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23/09/2013

ANDRE COMTE-SPONVILLE.

andré comte-sponville, dictionnaire philosophique, blasphème

André Comte-Sponville vient de publier une nouvelle édition de son « Dictionnaire philosophique » publié en 2001. L’édition a été revue et enrichie de nouveaux mots. Je citerai : adulescent, décroissance ou obscène.

J’ai choisi de copier ce qu’il dit du blasphème. Ce concept a suscité bien des polémiques et, ce qui est plus grave, a servi pour lancer des menaces de mort. Intéressant ce qu’en dit l’auteur, qui est un philosophe très apprécié.

BLASPHEME.

« Blasphémer, c’est insulter Dieu (du grec blasphëmia, « injure, calomnie ») ou lui manquer de respect. Acte vain, si Dieu n’existe pas, mais culotté, s’il existe. Les croyants devraient au moins admirer l’audace du blasphémateur, et laisser à Dieu le soin, s’il le veut, de le punir. Les fanatiques préfèrent s’en charger eux-mêmes, ou demandent à l’Etat de le faire. C’est ainsi que le chevalier de la Barre fut torturé et décapité, à l’âge de 19 ans, pour avoir refusé d’ôter son chapeau devant une procession catholique. L’Eglise y voyait un blasphème, donc un crime.

Dans un Etat laïque, le blasphème cesse d’être héroïque pour n’être plus, chez les athées et sauf exception, qu’une provocation inutile. Ce n’est pas une raison pour l’interdire, ni pour le pratiquer. Le blasphème fait partie des péchés, pas des délits ; des droits de l’homme, pas des bonnes manières. »

Note : Le chevalier de la Barre est né le 12 septembre 1745. Il est le dernier condamné à mort sur des accusations d’irrespect du religieux en France.

Mes billets sur l’auteur : 13 août 2009 – 20 octobre 2010 – 15 mai 2013.

15/05/2013

RUMEURS.

 

D’actualité…

 

RUMEUR. Un bruit anonyme, mais chargé de sens. C’est donc que quelqu’un parle. Qui ? Personne, tout le monde : le sujet de la rumeur est le on, qui est moins un sujet qu’une foule impersonnelle et insaisissable. La rumeur fait comme un discours sans sujet, dont personne n’a à répondre. C’est ce qui la rend particulièrement propice aux fausses nouvelles, aux sottises, aux calomnies. Seul celui qui la lance, s’il y en a un, en est vraiment responsable. Seuls ceux qui se taisent ou la combattent en sont vraiment innocents. L’idéal serait de n’y prêter aucune attention. La moindre des choses, de ne pas en rajouter. Ce ne sont que des on-dit, qu’on ne peut toujours ignorer mais qu’il faudrait s’interdire de propager.

André Comte-Sponville. Dictionnaire philosophique.


Hélas ! certains en vivent…


14/05/2013

RAPHAEL ENTHOVEN : P.S. DE SERVICE.

raphaël enthoven, le philosophe de service et autres textes

Raphaël Enthoven est né le 9 novembre 1975, à Paris. Il est le fils de l’éditeur et romancier Jean-Paul Enthoven, a divorcé de Justine Lévy, fille de Bernard-Henri Lévy, ancien compagnon de Carla Bruni avec qui il a eu un fils, Aurélien.

Philosophe, il est co-producteur des Vendredi de la philosophie, sur France culture, auteur de la rubrique Sens et Vie dans Philosophie Magazine. Il anime aussi l’émission Les Chemins de la connaissance  sur France culture et une émission sur Arte tous les dimanches.

(voir billets du 13 octobre 2009 et 23 janvier 2010)

LE PHILOSOPHE DE SERVICE ET AUTRES TEXTES.

A l’exception du premier texte, les chapitres du recueil ont été publiés dans Philosophie Magazine, remaniés pour le livre paru chez Gallimard en 2011.

Le texte inédit donne son titre au recueil. « Flanqué du « religieux de service » et du « scientifique de service », le « philosophe de service » est de toutes les émissions à la radio, dans les journaux, à la télévision, pour apporter son « éclairage » sur des sujets qui, quoiqu’il échappent à sa compétence, requièrent, bizarrement son opinion. »

Le ton est donné. L’auteur, va parler de ce rôle de philosophe de service, qu’il appellera P.S, avec beaucoup d’humour. Qu’attend-on de lui ? Qu’il réponde à des questions alors que le rôle du philosophe est plutôt d’en poser. Surtout qu’il enfile le costume de philosophe, autrement dit, qu’il remplace les phrases ordinaires par des mots à rallonge, utilise un jargon qui doit inspirer le respect. L’auteur résume par une expression : «  il doit parler un tout petit peu chinois. ( …) Il est le balourd chargé d’élever le débat. »

Mal aimé le philosophe ? Jugé « démagogue », s’il parle comme tout le monde, « commercial », s’il vend trop de livres, « médiatique », s’il passe à la télé et « provocateur », s’il s’aventure à dire que la philosophie ne sert à rien. Sous son humour, je sens comme un parfum de rancœur vis-à-vis de certains médias, préoccupés surtout par l’audimat.

Ses chroniques abordent des sujets très divers : Dieu, le courage, le mensonge, le hasard, la mélancolie, l’humour, la rêverie, le temps, la folie, la nostalgie , l’amour etc.

Sa pensée m’a paru difficile à suivre alors que le style est familier, la lecture agréable. Oserais-je dire que les citations des ses philosophes préférés sont plus claires que le développement qu’il en fait ?

Ne pouvant tout résumer, j’épinglerai ce qui m’a plu.

DIEU. « Un Dieu transcendant n’est pas conçu pour exister mais pour donner une sens à l’existence. »

COURAGE. « Etre courageux, ce n’est pas l’être une fois pour toutes mais continuer à l’être. »

HASARD. L’auteur ne croit pas au hasard mais dit-il « qu’on le veuille ou non, on est toujours déterminé. » Dans une interview, il disait qu’il n’avait pas choisi la philosophie mais était déterminé à être philosophe, comme le souhaitait son père. Je ne partage pas cette opinion préférant croire que la vie est faite de choix parfois bien difficiles à assumer.

BONHEUR. « L’expérience du bonheur est inséparable de la crainte(en elle-même fatale)que le bonheur s’achève. » Mais il terminera sa démonstration en appelant à aimer le bonheur et à lui pardonner de ne pas être durable.

MELANCOLIE. « La mélancolie est une tristesse en dilettante que n’accompagne l’idée d’aucune cause extérieure, un « je ne sais pourquoi ». (J’aime bien.)

OPINION. « Moins on sait de quoi on parle, plus on en pense et on en dit la même chose que tout le monde. » (Cruel mais souvent vrai…)

Et ceci : « Le fait que l’opinion soit l’affaire de la masse explique également que dans une démocratie attachée, à juste titre, à donner droit de cité à toutes les opinions, il n’y a jamais de vrais débats mais seulement des combats entre des opinions dont chaque porte-parole, soucieux non pas d’avoir raison ni de penser, mais plutôt d’avoir raison de l’autre et de flatter les siens se contente d’attendre que l’adversaire ait fini de parler pour dire ce qu’il avait prévu de dire longtemps avant que l’autre ait pris la parole. »

Tous ceux qui, comme moi, aiment les débats partageront cette opinion, mais cela n’empêche pas l’auditeur d’exercer son esprit critique…

REVERIE. « La rêverie, c’est l’unique façon dont on peut, sans se contredire, vouloir ne pas vouloir. » « Née du désir – et non du besoin – d’être partie prenante de ce qui nous entoure, la rêverie dépouille le monde de son utilité. »

MENSONGE. « Dire la vérité, écrit Benjamin Constant, n’est un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui » « Tout homme, en revanche, a droit au mensonge qui réconforte… »

EGOISME. « Face au moi, le monde ne fait pas le poids. » « L’humanisme et la cruauté sont, à ce titre, les deux enfants de l’égoïsme qui, réduisant l’autre au non-moi, adopte indifféremment la forme ignoble du bourreau qui traite autrui comme le moyen de son plaisir, ou la forme noble du donneur de leçons qui me défend de faire à autrui le mal que je ne voudrais pas qu’on me fasse. »

IMAGINATION. « L’imagination est un amour qui attribue des couleurs aux voyelles, des morales aux couleurs et des sons au parfum. »

Mes nombreuses citations vont peut-être lasser mon lecteur. Je voudrais cependant l’encourager à lire le livre. Il y trouvera matière à réflexion  et à l’exercice de son esprit critique.

Je dirai à Raphaël Enthoven que, pour moi, la philosophie reste une voie privilégiée dans l’acquisition de la sagesse ou, plus modestement, aide à construire sa vie.  

 

08/03/2013

CLIN D'OEIL : MES FEMINISTES.

 

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La journée internationale des droits de la femme trouve son origine dans les manifestations des femmes au début du XXème siècle en Europe et aux Etats-Unis réclamant l'égalité des droits, de meilleures conditions de travail, le droit de vote. Elle a été officialisée par les Nations-Unies en 1977 invitant chaque pays de la planète à célébrer une journée pour les droits des femmes.

Il faut bien l'avouer que la multiplication des journées consacrées aux revendications de certains droits ou même tout simplement à des problèmes de société, journée sans tabac par exemple, fait que, généralement, le 8 mars passe un peu inaperçu. Les mouvements féministes ne sont plus florissants, beaucoup de revendications ont été rencontrées même si l'égalité homme/femme n'est touours pas acquise. Et que dire de la maltraitance et du viol qui touchent de nombreuses femmes dans le monde ?

J'ai eu envie de me rappeler certaines féministes qui m'avaient influencée. J'en oublie certainement...

Impossible de ne pas commencer par Simone de Beauvoir. Le "Deuxième Sexe" a été considéré comme la bible féministe par excellence. J'avoue que je l'avais trouvé ennuyeux mais j'étais peut-être trop jeune pour l'apprécier. Par contre, j'ai beaucoup aimé ses romans quasi illisibles actuellement.

Son pendant américain est Betty Friedan née en 1921 et décédée en 2006. J'avais beaucoup aimée La femme mystifiée beaucoup plus accessible que le Deuxième Sexe. La traduction du livre a été publiée en France en 1964. En 1981, elle écrit Femmes. Le second souffle dans lequel elle s'interroge sur la difficulté de concilier vie professionnelle et familiale et cette question :  nous sommes-nous trompées en encourageant les filles à faire des études ? Non bien sûr, mais elle constate que les jeunes trouvent naturel le droit à l'avortement, à la contraception, au divorce, le droit de voter mais paient encore lourdement l'indépendance acquise qui semblait aux féministes une garantie d'un plus grand bonheur. Elle publiera aussi La révolte du 3ème Age, sous-titré, Pour en finir avec le tabou de la vieillesse. (billet du 9 mars 2009)

Suzanne Lilar née à Gand en 1901 et décédée à Bruxelles en 1992 n'a, je trouve, pas la place qu'elle mérite. Elle est la première à avoir obtenu un diplôme de droit en 1925. Elle a écrit pour le théâtre et des romans mais son oeuvre féministe est Le Couple (1963) et Le Malentendu du Deuxième siècle, une remise en question de l'oeuvre de Simone de Beauvoir, un livre courageux.(Elle est la mère de la romancière Françoise Mallet-Joris).

J'ai beaucoup aimé Evelyne Sullerot née en 1924. Sociologue, elle s'est beaucoup intéressée aux femmes notamment à la presse féminine dont elle était très critique. Je me souviens de certains de ses propos comme : pourquoi les journalistes parlent-elles toujours à l'impératif, même dans les recettes de cuisine ? Elles culpabilisent les femmes... Ou encore : pourquoi les femmes ne jouent-elles pas ? Il est vrai, qu'à l'époque, les hommes emmenaient les enfants jouer et les femmes s'acquitaient des tâches ménagères. Elle a publié de nombreux ouvrages dont Demain les femmes, Histoire et sociologie du travail féminin que j'avais beaucoup appréciés.

Encore une oubliée, Geneviève Gennari, née en 1920 et décédée en 2001. Le dossier de la femme paru en 1965 est une histoire du féminisme depuis 1889. J'en ai parlé dans mon billet du 20 juillet 2009 ainsi que de son roman Journal d'une bourgeoise que j'avais beaucoup aimé. Une citation faite aux Etats-Généraux du féminisme en 1929 avait fait grand bruit. "Lorsqu'une jeune fille majeure entre à la Mairie, avant d'avoir prononcé le "oui" sacramentel, elle jouit encore de ses droits civils (...) Aussitôt qu'elle a prononcé le "Oui, Monsieur le Maire" tous les droits qu'elle avait avant lui sont retirés. Mariée, la femme ne peut plus signer un contrat, elle ne peut ni acheter ni vendre sans la signature de son mari, elle ne peut pas plaider en justice au point de vue civil ni comme demanderesse, ni comme défenderesse, sans l'autorisation maritale. Elle est placée au même rang que les idiots, les fous, à qui l'on donne un conseil spécial." Sic ! On a quand même fait du chemin...

Christiane Collange, née Servan-Screiber, en 1930 a été journaliste et romancière. Une anecdote amusante : lorsqu'elle est entrée à Madame Express, fondée par Françoise Giroud, celle-ci lui aurait dit : "Surtout ne faites pas de journalisme féminin." Ses romans reflètent l'évolution de la société. Elle n'a pas vraiment milité comme féministe mais son influence était réelle. En vrac : "Madame et le bonheur, Le divorce boom, Chers enfants, Merci mon siècle, Je veux rentrer à la maison" (Ce dernier roman a été fort critiqué par les féministes.)

Voilà donc mon tour d'horizon "des anciennes" mais je vais rendre hommage aux plus connues, qui nous sont plus proches.

Françoise Giroud, née Léa France Gourdji le 21 septembre 1916, à Lausanne, est décédée le 19 janvier 2003 à l'Hôpital américain de Paris à Neuilly sur Seine. Elle avait pris officiellement le nom de Giroud par un décret paru au journal officiel du 12 juillet 1964. Elle a fondé l'Express avec Jean-Jacques Servan-Screiber, son amant, en 1953. Elle dirigera le journal, en deviendra la directrice. Parallèlement à sa carrière journalistique elle a publié plusieurs essais et romans dont La Nouvelle Vague, portrait de la jeunesse en 1958. Ce terme s'imposera pour qualifier le style des nouveaux cinéastes issus des Cahiers du Cinéma.

Elle a été Secrétaire d'Etat à la Condition féminine de 1974 à 1976. Le décret précisait que le Secrétaire d'Etat "est chargé de promouvoir toutes mesures destinées à améliorer la condition féminine, à favoriser l'accès des femmes aux différents niveaux de responsabilité dans la société française et à éliminer les discriminations dont elles peuvent faire l'objet." Projet ambitieux mais le temps était trop court que pour que le travail ait véritablement laissé des traces.

J'ai longuement parlé d'elle et de sa "rivale" Madeleine Chapsal dans mes billet du  29 juin 2010 et du 12 août 2011. Je n'en dirai pas plus pour le moment.

Gisèle Halimi, née en 1927, en Algérie, est une avocate très connue. J'en ai parlé à propos de son livre Ne vous résignez jamais dans mon billet du 15 septembre 2010.

Benoîte Groult,  née le 31 janvier 1920 à Paris est une romancière très connue. Ains soit-elle, Mon évasion, Touche étoile dans lequel elle défend l'euthanasie. (billet du 20 octobre 2008).

Elisabeth Badinter, née le 5 mars 1944, est une philosophe influente. Je noterai L'Amour en plus, Le Conflit. (billets du 9 mars 2010 et 27 octobre 2009)

Voilà donc mon clin d'oeil aux femmes qui m'ont beaucoup appris.

21/11/2012

PHILIP ROTH.

 

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Philip Roth est né à Newark, une ville portuaire proche de Manhattan dans le New Jersey, le 19 mars 1933. Petit-fils d'immigrés juifs originaires d'Autriche Hongrie, il a enseigné à l'université et a écrit de nombreux romans, dont plusieurs ont été récompensés. "Pastorale Américaine" prix du meilleur livre étranger en 2000, "La tache" prix Médicis étranger en 2002.

Considéré par les critiques comme un des meilleurs écrivains américains contemporains, il était cité cette année parmi les écrivains susceptibles d'obtenir le Prix Nobel de littérature.

Gràce à son double littéraire Nathan Zuckerman il trace un tableau de l'Amérique souvent ironique, voire provocateur. Il vient de publier "Némésis" qu'il présente comme étant son dernier roman. ( Voir billets du 8 avril 2008 - 8 avril 2010 - 1er mars 2011)

NEMESIS

Nous sommes en 1944. L'Amérique est en guerre. Bucky Cantor n'a pas pu s'engager à cause de sa vue ce qu'il regrette amèrement. Il est professeur d'éducation physique à Newark, la ville natale de l'auteur et, pour l'été, directeur d'un terrain de jeu. Il a vingt-trois ans et est spécialiste du lancement du javelot. "Surmontant son corps massif, sa tête, plutôt grosse était formée d'éléments fortement marqués à l'oblique : de larges pommettes saillantes, un front à pic, une mâchoire anguleuse, et un long nez droit à l'arrête vive qui donnait à son profil le contour bien dessiné d'un portrait gravé sur médaille."

Bucky Cantor a été élevé par des grands-parents. Sa mère est morte en couches, son père a fait de la prison pour avoir volé son employeur afin de couvrir ses dettes de jeu. Son grand-père, propriétaire d'une épicerie est un travailleur acharné qui lui apprend à faire face à tous les obstacles, à toujours assumer ses responsabilités. Venu en Amérique en 1880, il a été confronté aux agressions violentes contre les juifs, chose courante à l'époque. Il s'est forgé une conception de la vie qu'il transmet à son petit-fils. "Il l'encouragea à se défendre en tant qu'homme, à se défendre en tant que Juif, à comprendre qu'on en a jamais fini avec les combats qu'on mène, et que, dans la guérilla sans fin qu'est la vie, quand il faut payer le prix, on le paie."

Ce qui aurait dû être un été merveilleux pour les gosses du camp de vacances va se transformer en cauchemar, une terrible épidémie de polio. Les rumeurs les plus folles circulent sur la cause de la maladie, dont on ne connaît rien, et une peur immense touche toute la communauté. Bucky se demande s'il peut continuer à faire courir ses enfants dans une chaleur étouffante, s'il n'est pas responsable comme une mère qui a perdu deux enfants l'en accuse. "Vous les laissez courir comme des bêtes, là—haut, et vous vous demandez pourquoi ils attrapent la polio ? A cause de vous ! A cause d'un imbécile, d'un écervelé, d'un irresponsable comme vous."

Ebranlé, Bucky va consuler le docteur Steinberg qui lui apprend que la polio est due à un virus, dont on ne sait rien. Il lui conseille de continuer les activités sportives pour faire face à la peur et surtout de ne pas se sentir coupable. "Nous avons tous une conscience, et une conscience est quelque chose de précieux, mais pas si elle commence à vous faire croire que vous êtes coupable de ce qui dépasse de loin le champ de vos responsabilités."

Bucky continue courageusement ses activités, rassurant les enfants comme il le peut. "Les enfants, je suis content de vous voir ici. Aujourd'hui, il va faire une chaleur d'enfer – on le sent déjà. Mais cela ne veut pas dire que nous n'allons pas jouer sur le terrain. Ca veut dire qu'on va prendre certaines précautions pour que personne ne se surmène."   

Pourtant, lors d'un enterrement, alors que le rabbin loue la toute puissance de Dieu, Bucky se révolte : "Comment pouvait-il être question de pardon – sans parler d'alleluia – face à une cruauté aussi insensée?" Comment avaler le mensonge officiel de la bonté de Dieu ? Pourquoi se prosterner servilement devant cet assassin d'enfants ? Le responsable du virus !

Marcia, la fille du docteur Steinberg, qui est monitrice à India Hill, dans un camp de vacances, où il n'y a pas encore de cas de polio, le supplie de la rejoindre. Il refuse d'abord ne voulant pas abandonner ses enfants mais finit par accepter.

Et le cauchemar reprend, un cas de polio est détecté. Bucky, toujours culpabilisé d'avoir quitté le camp de vacances, se demande si ce n'est pas lui qui a apporté la polio car l'enfant touché est Donald avec qui il a passé beaucoup d'heures à lui apprendre la plongée.

Il passe un examen médical qui confirme qu'il est bien un porteur sain. Quelques jours plus tard, il est hospitalisé, il a la polio. Quand il sortira paralysé de l'hôpital, il refusera de voir Marcia, qui le supplie de l'épouser comme c'était convenu avant sa maladie. Il ne fait plus que des petits boulots pour survivre et ne voit plus personne.

Il a cinquante ans quand il rencontre le narrateur du livre, un ancien du camp de vacances de Newark, qui a aussi eu la polio mais est marié et a des enfants. Ils vont avoir de longues conversations, Alan essayant, en vain, de lui faire renoncer au sentiment de culpabilité qu'il a gardé. "J'ai été le porteur de la polio à India Hill." "Je n'avais pas le droit d'épouser Marcia puisque j'étais devenu un infirme."

Son ressentiment contre Dieu est toujours là. "Dieu a tué ma mère en couches. Dieu m'a donné un voleur pour père. Quand j'ai eu vingt ans et quelques, Dieu m'a donné la polio que j'ai à mon tour refilée à une douzaine d'enfants, sinon davantage..."

Un criminel, un pervers, un sadique, voilà ce qu'est Dieu pour Bucky qui croit encore en lui parce qu'il faut bien que quelqu'un ait créé le monde. Et pourtant, contre toute logique, il se  croit toujours responsable. "Je voulais aider les gosses à devenir forts et au lieu de ça, je leur ai fait un mal irrévocable."

Le livre se termine par une très belle scène, le rappel de ce qui avait tellement impressionné les enfants de Newark, le lancer du javelot. Le narrateur clôt le récit par cette phrase : "il nous paraissait invincible." Hélas ! personne ne l'est jamais.

Ce n'est pas la première fois que Philip Roth aborde les thèmes du mal, de la responsabilité, de la culpabilité mais, à ma connaissance, jamais avec cette virulence. Que Dieu envoie la polio à des enfants juifs peut être vu comme une allusion à la shoah qui a lieu au même moment en Europe. Le roman est ausi une réflexion sur le tragique de la condition humaine. Les choix individuels pèsent peu sur le cours des choses. Est-ce pour cela que l'auteur a choisi comme titre de son livre Némésis la déesse de la colère des dieux ?