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04/06/2012

ADOLF EICHMANN.

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Adolf Eichmann fut condamné à mort et pendu le 1er juin 1962. Son corps fut incinéré et ses cendres dispersées dans la mer, au-delà des eaux territoriales d'Israël.

Après la Seconde Guerre mondiale, Adolf Eichmann, qui avait dirigé le bureau des Affaires juives de l'Office central de sécurité du Reich et organisé les déportations vers Auschwitz, s'enfuit d'Autriche et parvient en Argentine, où il vécut sous le nom de Ricardo Klement. En mai 1960, des agents du Mossad, le Service de renseignement israélien, s'emparèrent de lui et le transportèrent à Jérusalem pour qu'il soit jugé par un tribunal israélien. Il témoigna à l'abri d'un box protégé par une vitre à l'épreuve des balles.

Le procès Eichmann éveilla l'intérêt de la communauté internationale et révéla au monde entier l'ampleur des atrocités nazies. Il suscita cependant des polémiques. Pourquoi le juger à Jérusalem et non dans un tribunal international alors qu'il était accusé de crimes contre le peuple juif et de crimes contre l'humanité ? Pour les Juifs, le procès permit aux survivants de la Shoah de se sentir enfin capables de raconter leur histoire et leurs souffrances.

Adolf Eichmann avait coordonné les déportations de Juifs d'Allemagne et d'Europe vers les camps d'extermination. Il géra aussi la confiscation des biens des déportés et fut responsable de la déportation de milliers de Tsiganes. Il avait échappé au procès de Nuremberg de 1946.

Hannah Arendt, philosophe allemande exilée aux Etats-Unis dans les années 1930 couvrit le procès pour le magazine The New Yorker puis compila ses notes dans un livre Eichmann à Jérusalem qui suscita une grande polémique. Sa phrase sur "la banalité du mal" qu'incarne Adolf Eichmann a souvent été mal comprise.

Elle a raconté qu'elle s'était attendue à se trouver en face d'un monstre. Or, Adolf Eichmann apparaissait comme un Allemand ordinaire ce qui l'impressionna et mûrit sa réflexion sur le mal.

La défense d'Adolf Eichmann était d'affirmer qu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres. Pourtant, lors de son procès, il déclara, phrase citée aussi par Hannah Arendt, "Je descendrai dans la tombe le sourire aux lèvres à la pensée que j'ai tué cinq millions de Juifs. Cela me procure une grande satisfaction et beaucoup de plaisirs"

Quelle est donc l'interprétation d'Hannah Arendt ? Pour elle, Adolf Eichmann est incapable de distinguer le bien du mal. Il a trouvé une valorisation et une carrière prometteuse dans le national-socialisme, il trouve une bonne conscience d'avoir obéi aux ordres sans jamais les remettre en question. Ce qui fait dire à Hannah Arendt que la grande majorité de ceux qui réalisèrent le nazisme partage cette banale – parce que très répandue et souvent acceptée comme anodine – condition de renoncement au jugement personnel.

Qu'on ne s'y trompe pas. Banalité ne veut pas dire "innocence". Hannah Arendt est en faveur de la peine de mort, puisque le droit est fait pour punir les crimes que cet homme a commis, et non la personne incapable de distinguer le bien du mal. Elle souhaitait d'ailleurs, avec d'autres  qu'il soit traduit devant une cour internationale, le crime contre les Juifs étant aussi un crime contre l'humanité.

Elle dira que son livre, qui avait tant choqué, "était une étude sur la méchanceté humaine : la terrible, l'indicible, l'impensable banalité du mal. Pour elle, la banalité est d'autant plus effrayante que des individus effroyablement normaux, en parfaite bonne conscience, commettent des crimes d'une nouvelle espèce. Incapables de juger, ils s'arrogent le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète."

Hannah Arendt n'ignorait pas que beaucoup de nazis étaient en proie à la perversion, et qu'à "l'usage rationnel" de la torture, la Gestapo ajoutait une torture de "type irrationnel et sadique", l'aveuglement bestialité des SA". Mais, ce qui l'inquiète davantage, c'est l'impression d'être Ponce Pilate" que partageaient la grande majorité des nazis et de leurs complices : "Ce n'était pas à lui (Eichmann) de juger". Cette perversion-là, gravissime aux yeux d'Arendt, implique une perversion de l'impératif moral et du jugement qui le sous-tend. Il était coupable parce qu'il avait obéi.

Certains ont dit qu'Arendt niait le mal. Julia Kristeva dans son livre "Le génie féminin" consacré à Hannah Arendt, affirme "Si on suit l'évolution de sa pensée, on s'aperçoit que dès "Les origines du totalitarisme", le mal radical est posé, non pas comme un péché originel, mais comme une manière historiquement et politiquement "cristallisée" de réduire les hommes à une "superfluité" ce qui revient à annhiler leur spontanéité et leur pensée pour détruire une partie de leur humanité. Elle citera Arendt "Il existe un mal dont les hommes sont capables et qui est sans limite, écrit-elle, dans "La culpabilité organisée". Ce mal est le mal absolu.

Il est intéressant aussi d'écouter ce que déclarait Robert Badinter, à propos du procès :"Le crime individuel se manifeste au sein du crime collectif quand l'individu, en connaissance de cause choisit d'en assumer la responsabilité directe, en devenant, parmi tous les autres, l'exécuteur efficace."

En réponse à ceux qui critiquent le fait que le procès ait lieu à Jérusalem : "Pour la première fois dans l'histoire, le racisme enfin est, à Jérusalem, au banc des accusés. (...) En chaque juif assassiné, mourait, comme en chaque victime du racisme, l'homme qui est en chacun de nous."

J'ai voulu, en ce jour anniversaire du procès d'Adolf Eichmann, en parler. Même s''il est très lointain, il fait partie de l'Histoire. La banalité du mal, au sens où l'entendait Hannah Arendt, reste, je trouve, encore de nos jours, un sujet de réflexion.

(Julia Kristeva - billet du 3 novembre 2011) 

 

05/01/2012

ELIE WIESEL.

 

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Elie Wiesel est né à Sighet, en Roumanie, le 30 septembre1928. A quinze ans, il a été déporté avec toute sa famille à Auschwitz-Birkenau, puis à Buchenwald. Il y perdra ses parents et sa soeur. Libéré par les Américains, il passe une dizaine d'années en France durant lesquelles il fait des études de philosophie à la Sorbonne. Il relate son expérience de la shoah dans sa première oeuvre "La Nuit". En 1963, il devient citoyen américain et enseigne à l'université de Boston. Il a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1986. Avec son épouse Marion, il a fondé "La Fondation Elie Wiesel pour l'Humanité".

 

Son oeuvre est très nombreuse : romans, essais, commentaires de la Bible. (voir billet du 7 novembre 2008 et du 11 novembre 2010.)

 

COEUR OUVERT.

 

L'auteur raconte son opération d'urgence, à coeur ouvert, à New York. Il a quatre-vingt-deux ans. Le livre pourrait être banal, simple récit d'une intervention bien maîtrisée actuellement par les chirurgiens. Mais Elie Wiesel revoit toute sa vie et se pose des questions sur ce qu'il en a fait et sur Dieu.

 

La shoah, d'abord. Il a voulu en parler pour que rien ne soit oublié. Il se pose une question essentielle : "Ai-je accompli mon devoir de rescapé ? Ai-je tout transmis ? Trop peut-être ?"

 

Son combat contre la haine, qu'il a voulu inlassable et dont il doit bien avouer qu'il a été une défaite. "Une fois les camps libérés, je m'en souviens, nous étions convaincus qu'après Auschwitz, il n'y aurait plus de guerre, plus de racisme, plus d'antisémitisme. Nous nous sommes trompés. D'où un sentiment proche du désespoir. (...) Comment comprendre les atrocités au Rwanda, au Cambodge, en Bosnie...?"

 

Sa réflexion l'amènera à se poser des questions sur la nature humaine. "Est-ce hier – ou autrefois – que nous avons appris combien l'être humain peut atteindre la perfection dans la cruauté plus que dans la générosité ?" Pourtant, son credo est de croire en l'homme, en l'amitié, en l'amour, en la possibilité qu'a chacun de s'opposer à la haine, de choisir la compréhension plutôt que le mépris.

 

Dieu. La question qui l'a taraudé toute sa vie est "pourquoi ?""Pour moi, c'est un fait indéniable : il est impossible d'accepter Auschwitz avec Dieu, ni sans Dieu. Mais, alors, son silence, comment le comprendre ?"

 

Elie Wiesel ne répond pas à la question, comme on le fait souvent, en évoquant le libre arbitre que Dieu a laissé aux hommes. Il justifie sa foi par le refus "d'être le dernier d'une chaîne remontant très loin dans ma mémoire et dans celle de mon peuple." Il ajoute que les vraies questions, celles qui concernent le Créateur et sa Création ne peuvent obtenir de réponse. "Seules les questions sont éternelles, les réponses ne le sont jamais." Cet aveu : "J'avoue m'être élevé contre le Seigneur, mais je ne l'ai jamais renié."

 

La mort, enfin. Quand il apprend qu'il doit être opéré, il a peur de mourir. Sentiment bien humain. Il l'accepte pourtant difficilement : "Ai-je peur de mourir ? Dans le passé, en y songeant, je pensais que la mort ne m'effrayait pas." Bien sûr, il se raccroche à tout ce qu'il désirait encore faire, à ses étudiants qui lui ont apporté beaucoup de choses, à sa femme, son fils, ses petits-enfants à qui il avait encore tant de choses à raconter.

 

Il ne se sent pas prêt à mourir tout en ajoutant : "Est-on jamais prêt ?" Il rappelle que la religion juive plutôt que de conseiller de passer sa vie à se préparer à mourir comme le font certaines philosophies "sanctifie la vie et non la mort."

 

L'ultime question sera : "ai-je changé ?" J'attendais cette réponse : non, je demeure le même. Et il ajoute : "Je sais combien chaque moment est un recommencement, chaque poignée de main une promesse et un signe de paix intérieure."

 

J'ai beaucoup aimé le livre. Elie Wiesel dit, comme toujours, les choses simplement et avec un réel accent de vérité sans tomber dans l'émotion facile que le sujet du livre aurait pu faire naître.

13/10/2011

ELIETTE ABECASSIS.

 

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Eliette Abécassis est née en 1969 à Strasbourg. Son père, Armand Abécassis, est spécialiste de la pensée juive. Après les classes préparatoires au lycée Henri IV à Paris, elle intègre l'Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm et obtient l'agrégation de philosohie. Elle enseigne pendant trois ans à l'Université de Caen puis se lance dans l'écriture. Mère de deux enfants, elle vit à Paris.

 

Son premier roman "Qumram" a remporté un énorme succès. Suivront "L'or et la cendre""Petite métaphysique du meurtre" "La répudiée" inspirée du film israélien "Kadosh", dont elle a écrit le scénario, "Un heureux événement" "Le corset invisible" "Mon père" "Sépharade" (voir billets du 20 octobre 2009 et du 17 novembre 2010).

 

ET TE VOICI PERMISE A TOUT HOMME.

 

Anna qui a une petite fille, Naomi, est divorcée civilement de Simon Attal depuis trois ans. Elle travaille dans une librairie. Son ex-mari lui refuse le "guet" qui lui permettrait de se remarier religieusement. "Le guet, il n'y a que le mari qui puisse le donner à sa femme. Eh bien, sache que tu ne l'auras jamais."

 

Anna rencontre Sacha Steiner et ils tombent éperdument amoureux. Mais, elle refuse d'abord toute relation sexuelle, sans oser dire à Sacha la vraie raison. Il est photographe, juif mais non pratiquant. Elle a peur de lui avouer la vérité et qu'il ne comprenne pas. D'après la loi juive, sans le guet, elle ne peut rencontrer un autre homme, ni l'épouser, ni avoir des enfants qui seraient considérés comme des bâtards.

 

Elle va entreprendre un long combat pour obtenir le guet qui lui permettrait d'épouser religieusement Sacha. Simon lui fait un chantage odieux. Il exige qu'elle lui donne la part de son appartement, puis une grosse somme d'argent qu'elle ne possède pas. Les rabbins l'encouragent à donner à Simon ce qu'ils demandent . "Madame, me dit-il en me regardant dans les yeux, un guet ça s'achète."

 

Le rabbin va même ajouter : "Soyez prudente. Si jamais vous étiez avec quelqu'un, et que cela se sache, tant que vous n'avez pas le guet, vous serez considéré comme une femme adultère. Et alors vous ne pourriez plus jamais sortir de votre état d'adultère car aucun rabbin n'aurait le droit de vous marier avec cet homme, même après avoir obtenu le guet."

 

Anna est révoltée mais ne veut pas à abandonner sa foi. Elle finira par avoir des relations sexuelles avec Sacha mais elle éprouvera un terrible sentiment de culpabilité.

 

Ses frères et soeurs la rejettent. Sa mère regrette son impuissance, son père la considère avec une inquiétude grandissante. "Je sais, murmura-t-il un soir, les yeux perdus dans le vague, cette loi est absurde. Je suis contre. Mais que faire, les rabbins ne la changeront pas. Cela fait longtemps qu'il en est question. Les rabbins refusent, avec obstination. Il ajoutera même : "C'est vrai, les rabbins trouvent toujours des solutions. C'est ainsi que le judaïsme a survécu pendant tout ce temps."

 

Désespérée, révoltée, comprenant que malgré ses promesses, Simon ne lui donnera jamais le guet, elle contacte des associations qui s'occupent de défendre les femmes. C'est une avocate qui trouvera "l'astuce" qui lui permettra de retrouver sa liberté. C'est Anna qui a acheté la bague et non Simon, c'est contraire à la loi. Avec son avocate, elle se rendra en Israël et un tribunal rabbinique prononcera l'annulation de son mariage.

 

Dans ce roman, Eliette Abécassis continue à se battre pour défendre les droits des femmes comme elle l'avait déjà fait dans d'autres romans. Mais si le combat d'Anna occupe une grande place dans le livre, Eliette Abécassis s'étend aussi longuement sur le bonheur que lui donne Sacha. Elle découvrira ce qu'elle ne connaissait pas, l'amour basé sur un respect mutuel.

 

Je ne serais pas honnête si je ne parlais pas de la situation de la femme divorcée dans le christianisme. Une femme divorcée est exclue de la communauté, elle ne peut communier, elle ne pourra jamais plus contacter un mariage religieux. Très souvent, elle sera rejetée par sa famille. Il est vrai que la situation est la même pour les hommes ce qui n'est pas le cas dans la religion juive.

 

Les récentes déclarations de Monseigneur Léonard sur les divorcés dans l'enseignement ont suscité un tollé. Mais cela ne réconfortera pas ceux qui souffrent du rejet de l'Eglise.  

 

24/02/2011

MYTHES ET LEGENDES : EXTRAITS.

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Mon billet sur le livre d'Henri Pena-Ruiz m'a laissé une certaine frustration. Impossible de tout dire. Pour ceux que cela intéresse, je vais reprendre quelques extraits que je trouve significatifs.

 

A propos de la souffrance, l'éternel débat de l'intervention ou non intervention de Dieu ou encore quel sens lui donner quand rien ne paraît la justifier ?

 

"Cette capacité d'aimer la vie sans condition est sans doute une des formes de courage de vivre. Et l'on peut supposer, avec Emmanuel Kant, que celui qui est capable d'aimer la vie de façon désintéressée sera aussi capable de désintéressement dans ses actions morales. (...) N'est-ce pas d'ailleurs une des grandes formes de la liberté que de ne pas maudire ce qui nous atteint, d'être capable de se révolter sans abdiquer le courage de vivre ?"

 

Sur l'homme responsable de sa vie.

 

"Les aventures d'Ulysse ont façonné un nouvel Ulysse qui est à la fois le même et un autre. Comme si l'identité  personnelle se construisait au fur et à mesure des choix que l'on accomplit."

 

L'homme est mortel, quel sens peut avoir sa vie dans l'histoire du monde ?

 

"Le monde est un tout, qui transite par la succession des situations singulières, des histoires personnelles intrelacées dont se compose le devenir commun. Chaque destinée peut bien se produire comme le déroulement d'une liberté qui enchaîne action après action, la cohorte des destinées n'en esquisse pas moins la grande aventure de l'humanité entière."

 

Débat aussi sur le déterminisme, la fatalité : le scénario du monde serait-il écrit ?

 

"Admettre la différence entre le probable et le nécessaire, c'est admettre qu'il y a une possibilité pour la liberté de produire ses effets. L'initiative humaine peut enrayer ce qui se donnait comme fatal. Rien de ce qui touche les hommes ne se trouve donc déjà écrit. Le livre de l'histoire est d'abord fait de pages blanches."

 

Cette anecdote très connue de Socrate.

 

"Socrate s'était dit serviteur du dieu Apollon. Il avait répondu un jour, à l'oracle, qu'il ne savait qu'une chose, c'est qu'il ne savait rien. Et on avait dit de lui, alors, qu'il était le plus sage des hommes, car au moins être conscient de son ignorance, c'est en savoir plus que ceux qui croient savoir et déguisent un faux savoir en une connaissance."

 

Les émotions qui laissent en nous une trace comme un clou dans du bois.

 

"Les douleurs ressenties et les joies éprouvées tissent en effet une mémoire dense qui s'installe durablement dans l'intériorité de chacun. Brûlures et blessures y forment leur cicatrice, plaisirs et bonheurs y inscrivent leur trace."

 

Le piège de l'imagination qui amplifie si souvent notre angoisse.

 

"Mais ne faut-il pas chercher à s'affranchir de ces tourments de l'imagination ? Epicure avait entrepris de soigner l'homme de vaines frayeurs qui le prennent, qui l'assaillent, en le ramenant à la réalité indubitable, sobrement délimitée, de ce qu'il ressent."

 

A méditer par ceux qui détiennent le pouvoir, cette réflexion inspirée de Marc Aurèle.

 

"Le sérieux de la fonction et du pouvoir pourrait faire croire à l'homme qui le détient sous le titre d'imperator qu'il est une sorte de surhomme, voire une médiation vivante de quelque divinité. La distance intérieure, cultivée avec constance, le ramène à soi, loin des fastes. Alors le regard sur tous les autres hommes se délivre de la tentation du mépris ou de la morgue. C'est cette difficile liberté de la distance intérieure qui, en fin de compte, peut être un fondement d'humanité et de justice."

 

Je me suis plongée dans la philosophie comme antidote à la désespérance. Dans le monde arabe, des hommes courageux se battent pour la démocratie malgré la répression sanglante. Que de morts ! En Belgique, le spectacle est toujours aussi navrant. Chaque jour apporte son lot de déclarations mensongères ou suspectes, de démentis, de supputations, d'analyses de spécialistes aussitôt contestées. "Cela pourrait être pire. Le gouvernement travaille. Laissez-nous du temps. On y arrivera" entend-on. Vraiment ?

 

21/02/2011

HENRI PENA-RUIZ.

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Français, agrégé de philosophie, il est professeur au lycée Fénelon à Paris. Défendant les valeurs de solidarité, il est devenu un spécialiste des questions de laïcité qu'il pose comme fondement de l'universalité. A ce titre, il a été, en 2003,  un des vingt sages de la commission sur la laïcité présidée par Bernard Stasi.

 

Il est l'auteur de nombreux ouvrages : "La laÏcité" "L'Ecole"" Le Roman du monde, légendes philosophiques""Qu'est-ce que la laïcité?" "Leçons sur le bonheur""Qu'est-ce l'école ?" "La solidarité, une urgence de toujours".

 

GRANDES LEGENDES DE LA PENSEE.

 

L'auteur a sous-titré son livre : "De la chute d'Icare à l'âne de Buridan. Mythes universels, légendes fondatrices." Il a réuni en un recueil une série d'émissions de radio faites sur France-Culure en 2005. L'objectif de l'auteur est de partir de mythes ou de légendes pour réfléchir sur la condition humaine et surtout sur le sens de la vie.

 

Les titres des chapitres illustrent bien l'objectif et les thèmes variés abordés par l'auteur.  J'en citerai quelques-uns : "Le feu de Prométhée ou Les conquêtes de la culture." "La chute d'Icare ou Les dangers de l'aventure technique." "Le rocher de Sisyphe ou Le courage de vivre." "Le choix d'Ulysse ou L'homme responsable de sa vie." "La balance de Zeus ou Le verdict du destin." "Le chant du cygne ou L'ultime réalisation de soi.""Le philtre d'amour ou La passion fatale." Don Quichotte et les moulins à vent ou La nostalgie de l'idéal." "L'aveuglement d'Oedipe ou Les détours du destin." L'âne de Buridan ou La paralysie de l'indifférence." "La traversée du Rubicon ou Les tourments de la décision".

 

L'auteur rappelle la légende, l'analyse, cite les réflexions d'autres écrivains avant d'en tirer un conseil de vie. Ainsi, le lecteur retrouvera-t-il avec plaisir des citations des Stoïciens, des Epicuriens, de Sénèque, Montaigne, Pascal, Camus, Sartre etc.

 

Le premier chapitre est consacré à Prométhée, dieu de l'Antiquité qui décide de voler le feu à Zeus pour le remettre aux hommes et leur permettre ainsi la connaissance des arts et des techniques. Il sera sévèrement puni puisque attaché à un rocher du Caucase, son foie sera dévoré par l'aigle de Zeus et renaîtra sans cesse pour permettre la perpétuation du supplice. "Ainsi, Prométhée remet aux hommes un des grands attributs de la divinité. C'est toute l'aventure de la culture humaine qui n'est au départ qu'une transformation active de la nature, qui est ainsi décrite. Grâce à Prométhée, l'homme découvre sa vocation – que l'on dira prométhéenne : il s'invente lui-même, littéralement."

 

Dédale, artisan athénien dont le nom signifie "l'ingénieux" invente un taureau. Pasiphaé, la reine du roi de Crète Minos, engendre avec le taureau, le Minotaure, moitié homme, moitié taureau. Minos, honteux de la naissance de ce monstre, oblige Dédale à construire un labyrinthe pour y enfermer le Minotaure, puis Dédale lui-même et son fils Icare. D'après Ovide, Dédale se serait exclamé : "Minos a beau gouverner toute chose, il ne gouverne pas les airs. le ciel du moins leur reste ouvert." Dédale construit donc avec de la cire et des plumes, des ailes pour lui et son fils. Il recommande à Icare de ne pas s'approcher du soleil. Mais, le

jeune Icare, dans la joie qu'il éprouve à voler, s'approche du soleil et tombe dans la mer. Ainsi comme Icare, l'homme porté par l'exigence de la liberté, peut perdre sa lucidité.

 

Sisyphe, roi légendaire de Corinthe, est condamné par les dieux à remonter sans arrêt un rocher sur une montagne. Camus en fera un personnage heureux qui nie les dieux et arrive à trouver que sa tâche n'est ni futile, ni stérile. "La question du sens des actions s'étend très vite à celle du sens de la vie. (...) Quelle vie voulons-nous vivre et quel bien mérite d'être recherché pour lui-même ? Question essentielle qui appelle une réflexion pour aller vers la sagesse."

 

Ulysse, de retour en Ithaque, après la guerre de Troie, est un héros qui a affronté de multiples épreuves. Pourtant, dépouillé de son ambition, il fait le choix d'être un homme modeste. "Tel est le choix d'un sage qui a su méditer l'existence qu'il venait de vivre. C'est, en un sens, le choix inverse de celui d'Achille. Achille avait préféré une vie courte mais glorieuse, à une longue vie dans l'ombre ou dans la modestie. Ulysse choisit, lui, les biens qui tiennent à une vie de sagesse et de tranquille accomplissement de soi."

 

L'amour de Tristan et Yseult, l'amour passion, ne s'inscrit pas dans l'ordre des choses. "S'il conduit à la mort aussitôt qu'il s'affirme, il entre dans la belle légende qui le fait survivre pour tous ceux qui s'aimeront plus tard. Comme s'il s'agissait de rappeler que l'élan d'un être vers un autre ne se commande pas, ne se prévoit pas."

 

Le déluge est rapporté dans un texte babylonien puis dans la Bible. C'est le récit d'une faute collective des hommes mais aussi d'une renaissance. L'auteur rappelle que les Epicuriens et les Stoïciens voulaient dédramatiser la nature. Il faut, dit-il, "revenir à une lecture sereine des phénomènes naturels, pour dégager le domaine des choses qui dépendent des hommes et celui des choses qui ne dépendent pas d'eux et avec lesquelles il faut composer."

 

Jean Buridan, philosophe de l'époque médiévale, voulait démontrer l'impossibilité de décision d'un être paralysé par des motivations strictement équivalentes. Dans sa fable, il montre un âne qui, étant placé à égale distance d'un boisseau d'avoine et d'un seau d'eau, ne sait se déterminer s'il a plus faim que soif, et finit par mourir de faim ou de soif, ce que ne dit pas la fable. "Ne pas savoir quel parti prendre, hésiter, balancer entre deux choix qui semblent équivalents, et rester finalement immobile" c'est le sens de la fable. Mais pour l'auteur, la comparaison entre l'âne et l'homme, ne tient pas. Le philosophe développera longuement la notion d'indifférence mais aussi du libre-arbitre.

 

César hésite à franchir le Rubicon, à la tête de son armée. Il décidera de le faire, transgressant ainsi l'ordre de Rome. C'est le fameux "Alea jacta est !" (que le sort en soit jeté), rapporté par Suétone dans sa Vie de César. " C'est aussi son destin, devenir empereur pour être finalement poignardé par son fils adoptif Brutus. Son "Tu quoque mi fili ! (Toi aussi, mon fils) est le dernier acte sanglant d'un destin. C'est l'analyse faite par les historiens. Mais, pour le philosophe : "Le roman du monde n'a peut-être pas d'autres acteurs que les hommes eux-mêmes, inventant le sens de leur existence par le risque et s'inventant eux-mêmes par une action que nul savoir certain ne peut assurer de sa portée."

 

Le ton du livre est celui de la conversation avec un ami, jamais ennuyeux, riche d'enseignements et source de réflexions.