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06/01/2011

LA SOTTISE : FLORILEGE.

Un bon jour pour me replonger dans le livre de Lucien Jerphagnon. Pas parce que c'est l'Epiphanie, mais le lendemain du cirque d'hier. Je ne veux pas en parler car ma colère est tellement forte que je risquerais, moi aussi, de dire des bêtises... Une citation quand même : "Qu'ils sont donc mesquins, ces pygmées qui jouent les politiques, et qui se figurent agir en philosophes... Petits morveux ! " (Marc Aurèle).

 

J'avais, un moment, regretté que Lucien Jerphagnon n'ait pas suivi l'ordre chronologique pour ses citations. A la relecture, je trouve qu'il a choisi la bonne méthode en les regroupant d'après des thèmes. Je mettrais quand même un bémol. Il est clair que chaque auteur est influencé par son temps, par ce qu'il est. Ainsi, même si Lucien Jerphagnon retrouve des citations sur le même thème de l'antiquité à nos jours, il faut garder à l'esprit les différences temporelles. La vision de la sottise qu'ont des auteurs aussi différents qu'Aristote, Saint Augustin, Cicéron ou Chateaubriand, Céline, Mauriac, Jean d'Ormesson, est bel et bien à remettre dans leur contexte. Par contre, beaucoup de citations anciennes restent tellement actuelles que je les qualifierais d'universelles. "Innombrable est le peuple des sots" (Ecclésiaste, I, 15) "On a rarement à traiter avec des personnes parfaitement raisonnables"  (Descartes).  "Ainsi, au lieu de se donner la peine de rechercher la vérité, on préfère généralement adopter des idées toutes faires." (Thucydide). "Ce qu'il y a précisément de fâcheux dans l'ignorance, c'est que quelqu'un qui n'est pas intelligent se figure l'être dans la mesure voulue." (Platon) "Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire." (Boileau)

 

C'est le chapitre consacré à l'opinion, qualifiée de sottise atmosphérique, qui m'a le plus intéressée par son actualité. "Si on te demande, ne va pas répondre : "C'est de ce côté-là que paraît aller le plus grand nombre, car c'est justement pour cela que c'est le moins bon avis !" (Sénèque). Fameux débat sur la vérité que croient toujours détenir les majorités ! "Soixante-deux mille quatre cents répétitions font une vérité". (Huxley). "La fausseté n'a jamais empêché une vue de l'esprit de prospérer quand elle est soutenue et protégée par l'ignorance" (Jean-François Revel)

 

Hélas, toujours actuelle, cette citation de Chateaubriand : "Je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un terroriste."

 

Sévère et polémique sans doute cette remarque désabusée de François Mauriac : "Que d'enfants bourgeois ont eu par leur naissance accès à une culture dont ils étaient indignes ! Que d'ânes qui n'avaient pas soif et que les maîtres ont forcé à boire ! En est-il beaucoup parmi eux qui, au cours de leur vie, auront rouvert un seul des livres que le maître essayait de leur faire aimer ?" Pas tendre non plus, cette fois pour les adultes, cette citation : "Il existe une sottise d'époque à laquelle tous les contemporains, grands et petits, et eussent-ils du génie, participent."

 

"Si nos écoles crétinisent la jeunesse, à mon avis, c'est à cause de ca : on n'y voit ni n'y entend rien de la vie de tous les jours."  Dit par un contemporain? Non, par Pétrone !

 

Amusante cette définition du sot : "Et à quoi peut-on reconnaître un sot ? A ceci, qu'il n'explique pas quand il faudrait et qu'il explique quand il ne faudrait pas." (Alain). Ou de Paul Valéry : "Un état bien dangereux : croire comprendre." Encore plus fort, Céline : "Pour que dans  le cerveau d'un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu'il lui arrive beaucoup de choses et des bien cruelles." Et toujours la férocité de François Mauriac : "Moins les gens ont d'idées à exprimer, plus ils parlent fort."

 

Le lecteur aura compris. Le livre de Lucien Jerphagnon est une source inépuisable de réflexions. A mettre entre toutes les mains, à méditer !

 

Je ne résiste pas à l'envie de terminer par un de mes auteurs préférés, Jean d'Ormesson :

"J'admire beaucoup les imbéciles qui de doutent pas d'eux, qui avancent tout droit sans regarder ni à droite ni à gauche, enfermés dans leurs certitudes."

 

04/01/2011

LUCIEN JERPHAGNON.

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Lucien Jerphagnon est né en 1921 à Nancy. Historien de la philosophie, il est professeur émérite des Universités. Spécialiste de la pensée grecque et romaine, il a assuré l'édition des oeuvres de  Saint Augustin dans la Pleiade. Son oeuvre est très nombreuse. Je citerai : "Le mal et l'existence : réflexions pour servir à la pratique journalière","Pascal et la souffrance", "Le petit livre des citations latines" et, en collaboration avec Luc Ferry, "La tentation du christianisme".

 

LA...SOTTISE ? (Vingt-huit siècles qu'on en parle).

 

Le livre est un florilège d'auteurs les plus divers. Dans son avant-propos il explique : "C'est ainsi que, cherchant tout autre chose dans les bibliothèques, je découvrais au fil des pages la présence lancinante de la sottise. On l'évoquait au détour d'un paragraphe; on y revenait un peu plus loin à propos d'autre chose. Stupéfait, je la trouvais là, partout et toujours, dans l'espace comme dans le temps, chez les auteurs les plus divers : Hébreux des âges bibliques, Grecs des temps homériques, Romains de la République ou de ce que nous appelons l'Empire, poètes italiens du Moyen Age, érudits français de la Renaissance, romanciers contemporains de Napoléon III, journalistes de nos républiques."

 

L'auteur n'a pas choisi l'ordre chronologique mais il a regroupé les citations sous différents thèmes : Les sots seraient-ils si nombreux ? La sottise est dans tous les milieux.  L'opinion ou la sottise atmosphérique. Sottise et savoir. Au fait, qu'est-ce qu'au juste qu'un sot ?Mais alors, que penser et, que faire ?

 

Tout un programme ! L'auteur a choisi d'introduire très brièvement chaque chapitre, sans véritable réponse à la question posée. Au lecteur de se faire une opinion en s'appuyant sur les citations.

 

Avec humour, il dit que ses collègues, qui ne manqueront pas de se demander pourquoi il a écrit ce livre, répondront : "C'est qu'il s'est beaucoup observé". C'est vrai, il l'avoue, mais, pour lui, c'est une chance qu'il souhaite à tous.

 

A la question d'un journaliste (L'Express - 9/12/2010) qui lui demande pourquoi il ne donne pas de définition de la sottise, il répond :"Le faire m'aurait exposé à dire moi-même une sottise. La bêtise ne s'enferme pas dans un concept exhaustif. C'est d'abord une subjectivité qui regarde une autre subjectivité : quand on qualifie l'autre de "sot", on s'affirme d'abord soi dans toute sa supériorité. "Les imbéciles sont ceux qui ne pensent pas comme nous" : ce n'est pas de moi, mais de Flaubert, dans son "Dictionnaire des idées reçues". On est toujours l'imbécile de quelqu'un... Je préfère par conséquent me contenter d'en donner une image, celle de la" sphère" de Pascal, qu'il a lui-même empruntée à l'image médiéval "Le livre des XXIV philosophes" : la sottise est une sphère dont le centre est partout et la circonférence, nulle part."

 

Humour quand il déclare que la sottise est tellement répandue qu'elle fait naître quelque inquiétude sur la nature humaine... Il qualifie l'opinion de "sottise atmosphérique", car pour lui, "c'est ce que tout le monde a en tête à propos de tout et de n'importe quoi." Ainsi, dira-t-il, le "politiquement correct" est une marque d'inféodation à l'idéologie ambiante, un refus de penser par soi-même. A méditer !

 

Autre constatation, la sottise n'a ni domaine particulier, ni temps précis. Et après avoir affirmé qu'on n'a jamais vu un imbécile douter de soi, il ajoutera malicieusement que personne n'est à l'abri de faire partie des sots.

 

Pourtant, même si la sottise est si répandue, il faut cependant être en alerte, se tenir aux aguets, voire tirer parti de la sottise d'autrui, comme le disait Lénine, il y a "des idiots utiles". Plus simplement, la sottise peut distraire "(...)comme il ressort du savoureux "Dîner de cons" que nous devons à Francis Veber, où le con n'est pas toujours celui qu'on pense. Un film qu'il faut revoir de temps en temps, ne serait-ce que par hygiène."

 

Plus polémique peut-être cette opinion exprimée dans un entretien au Figaro. A la question du journaliste qui lui demande où se niche aujourd'hui la sottise atmosphérique, il répond : Probablement dans des opinions proférées avec solennité dans certaines émissions de télévision. Ou encore dans l'idéologie de l'égalitarisme qui décrète par exemple que 80 % des lycéens auront leur bac." Je ne suis pas certaine que tout le monde appréciera mais ce qui est indéniable c'est que cette idéologie est bien dans l'air du temps.

 

J'ai beaucoup aimé le livre et ce long voyage. Dans un autre post, je reprendrai quelques citations, un choix difficile. Je citerai ces répliques de  Molière dans Les Femmes savantes, en guise de conclusion :

 

"TRISSOTIN : J'ai cru jusques ici que c'était l'ignorance qui faisait les grands sots et non pas la science. CLITANDRE : Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant."

 

 

04/11/2010

JEAN d'ORMESSON.

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Jean d'Ormesson est né à Paris le 16 juin 1925. Il est licencié en lettres et histoire et agrégé de philosophie. Romancier, chroniqueur, journaliste, il est membre de l'Académie française depuis 1973. Il a été l'artisan de l'entrée sous la coupole de la première femme, Marguerite Yourcenar et a prononcé le discours de réception de Simone Veil le 18 mars 2010. Son oeuvre est très nombreuse. Je citerai mes livres préférés : "Au plaisir de Dieu" "Le Rapport Gabriel" "C'était bien" "Une fête en larmes" "Une autre histoire de la littérature française".

 

C'EST UNE CHOSE ETRANGE A LA FIN QUE LE MONDE.

 

Le titre est emprunté à un vers d'un très beau poème de Louis Aragon intitulé "Que la vie en vaut la peine". "C'est une chose étrange à la fin que le monde – Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit – Ces moments de bonheur ces midis d'incendie – La nuit immense et noire aux déchirures blondes."

 

Pourquoi ce livre ? Il le précise dans le prologue :

 

"Un beau matin de juillet, sous un soleil qui tapait fort, je me suis demandé d'où nous venions, où nous allions et ce que nous faisions sur cette Terre."

 

La première partie "Que la lumière soit ! " est consacré à l'histoire, pas celle de la philosophie ou des religions, ni celle des sciences mais un peu tout cela : une histoire de la compréhension du monde. De l'Antiquité, où les hommes ont recours aux dieux pour essayer de comprendre l'univers, au big bang.

 

Jean d'Ormesson confronte la pensée de Platon, Socrate, Aristote ou encore de Saint Augustin et de Saint Thomas. Il rappelle la controverse sur la place de la terre dans l'univers, l'apport de Copernic, Képler et Galilée. L'importance de la découverte de la gravitation universelle par Newton. Il relate le scandale provoqué par la théorie de l'évolution de Darwin. Il consacre un chapitre à Einstein et sa théorie de la relativité et de la mécanique kantique.

 

Un long exposé, des explications claires, un ton allègre. Peu de citations ou d'anecdotes, pas de notes en bas de pages, ce n'est pas un essai.

 

L'originalité réside dans les réflexions de Dieu intercalés entre les chapitres. Dieu, que Jean d'Ormesson appelle "Le Vieux", terme emprunté à Albert Einstein. Dieu qui observe les explications des hommes avec beaucoup d'humour.

"Les hommes, j'ai pitié d'eux, ils m'amusent, je les admire. La plus belle des prières, c'est leur ardeur à me connaître. Et à m'inventer.""Parce qu'ils me cherchent, sans me trouver, parce qu'ils me nient, parce qu'ils m'espèrent, la seule pensée de Dieu ne cesse jamais de les occuper tout entiers. Je suis un Dieu caché. Dieu vit à jamais parce que les hommes doutent de lui.""Ce qui m'est ôté par Darwin m'est rendu par Einstein." "Je danse avec le monde. On peut toujours me mettre dehors et me jeter à la porte. Voilà que je rentre par la fenêtre."

 

La seconde partie du livre est intitulée : "Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ?"

Une longue interrogation qui débute par un hymne à la vie : "Le monde est beau." Le lecteur retrouvera le Jean d'O connu, qui se raconte, qui confesse la chance qu'il a eue mais continue la réflexion entamée dans la première partie.

 

Le début de son interrogation sur le monde, il l'appelle un coup de foudre, un jour d'été, sur la plage : "Qu'est-ce que je fais là ?"  

 

Suivra un long développement sur le sens de la vie, la mort, le temps, l'amour, l'histoire,  l'existence de Dieu.

 

"Je ne sais pas si Dieu existe mais, depuis toujours, je l'espère avec force. Parce qu'il faudrait qu'existe tout de même ailleurs quelque chose qui ressemble d'un peu plus près que chez nous à une justice et à une vérité que nous ne cessons de rechercher, que nous devons poursuivre et que nous n'atteindrons jamais. De temps en temps, je l'avoue, le doute l'emporte sur l'espérance. Et, de temps en temps, l'espérance l'emporte sur le doute. Ce cruel état d'incertitude, cette "fluctuatio animi" pour parler comme Spinoza, ne durera pas toujours. Grâce à Dieu, je mourrai." "Je mourrai. J'aurai vécu. Je me suis souvent demandé ce que j'avais fait de cette vie. La réponse était assez claire : je l'ai aimée."

 

Le livre est sous-titré "roman" Jean d'Ormesson en donne l'explication : "L'univers tout entier, avec tout ce qu'il contient, est un roman fabuleux. C'est pour cette raison, et non pour attirer le chaland, que les pages que vous lisez se présentent sous la rubrique : roman."

 

Jean d'Ormesson, dans sa longue quête du sens de l'univers, rejoint Einstein qui disait : "Ce qui est incompréhensible, c'est que le monde soit compréhensible." Ou encore : "La plus belle expérience que nous pouvons faire est celle du mystère."

 

Un très beau livre. De l'érudition sans pédanterie. Un raisonnement rigoureux. De la sincérité. Même sur la possible existence de Dieu, l'auteur évite les clichés. Admiration, enthousiasme, gaieté, Jean d'Ormesson reste, dans ce livre sérieux, le romancier que j'ai aimé.

 

Pour terminer, cet aveu émouvant : "Je doute en Dieu." "Je ne sais pas si ce livre est bon ni s'il aura changé, si peu que ce soit mes lecteurs. Il m'a changé, moi. Il m'a guéri de mes souffrances et de mes égarements. Il m'a donné du bonheur, une espèce de confiance et la paix. Il m'a rendu l'espérance."

 

28/10/2010

PASCAL BRUCKNER.

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Pascal Bruckner est né à Paris le 15 décembre 1948. Romancier et essayiste, il a enseigné dans les universités américaines. Il est maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris et collabore au Nouvel Observateur et au Monde.

 

"La tentation de l'innocence" a obtenu le Prix Médicis en 1995. Ont suivi "L'euphorie perpétuelle ou le devoir de bonheur" en 2000 , "Misère de la prospérité" ( Prix du meilleur livre d'économie, prix Aujourd'hui 2002), "La tyrannie de la pénitence" en 2006 et "Le paradoxe amoureux"  en 2009.

(voir mon billet du 27 août 2009).

 

LE MARIAGE D'AMOUR A-T-IL ECHOUE ?

 

Le premier chapitre du livre en donne la synthèse : "La révolte contre le mariage d'autrefois se marque par une inversion des priorités : il était d'intérêt ou de raison, il sera d'inclination. (...)Il  était chaste, il sera voluptueux pour les deux sexes.  (...) Contraint, il sera libre. Il marquait une rupture, il est précédé désormais d'une période plus ou moins longue de vie commune à l'essai. Il était l'école du renoncement, il se veut la porte d'entrée de l'épanouissement personnel. Il nécessitait l'accord des familles, il se moque maintenant de leur veto même s'il préfère encore leur approbation."

 

Le thème posé, Pascal Bruckner va le développer dans son essai. Détour historique d'abord. Le mariage d'amour n'existe que depuis une quarantaine d'années. Et la route a été longue. Combat de Balzac, Stendhal, Hugo, Léon Blum contre la chasteté obligatoire des jeunes filles. Il faudra pourtant plus d'un siècle après Balzac pour que les sociétés occidentales admettent la réalité de l'Eros féminin.

 

En 1664, le poète anglais John Milton défend l'idée que l'union maritale peut être suspendue en cas de mésintelligence grave. Il sera suivi par les meilleurs esprits des Lumières : Diderot, Montesquieu, Voltaire. En 1792, le citoyen Cailly à l'Assemblée nationale défend le divorce, mais paradoxe, comme sauveur du mariage : "Le divorce rendra au mariage sa dignité; il écartera le scandale des séparations; il tarira la source des haines; il leur fera succéder l'amour et la paix."

 

Ces prévisions optimistes ont été démenties. Le nombre de mariages a décliné depuis quarante ans alors que le taux de divorces a explosé. Ce sont surtout les femmes qui rompent ayant acquis leur indépendance financière.

 

Dans le chapitre intitulé "De l'amour interdit à l'amour obligatoire" j'ai retrouvé l'auteur de "L'euphorie perpétuelle ou le devoir du bonheur". Même raisonnement pour le mariage d'amour : "Hier empêché, voici l'amour encensé, devenu impératif. On est passé d'un dogme à l'autre : l'union d'affaires est désormais prohibée, hors de la réciprocité des émois, point de salut !"

 

L'auteur va nuancer ses propos. Mais il insiste : "Nulle nécessité de s'adorer au sens canonique du terme pour vivre côte à côte; il suffit de s'apprécier, de partager les mêmes goûts, de chercher tout le bonheur possible à partir d'une coexistence harmonieuse".

 

Bien entendu, le mariage d'amour est compatible avec la définition qu'il donne d'une union heureuse. Mais, il est vrai, que ceux qui attendent trop du mariage d'amour "plénitude et volupté"  seront enclins à y mettre fin contre les intérêts les plus élémentaires. Selon les statistiques, la perte de revenus lors d'une séparation serait de 15 à 20 % pour chacun des conjoints. Et que dire de ce que Pascal Bruckner appelle les abandons abjects comme de quitter une compagne en proie à une maladie grave ou encore de quitter l'épouse avec qui on a tout partagé pour une plus jeune...

 

Pascal Bruckner souligne un autre paradoxe de notre société : le succès du Pacs, à l'origne destiné aux homosexuels qui devient presque l'équivalent des fiançailles. Peur de s'engager, dit l'auteur. Et d'ajouter :  "Notre embarras lexical lorqu'il s'agit de présenter aux autres la personne avec laquelle nous vivons sans être marié est révélateur : compagne, compagnon, amie, fiancé, amoureux, tous ces termes qui ressortissent aux registres de l'euphémisme, de la pudeur disent notre difficulté à penser en dehors du lien conjugal au moment où nous semblons le récuser."

 

L'auteur lance un plaidoyer pour les enfants, parfois victimes innocentes du divorce de leurs parents. "La liberté dont nous jouissons de nos jours implique une responsabilité accrue. Une fois désunis, les parents doivent s'entendre assez pour ne pas rater leur divorce : se partager l'éducation des descendants, tisser pour eux un filet de sécurité, voire assumer la logistique d'une famille recomposée avec ses risques d'allergie mutuelle."

 

Il ne faut pas se fier au titre du livre, provocateur, pour en déduire que le mariage d'amour a échoué. Mais, je crois qu'il est bon qu'un essayiste nous rappelle que "construire un couple sur la seule base du coeur, c'est bâtir sur le sable" Ou encore : "Le bonheur conjugal, c'est l'art du possible et non l'exaltation de l'impossible, c'est le plaisir de construire un monde commun à deux."

 

Comme toujours, Pascal Bruckner combat l'idéologie dominante. Il rappelle que le mariage ancien, dit de raison, pouvait être une réussite. Mais, il est vrai, que la littérature en a tracé un portrait très sombre. Ainsi, par exemple, François Mauriac dans Thérèse Desqueyroux parle "des barreaux vivants d'une famille".

 

Pascal Bruckner dit clairement que le mariage forcé est insupportable. Mais ce qu'il combat, c'est le nouveau dogme : attendre tout de l'amour-passion considéré presque comme un droit.

 

J'ai retrouvé dans cet essai, l'auteur qui nous disait : "Nous constituons probablement les premières sociétés dans l'histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux."

 

20/10/2010

ANDRE COMTE-SPONVILLE.

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Philosophe français, il est né le 12 mars 1962, à Paris. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, il a été l'élève et l'ami de Louis Althusser. Maître de conférence à la Sorbonne, il a démissionné en 1998 pour se consacrer uniquement à l'écriture et à des conférences. Il est membre du Comité consultatif national d'éthique. (Oeuvre : voir billet du 13 août 2009).

 

LE GOUT DE VIVRE  et cent autres propos.

 

Ce livre paru en 2010, chez Albin Michel est, à mon avis, celui où l'auteur se livre le plus. Il s'agit d'articles parus dans différentes revues. Dans son avant-propos, il explique pourquoi il a cru bon de les rassembler dans un recueil.  "En ces temps où les plaisirs sont rares, comme disait Alain, il m'a paru que c'était une raison suffisante pour faire un livre."

 

Je dirai tout de suite que le titre est un peu "marketing", un chapitre est consacré au goût de vivre, mais l'auteur aborde des sujets très variés où le lecteur retrouvera, c'est vrai, comme un fil rouge, son amour de la vie.

 

Thèmes variés, en effet, parfois inspirés par l'actualité ou plus généraux. Je citerai : Limites de la morale. Jeunesse et sécurité. Fin de l'histoire ? Jalousie. Changer la vie. Immigration. Humanité. Sécurité. Le bonheur de désirer. La morale et l'éthique. Les droits de l'homme. Euthanasie. Qu'est-ce que la vérité ? L'amour. L'esprit de la laïcité. Le sens de la vie. Le risque de vie. 101 articles, courts mais denses. Comme d'habitude, l'auteur cite beaucoup ses philosophes préférés : Montaigne, Spinoza, Pascal, Alain et  d'autres, mais moins abondamment peut-être que dans ses autres livres puisqu'il est limité par la longueur de l'article.

 

Dans Qu'est-ce qu'un salaud ? il en donne une définition, qui me laisse perplexe. Il commence par une distinction entre un "méchant" et un "salaud". Pour lui, le méchant veut le mal pour le mal; le salaud est celui qui fait du mal à autrui pour son bien à soi. Ainsi, dit-il, le salaud met l'amour de soi plus haut que la morale et éprouve du plaisir à faire le mal. Aussi, déborde-t-il de haine , d'insensibilité à la souffrance d'autrui : "tous les salauds sont de mauvaise foi, qui ne cessent de se trouver des justifications ou des excuses. (...) C'est un égoïste qui a bonne conscience, qui est persuadé d'être un type bien, et que le salaud, en conséquence, c'est l'autre. C'est pourquoi il s'autorise le pire, au nom du meilleur ou de soi – d'autant plus salaud qu'il se croit justifié à l'être, et pense donc ne l'être pas."

 

J'ai dit ma perplexité. Si je prends sa définition à la lettre, la terre est remplie de salauds. Or, c'est un terme fort, un mot qu'on utilisera peut-être, dans un mouvement de colère, envers celui qui vous a fait du mal. Un exemple pour illustrer ma perplexité. Les Politiques sont enclins à envoyer des phrases assassines à leurs adversaires. Leur haine est parfois tellement forte qu'elle franchit mon écran de télévision. Mais, je ne les considérerai pas comme des salauds même s'ils sont parfois de mauvaise foi ou peu enclins à défendre le bien commun.

 

Un article intitulé "Père" est consacré à l'amour des enfants. Il rejoint un peu Luc Ferry mais avec une différence essentielle, il n'en fait pas un  nouveau système philosophique. "Ce que je sais, c'est que mes enfants sont le plus grand amour que j'aie jamais vécu, et que je mets l'amour plus haut que tout , comme tout un chacun."

 

L'article consacré à "Montaigne" est très intéressant. Son scepticisme est, d'après l'auteur, une lucidité. "Il ne renonce pas à chercher le vrai; il renonce à la certitude de le connaître". (...) Montaigne apprend à juger par soi-même, et pour soi-même, sans prétendre imposer aux autres les valeurs qu'on respecte ou le bien qu'on poursuit."

 

Quelques citations sur la politique. Dans son article sur le "Stoïcisme" il affirme : la politique n'est pas l'art de faire rêver mais l'art d'agir, et de faire agir. Elle porte donc sur ce qui dépend de nous : elle est affaire non d'espérance mais de volonté." Mais il ajoute : "Méfions-nous des prophètes ou des démagogues, qui ne savent insuffler que des rêves". Plus étrange : "On ne vote pas sur le vrai et le faux. (...! On ne vote pas non plus sur le bien et le mal." Il me semble pourtant que les Politiques attachent beaucoup d'importance à leurs "valeurs" et nous persuadent toujours qu'ils sont seuls à défendre la "vérité"...

 

Tout autre chose : "Philosopher à la française". L'auteur relève comme une spécificité française l'importance accordée à la langue. Montaigne, Descartes, Pascal sont de grands écrivains." Ils s'adressent au grand public et se donnent les moyens d'en être compris. De là cette fameuse clarté française, que Nietzche se plaisait à célébrer."

 

Je disais que ce livre nous apprend beaucoup sur l'auteur. Son amour de la musique, par exemple. Sa rencontre avec Beethoven, à vingt-deux ans, lui, qui à l'époque n'était intéressé que par la politique, l'amitié, l'amour, la philosophie. Il découvrira aussi Mozart, Schumann, Schubert et d'autres avec une conviction : "L'art va plus vite ou plus profond. Il ne donne à penser qu'en donnant à ressentir, à aimer, à admirer. C'est une leçon de morale, autant ou davantage que d'esthétique. C'est pourquoi c'est une leçon, aussi, de philosophie

 

André Comte-Sponville est un philosophe comme on en connaît peu. Son érudition est grande, mais son humanité, sa préoccupation des autres, ses recherches sur le bonheur, son étude des religions, lui, athée, en fait un philosophe pas comme les autres, quelqu'un dont nous pouvons être très proches.

 

En parlant du goût de vivre :

 

"Ainsi la vérité est à la fois la norme, à quoi il faut d'abord se soumettre. Le bonheur est le but, qui ne nous sera donné, s'il peut l'être que par surcroît : c'est en cherchant la vérité qu'on trouvera le bonheur, non en cherchant le bonheur qu'on trouvera la vérité."