bains ne s’ouvre pas.

Première mésaventure, première surprise qui sera suivie de beaucoup d’autres. Philippe Claudel va nous emmener dans un univers hallucinant.

Le matin, une foule de gens, compacte, se presse sur les trottoirs, tellement compacte qu’il n’arrive pas à la traverser.

Dans sa recherche de l’entrée de l’entreprise il va rencontrer des gens très bizarres : le Policier, le Veilleur de nuit, le Garde, le Psychologue et même finalement le Fondateur de l’entreprise. Tous ces personnages n’ont d’autres noms que leur fonction. Lui-même se nomme l’Enquêteur et ne sait plus son véritable nom.

Il vit un véritable cauchemar. Les personnes qu’il rencontre ne répondent jamais à ses questions mais en posent d’autres avant de disparaître.

Plusieurs fois, il veut abandonner mais se dit qu’il doit tenir bon et arriver à faire son enquête. Il pense même qu’il est peut-être mort mais « on ne peut pas être très mort ou supérieurement mort. On est juste mort, un point c’est tout. » « Il renonça pour la première fois de son existence à se penser en tant qu’individu ayant une volonté, le choix de ses actions, vivant dans un pays qui garantissait à chacun des libertés fondamentales, tellement fondamentales que, la plupart du temps, tous ses citoyens y compris l’Enquêteur, en jouissait sans en avoir conscience. »

C’est bien dans un autre monde qu’il se trouve, un monde déshumanisé, hallucinant, dominé par l’Entreprise.

Quelle entreprise ? Le Guide auquel il pose la question avoue ne pas savoir grand-chose sauf qu’elle couvre énormément d’activités : communication, ingénierie, traitement des eaux, énergies renouvelables, exploitation pétrolière etc. L’auteur en fait la description dans laquelle on retrouve tout ce qui touche à l’activité humaine. Tout dans les mains d’une seule entreprise !

Ajoute à ce désarroi, une photo affichée partout d’un vieillard au sourire énigmatique et dont il se demande qui il peut être. Dieu ?

De plus, une voix suppliante le poursuit dont il ne sait pas d’où elle vient. Il ne l’apprendra qu’à la fin du livre.

Un témoignage d’un employé renforce l’idée que peu à peu se fait le lecteur que Philippe Claudel veut nous montrer ce que le monde pourrait devenir dans le futur.

« Vous êtes de quel Service reprit le Garde. Nettoyage ? Un esclave moderne ? Un de plus ! J’espère que vous ne vous donnez pas à fond au moi ? Vous et moi, ainsi que des milliers d’autres, ne comptent pas pour eux. Nous ne sommes rien. Nous sommes à peine des numéros sur des listes de personnel. »

J’avoue que j’ai été assez déroutée par le livre. Et pourtant, aussi oppressant qu’il puisse être, impossible de le quitter. Même si les situations sont vraiment invraisemblables, je n’ai pas pu en rire.

Du grand talent.

Seul l’Enquêteur arrivera à garder son humanité. Même s’il n’est plus aux yeux des autres et pour lui-même qu’un Enquêteur, un numéro, le 14…

Philippe Claudel a quitté le réalisme relatif du Rapport de Brodeck pour entrer dans le monde inquiétant du fantastique.

Et c’est une réussite.

En exergue du livre, Philippe Claudel a inscrit cette dédicace : « Aux prochains, afin qu’ils ne soient pas les suivants. »

Dans une interview, il dit : « Le grand drame est que le travail a pris trop d’importance dans notre identité. On s’identifie à ce travail qu’on effectue de huit à dix heures par jour. (…)On réduit la personnalité à cela. Au point que, lorsqu’on n’a pas de travail, on a presque honte. »

Vers quel monde nous dirigeons-nous ?