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20/05/2014

OBLIGATION SCOLAIRE EN MATERNELLE.

 

élections, enseignement, obligation scolaire en maternelle

Tous les partis se prononcent pour l’obligation scolaire en maternelle. Je trouve que c’est une fausse bonne idée.

Bien entendu, la fréquentation en maternelle donne des chances à l’enfant pour réussir le passage en primaire notamment, mais pas seulement, par l’apprentissage de la langue.

Déjà beaucoup de parents mettent leurs enfants à l’école dès trois ans et parfois à deux ans et demi. C’est compréhensible. L’école est gratuite, les crèches coûtent cher. Dans notre société où les deux parents sont souvent obligés de travailler ne pas mettre son enfant à l’école est un luxe que peu de parents peuvent se permettre.

Mais, il faut bien le constater, les écoles maternelles sont surchargées, les infrastructures ne sont pas au top. S’occuper de mioches de trois ans, quand on en a trente dans sa classe, est vraiment difficile. Je rends hommage aux institutrices dont c’est le quotidien.

Ceci dit, pourquoi dis-je que c’est « une fausse bonne idée » ?

Bonne idée que d’encourager les parents à mettre leurs enfants en maternelle, mauvaise idée que de rendre l’enseignement en maternelle obligatoire.

L’obligation scolaire implique des règles strictes : une obligation de présence.

Ainsi, plus question pour les grands-parents ou plus rarement les parents d’emmener leurs enfants en vacances. Actuellement, à la côte, les estivants en mai et en juin, sont souvent des personnes âgées très heureuses de faire profiter leurs petits enfants d’un bol d’air.

Mai ou juin, parce que les locations sont impossibles en juillet ou août car la location d’un appartement est exorbitant. Même pendant les vacances de Pâques, le prix est majoré.

Pour le moment, il ne s’agit que de rendre l’enseignement obligatoire pour les enfants de cinq ans. Mais, tous les partis envisagent de le rendre obligatoire une année après l’autre donc à quatre ans, puis à trois ans.

Pauvres mioches déposés très tôt le matin, restant très tard à la garderie. Beaucoup de parents ne peuvent pas faire autrement mais pourquoi leur enlever la possibilité de permettre à leurs enfants une journée ou plusieurs sans école ? Je ne vois vraiment pas.

L’enseignement était, paraît-il, une priorité de ces élections. Je n’ai pas entendu grand-chose. Je ne vais pas relever tout ce qui a dans les programmes des partis, tâche impossible et inutile. Les sites internet donnent l’information.

Je relèverai quand même ce qui me semble des promesses qui ne pourront pas être tenues. Exemples : gratuité des repas scolaires et des études, subventionnement de l’enseignement libre au même niveau que l’enseignement officiel, fusion des réseaux.

Des promesses plus électoralistes que réalistes.

Je sais ce qu’est une promesse électorale et en Belgique il est toujours très simple, après les élections, de dire qu’on n'a pas pu obtenir ce qu’on souhaitait « à cause des autres ». Donc, allons-y !

Le calamiteux décret d’inscription s’est invité dans la campagne. Le MR et le FDF demandent sa suppression. Les autres partis y tiennent avec dit pudiquement « une révision » ! Ce n’est pas neuf et les études ont prouvé que l’objectif de mixité sociale n’était pas atteint.

Je rappelle que ce décret, à la base, a été voulu par le PS contre une dizaine d’écoles de l’enseignement libre qui, d’après eux, refusaient d’inscrire certains élèves. L’élitisme est, on le sait, le diable pour le PS. Ceci dans une société qui manque d’élites et où on déplore « la fuite des cerveaux ».

Ce n’est pas pour cela qu’il ne faut pas améliorer l’enseignement pour tous mais chaque enfant est différent et ne pas en tenir compte est cruel.

Je me réjouis d’entendre parler de développer l’enseignement en alternance ou la collaboration entre les entreprises et l’école. Mais je me souviens de l’opposition farouche du PS affirmant que l’école n’était pas là pour servir les entreprises ! Non, mais elle ne devrait pas non plus être destinée à former de futurs chômeurs.

J’aurais sans doute beaucoup d’autres remarques à faire sur les programmes des partis. Je ne vais pas me risquer à parler réforme fiscale, par exemple, ce n’est pas mon domaine...

La campagne électorale s’est animée ces derniers jours. Je crois que tous ceux qui ont suivi les débats ont pu se faire une opinion même si certains ont passé leur temps à dénaturer les propos de leurs adversaires.

Les animateurs ont fait du bon boulot. Ils ont souvent posé les bonnes questions veillant comme le veut la loi, à respecter le temps de parole.

Une question souvent posée me dérange. Demander aux politiques avec qui ils gouverneraient ou ne gouverneraient pas ou pire, quels étaient leur préalable à la formation d’un gouvernement.

Facile pour certains d’affirmer, nous n’accepterons jamais ceci ou cela… Promesses en l’air. Les négociations se font après les élections et qui dit négociations dit compromis.

On verra !

 

14/05/2014

AH ! LES DEBATS !

andré comte-sponville, débats électoraux

 

Nous sommes en pleine campagne électorale, période où les débats se multiplient. Les médias se mobilisent et cette année sollicitent particulièrement notre participation. « Faites le test électoral » revient avec insistance sur toutes les chaînes, radio et TV, dans les journaux, sur les sites internet.

« Vous verrez de qui vous êtes proches ». Ils n’osent tout de même pas dire « Vous verrez pour qui vous devez voter » Fort heureusement, car de l’avis de beaucoup, les résultats sont surprenants. Questions neutres apparemment mais la pondération des questions ne l’est pas.

Je reviens aux débats. Qu’en dit l’illustre philosophe, André Comte-Sponville, dans son « Dictionnaire philosophique » ?  

« C’est une discussion publique, donc aussi un spectacle. C’est ce qui rend le débat nécessaire, spécialement dans une démocratie, et presque toujours décevant. Le souci de plaire ou de convaincre tend à l’emporter sur les exigences de la raison. Et l’amour du succès, sur l’amour de la vérité. Toute démocratie, on le sait depuis les Grecs, pousse à la sophistique. Cela ne condamne pas la démocratie, ni n’excuse les sophismes. »

Un spectacle ? Bien sûr, les politiques sont là pour se montrer. Gesticulations, hochements de tête, rires sarcastiques, coupures de la parole, cacophonie quand ils parlent en même temps. Je pourrais ajouter que nous pourrions souvent nous croire sur un ring de boxe.

Je relève les paroles les plus entendues : « Je ne peux pas vous laisser dire cela » Variante : « Je ne vous permets pas… «  ou, à l’animateur, : « J’ai le droit de répondre » Plus fort « Ce que vous dites est faux. »

Les politiques sont là pour plaire ou pour convaincre. Malheureusement, ils doivent répondre en quelques mots à une question difficile, voire cruciale, et, trop souvent, sont plus préoccupés de confondre leurs adversaires qu’à nous convaincre de la vérité de leurs propos.

La vérité, venons-en. Elle devrait être le souci principal, ce n’est guère le cas. Ce qui fait dire au philosophe que le souci de plaire l’emporte sur la raison.

Les sophismes ? J’en rappelle la définition : « Raisonnement valide en apparence mais dont un élément est fautif. »

Dois-je rappeler les batailles de chiffres ? Les papiers brandis comme des trophées ? Les non-dits ? Les phrases tellement vagues qu’elles sont différemment interprétées le lendemain dans les journaux !

J’ajouterai la reprise, souvent insidieuse, des propos parfois très anciens tenus par leurs adversaires. «  Ah ! en x vous avez déclaré… » Une véritable jubilation !

Je le reconnais aisément l’exercice est difficile.

L’exercice de la politique l’est aussi.

Je remercierai donc ceux qui l’exercent en leur souhaitant bonne chance pour le 25 mai.

 

08/05/2014

DEBOUT L'EUROPE !

debout l'Europe, cohn-bendit, verhofstadt, états-nations, europe fédérale

 

Le livre est écrit par Guy Verhofstadt, président du groupe de l’ADLE au Parlement européen et ancien Premier ministre belge et Daniel Cohn-Bendit, co-président du groupe des Verts/Alliance libre européenne.

Leur objectif est d’appeler à voter pour les élections européennes. Ce qu’ils souhaitent, c’est une autre Europe.

D’emblée, ils soulignent combien de citoyens n’ont plus confiance en l’Union européenne qui subit une crise grave. Mais, ils l’expliquent clairement, nous avons besoin de l’Europe. Il ne faut pas « moins d’Europe mais plus d’Europe » Mais «  une Europe unie plutôt qu’une union divisée et anachronique d’Etats-nations ». Autrement dit, une Europe fédérale.

Un constat sévère : « Les Etats membres portent l’entière responsabilité de la débâcle. » Que ce soit la crise de l’euro, la récession, l’accroissement des inégalités entre les riches et les pauvres.

Un argument majeur est que nous avons besoin de l’Europe face à une démographie croissante et la puissance des pays émergents. Que représenteront encore demain les pays européens comme par exemple l’Allemagne ou la France qui se croient toujours de grandes puissances ?

« Nous avons besoin d’une véritable révolution. De créer une grande Union fédérale avec des institutions européennes supranationales. D’institutions communautaires habilitées à définir la politique économique, budgétaire et fiscale pour l’ensemble de la zone euro. D’institutions dotées des outils permettant d’imposer des règles du jeu, sans que les Etats membres ne puissent paralyser le processus. Concrètement, cela implique que nous transformions le plus rapidement possible la Commission européenne en un véritable gouvernement européen avec des ministres européens que nous appelons aujourd’hui commissaires. Ils seraient contrôlés par un Parlement européen aux compétences renforcées, dont le droit d’initiative législative. »

Les auteurs soulignent, à juste titre selon moi, que les députés européens sont plus préoccupés par la défense des intérêts de leur pays que par le bien commun.

Le livre est très argumenté, tous les sujets sont abordés. La paix dont nous jouissons en Europe est-elle acquise pour toujours ? Que penser du multiculturalisme tant décrié, alors qu’il devrait être une chance et est de toute façon inévitable. Ne rien faire et accepter que les droits de l’homme, dont l’Europe était la championne, soient bafoués ? « L’excision féminine, la xénophobie, la lapidation des femmes infidèles, l’esclavage, la traite des êtres humains, l’homophobie, le trafic d’organes, l’apologie de la discrimination des genres par les intégrismes religieux…autant de violences qui prouvent que la bataille pour le respect des droits de l’homme est loin d’être gagnée pour nos sociétés multiculturelles. »

Autre sujet délicat, l’immigration. « C’est grâce à elle que l’Europe pourra maintenir sa prospérité » On ne peut nier que l’Europe connaît un vieillissement rapide au contraire des pays arabes où les jeunes aspirent, comme chez nous, à accéder à une vie active, pacifique et juste.

Le nationalisme ? Les auteurs rappellent qu’il a plongé plusieurs fois l’Europe dans la guerre. L’identité nationale en est le nouveau visage. Faut-il rappeler que c’est au nom de l’identité que les Allemands ont pu protéger les nazis ? Chaque identité est pourtant plurielle comme le rappelait très bien Amin Maalouf. C’est pourquoi les auteurs plaident pour qu’on puisse, si on le désire, garder plusieurs nationalités et qu’on y ajoute un passeport européen. Pensons à ce qui se passe en Hongrie où la démocratie est en danger au nom des droits de la « sainte nation hongroise ».

Les auteurs savent très bien que leurs idées ne plairont pas aux politiques qui tiennent à « leur pouvoir ». Peut-être même pas aux citoyens manipulés souvent par un discours contre l’Europe. C’est tellement facile d’accuser l’Europe quand elle prend des décisions impopulaires ou réclame de réduire les déficits budgétaires pourtant indispensables pour l’avenir.

Une phrase forte : « La démocratie, c’est aussi précéder l’opinion publique et non la suivre aveuglément pour des raisons électoralistes ou politiques. La démocratie, c’est s’adresser à l’intelligence des individus, non à leurs instincts, en les associant à un projet émancipateur. »

Et encore : « de nombreux Etats-Nations, dont la France, ont tenté de réduire l’Europe à une simple organisation intergouvernementale dirigée par les chefs d’Etat et de gouvernement. (…) Le résultat de ce processus est évident : un directoire européen. Quelques Etats membres puissants déterminent ce qui est bon ou mauvais pour l’Europe »

 « Le Conseil européen n’est que le syndicat des intérêts nationaux. « « Le fait que dans ce monde la décision politique appartienne encore aux Etats nationaux est un paradoxe insupportable, puisque ni l’économie, ni le monde financier ne respectent plus les frontières nationales. »

 « Les anciens Etats-nations sont totalement incapables de protéger les acquis sociaux dans le mode globalisé de demain…Seule une Europe forte et unie s’attaquant à armes légales à la concurrence mondiale pourra garantir le bien-être de ses citoyens tout en sauvegardant notre patrimoine démocratique, social et culturel. »

Ce livre, 67 pages, se veut un cri d’alarme mais aussi un appel à une autre Europe. La suite du manifeste est consacrée à un entretien entre les deux auteurs et le journaliste Jean Quatremer. Cela permet de préciser certaines déclarations.

Bien sûr il faudra du temps mais c’est important de rappeler l’importance des élections européennes. Ne votons pas pour n’importe qui…

Je regrette qu’en Belgique on ait décidé de coupler les élections fédérales, régionales et européennes. Le prétexte ? Eviter que les partis soient constamment en campagne ! Ne le sont-ils pas toujours même quand ils gouvernent ?

On ne pouvait pas le prévoir mais le survol de Bruxelles a complètement pollué la campagne électorale. Il est devenu plus urgent de parler avions que chômage ou emplois ! C’est surréaliste !

 

15/04/2014

QUELQUES REACTIONS.

Que pensent les journalistes de l’élection d’Alain Finkielkraut ? Qu’en pense-t-il lui-même ?

Ce que j’ai lu…

ALAIN FINKIELKRAUT À L'ACADÉMIE FRANÇAISE : "UNE ÉLECTION MÉRITÉE", ESTIME ALAIN DUHAMEL

 C'est "l'un des stylistes les plus éclatants, la quintessence de la culture classique et une personnalité puissante", estime l'éditorialiste.

Aurélie Filippetti, ministre de la Culture et de la Communication, salue l'élection à l'Académie française du penseur et philosophe Alain Finkielkraut qui succède au siège de Félicien Marceau, décédé voici plus de deux ans. Les jurés ont distingué, avec Alain Finkielkraut, un intellectuel renommé, ayant le souci affirmé de pouvoir donner toute sa place au débat d'idées et à la pensée dans la sphère publique.

Ce matin, au micro de Jean-Pierre Elkabbach, le philosophe a remis ça: «Il y a une grande offensive du politiquement correct pour annexer l'Académie française. Il semble qu'elle ait échoué, j'en suis heureux pour moi et pour l'Académie.»

Il a d'abord dit son bonheur et sa fierté: «J'ai envie, à travers cette élection, de rendre hommage à ceux dont je suis né. Après tout, c'est mon nom qui entre à l'Académie française et, à travers moi, les générations qui l'ont porté. (France Info)

Finkielkraut a, bien sûr, réagi aux polémiques que sa candidature avait suscitées. «Il est tout à fait normal d'avoir des opposants ; je regrette que cette opposition ait pris la forme d'une campagne politique, et qu'on m'ait traité de réactionnaire. Parce que je ne vois pas au nom de quel progressisme je pourrais être classé dans le camp de la réaction ; mais ça ne m'empêchera pas de continuer à être qui je suis, tout en prenant garde à ne pas transporter mes batailles à l'intérieur de l'Académie».

Et lorsque France Info lui a rappelé que certains académiciens voyaient avec lui l'extrême droite entrer à l'Académie française, sa réaction a été plus virulente: «Ecoutez quand même c'est assez singulier, il y a cinquante ans, soixante ans peut-être, on se serait offusqué dans certains cercles de l'Académie contre un enfant de juif-polonais avec un nom à coucher dehors. Aujourd'hui on me reproche mon identité nationale. L'air du temps se modifie mais qu'est-ce que voulez la bêtise a plusieurs âges». (Le Figaro)

 

En temps ordinaires, l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française m’aurait fait lever un sourcil, mais pas deux. Cette institution, depuis belle lurette, ne confère plus à celui ou celle qu’elle admet le talent qui lui manque, pas plus d’ailleurs qu’elle n’abolit les qualités de ceux qui y siègent. En être ou ne pas en être est un choix personnel, et celui de Finkie est respectable. En revanche, voir défaite, et à plates coutures, la cabale qui avait été ourdie contre l’auteur de L’identité malheureuse est un plaisir rare. Imaginer le dépit des Aymeric Caron, Jean Birnbaum, Laurent Joffrin et autres pourfendeurs de moulins à vent néo-réacs est la source d’une jubilation à la mesure de l’irritation provoquée par leurs diatribes haineuses contre Alain Finkielkraut. Les méthodes de Dom Bazile utilisées pour lui barrer la route de la Coupole n’ont déshonoré que ceux (et celles) qui les ont employées. Des noms ? Ils circulent dans Paris, mais je suis loin de Paris, et les laisse volontiers à la chronique chuchoteuse. (Le Causeur)

 

04/03/2014

EXERCICES DE SURVIE.

Jorge Semprun, Exercices de survie, réflexions sur la torture

 

« Exercices de survie » de Jorge Semprun est un livre inachevé. L’auteur travaillait à sa rédaction quand la maladie l’a empêché de poursuivre son projet. Le livre devait être le premier d’une longue suite.

Le titre surprend car il met en exergue un vers d’Aragon « … comparant tout sans le vouloir à la torture.. » (Chansons pour oublier Dachau).

L’auteur parle de la torture, j’y reviendrai, mais aussi de sa vie. Né 10 septembre 1923, à Madrid, fils d’un diplomate républicain, il arrive à Paris pendant la guerre d’Espagne, sa famille étant obligée de s’exiler. C’est donc en France qu’il fait ses études secondaires et ses études de philosophie à la Sorbonne.

En 1942, il entre au parti communiste espagnol et en 1943, il est arrêté par la Gestapo française et envoyé au camp de concentration de Buchenwald. (Voir billet du 2 septembre 2009).

Rentré à Paris en 1945, il s’engage dans la résistance clandestine contre le régime de Franco pendant dix ans. Il n’a jamais été arrêté mais a vécu la vie d’un clandestin, la peur d’être arrêté, la peur d’être torturé et surtout la peur de dénoncer.

C’est au bar de Lutetia, tristement célèbre qu’il commence son récit. « J’y étais entré pour évoquer à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le mien probablement : jeune fantôme disponible du vieil écrivain que j’étais devenu. »

D’emblée, il dit sa lassitude, sa mélancolie, la finitude prévisible. Tout le livre est imprégné de cette mélancolie. Il a pourtant survécu à Buchenwald, à la clandestinité en Espagne, il a écrit des livres, a été Ministre de la culture du gouvernement espagnol, élu à l’Académie française, scénariste. Nous pourrions penser, qu’au terme de sa vie, il devrait la trouver « bonne » au sens que Luc Ferry donne à ce terme mais le passé l’a marqué.

A son entrée dans la résistance, un chef, « Tancrède » surnom de Henri Frager, lui pose une question, de manière abrupte : « Savez-vous ce qui vous attend, Gérard, si vous êtes arrêté par la Gestapo ? Y avez-vous pensé ? » «Je sais ce qui m’attend, Paul, avais-je répondu à Frager. Je m’attends à être interrogé, c’est-à-dire torturé ! »

Je ne reprendrai pas la longue description que fait l’auteur des tortures qu’affligeait la Gestapo aux prisonniers.

Il est plus intéressant de reprendre les réflexions que fait l’auteur sur la torture.

« Il vaut mieux savoir, sans doute, ne pas se faire d’illusions. Mais ça ne résout pas l’essentiel, car le corps lui ne sait pas. »

« Nul ne peut prévoir ni se prémunir contre une possible révolte de son corps sous la torture, exigeant benoîtement – bestialement – de votre âme, de votre volonté, de votre idéal du Moi, une capitulation sans conditions : honteuse, mais humaine, trop humaine. »

Marqué à vie, disais-je et c’est bien cela qu’il va préciser. Même si on survit, si on devient célèbre, le souvenir de la torture « nous retranche sur ce point précis de la communauté des mortels, du commun des mortels… »

Loin de lui, l’idée que d’avoir résisté à la torture, fait de vous un être exceptionnel. Il avoue d’ailleurs qu’il n’a quasi jamais évoqué ce qu’il avait vécu.

Frager lui parle de Jean Moulin, ce grand résistant. « Jean Moulin avait été torturé par Klaus Barbie, qui ne parvint pas à lui arracher un seul mot, un seul nom, même pas le sien propre. Un jour cependant, après des semaines de souffrance, lorsque Barbie eut réussi par d’autres voies que l’interrogation de son prisonnier, d’autres renseignements, d’autres renoncements ou trahisons, à l’identifier, il lui tendit triomphalement son feuillet où il avait écrit son vrai nom, mais incorrectement orthographié : Moulins. Alors, Jean Moulin, physiquement brisé, détruit, mais moralement indemne, se borna à tendre la main et à biffer ce « s » inutile. »

J’ai dit, marqué à vie, mais cette remarque de Jorge Semprun me surprend :

« Mon expérience personnelle m’apprend que ce n’est pas la victime mais le bourreau (…) qui ne sera plus jamais chez soi dans le monde, quoi qu’il en dise lui-même (…) La victime, tout au contraire, et non seulement si elle survit à la torture, même au cours de celle-ci, (…) voit se multiplier ses liens au monde, voit se ramifier, proliférer, les raisons de son être-chez-soi dans le monde. »

Je comprends mieux quand il ajoute : « Chaque heure gagnée, m’enrichissait en somme, et les privait eux-mêmes des biens de ce monde – les appauvrissait encore davantage, pauvres types qu’ils étaient déjà ! »

L’auteur raconte d’autres souvenirs, des souvenirs oubliés que lui rappellent ceux qu’il rencontre des années plus tard et notamment le concert du 19 avril 1945 donné à Buchenwald.

Le livre est précédé d’une préface élogieuse de Régis Debray avec cette question : « Aime-t-on Jorge Semprun pour ce qu’il a été ou pour ce qu’il a fait de ce qu’il fut ? »

Je pourrais pour clore ce billet résumer le livre comme le fait Régis Debray : « Soixante ans plus tard, je me suis souvenu… »

Un beau livre, parfois difficile à suivre comme le sont les livres où les souvenirs se mélangent sans aucune chronologie.

Un livre émouvant, celui d’un philosphe qui nous fait réfléchir  sur cet acte odieux qu’est la torture, hélas ! toujours d’actualité.