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19/06/2014

AMIN MAALOUF.

amin maalouf, les désorientés, islam, conflit israélo-arabe, identité, choc des civilisations

 

Amin Maalouf est né le 25 février 1949 à Beyrouth, au Liban. Il fait ses études primaires dans une école française de Pères Jésuites. Ses premières lectures se font en arabe. Il étudie les sciences sociales à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Il y rencontre Andrée, éducatrice spécialisée, qu’il épouse en 1971.

La guerre civile éclate au Liban en 1975. Amin Maalouf se réfugie en France. Il commence une carrière de journaliste dans un mensuel d’économie, puis devient rédacteur en chef de « Jeune Afrique »

En 1983, paraît son livre « Les croisades vues par les Arabes » puis en 1986, « Léon L’Africain » grand succès de librairie. Il décide alors de se consacrer entièrement à la littérature.

Romans : « Samarcande » « Les Jardins de Lumière » « Le rocher de Tanios » « Les échelles du Levant » « Le Périple de Baldassare ».

Essais : « Les identités meurtrières » « Le dérèglement du monde » 

Il a été élu à l’Académie Française en 2011.

(Billets : 16/09/2008 – 24/02/2012 – 02/07/2012 - 14/02/2014)

LES DESORIENTES.

Adam, 47 ans, marié à Solange, a quitté le pays lors de la guerre du Liban. Il est historien et enseigne l’histoire en France. Il écrit un livre sur Attila qui n’arrive pas à finir.

Un coup de téléphone de Tania, l’épouse de Mourad, ami d’enfance avec qui il est brouillé depuis des années, lui apprend que son mari voudrait le revoir. Il se rend au Liban mais arrive trop tard, son ami est mort.

Il décide de rester au Liban et de revoir ses amis connus à l’Université. Le groupe avait décidé de s’appeler «Le club des Byzantins ».Ils rêvaient de refaire le monde. Certains sont restés comme Tania et Mourad, d’autres sont partis comme Adam, Naïm, Albert.

Adam veut les réunir pour une soirée amicale. Il renoue avec eux par correspondance. Pour ne rien oublier, il décide de transcrire ses mails dans un cahier, y notant aussi ses réflexions, ses souvenirs. Il s’interroge sur ce que racontent ses amis et le fait comme l’historien qu’il est.

Ses amis ont abandonné leurs rêves de jeunesse pour le business ou la politique.

Mourad, resté au pays, est devenu ministre, ce qui a provoqué la brouille avec Adam.

Tania reproche à Adam d’avoir quitté le pays un an après le début des conflits, départ qu’elle a vécu comme une trahison. Leur relation est difficile. Adam n’a pu se résoudre à aller aux funérailles de Mourad ce qui a exaspéré Tania.

Tous ses amis étaient de confession différente ce qui à l’époque était une richesse. Les temps ont changé. La religion est devenu une appartenance, une identité ce qui désole Adam.

Naïm, le juif, a émigré au Brésil. Comme beaucoup d’autres juifs, il est parti avec toute sa famille. Même la veille de son départ, lors de la réunion avec ses amis, il n’a rien dit de son projet.

 Albert a émigré aux Etats-Unis où il travaille pour le Pentagone. Sa fonction officielle l’empêche de revenir au Liban mais il trouvera un subterfuge pour rejoindre ses amis.

Bilal est mort à la guerre. Son frère Nidal est devenu un musulman extrémiste radical.

Ramzi, architecte, a quitté une entreprise florissante de construction pour devenir moine. Adam cherchera à savoir pourquoi il a fait ce choix.

Amin Maalouf par le biais des réflexions d’Adam sur ce que sont devenus ses amis, revient sur l’identité, l’appartenance à une communauté religieuse on non, en contradiction avec l’art de vivre ensemble avec d’autres communautés que la sienne, qui était en vigueur dans sa jeunesse.

Amin Maalouf aborde aussi d’autres sujets comme le conflit israélo-arabe ou le radicalisme islamique. Pour Adam, le conflit israélo-arabe est une tragédie qui empêche le monde arabe de s’améliorer, qui empêche l’occident et l’Islam de se réconcilier, qui tire l’humanité contemporaine vers l’arrière, vers les crispations identitaires, vers le fanatisme religieux, ce qu’on appelle aujourd’hui « l’affrontement des civilisations ».

Adam porte aussi un regard sur l’islamisme radical notamment par le biais de son dialogue avec Nidal. Il développe l’idée selon laquelle si le communisme et l’anti-communisme ont été les deux fléaux du XXème siècle, l’islamisme et l’anti-islamisme sont ceux de ce début du XXIème siècle.

Une touche de romantisme dans le livre, l’amour de Séminaris qui accueille Adam dans son hôtel et qu’il appelle « sa châtelaine ». Comme pour Amin Maalouf, rien n’est simple, Adam se torturera sur sa relation charnelle avec Séminaris alors qu’il est toujours très attaché à sa femme. Mais comment résister au charme de Séminaris ?

Le livre se termine de manière tragique mais je ne dévoilerai pas la fin.

« Les désorientés » sont les exilés partagés entre deux cultures, deux visions du monde. Adam est arabe mais enseigne en France et dans les conversations avec ses amis, il mélange les deux langues, l’arabe et le français.

Tous les personnages du livre sont imaginaires mais créés à partir des souvenirs de l’auteur. Il n’a pas voulu citer le Liban comme son pays natal. Le nom n’apparaît jamais mais le lecteur ne s’y trompera pas.

Le livre est très riche comme tous ceux d’Amin Maalouf. L’écriture est simple, presque familière. Le procédé choisi par l’auteur - les lettres, les entrevues retranscrites par Adam dans son livre des souvenirs - en fait une lecture très agréable.

Le livre est surtout pour Amin Maalouf l’occasion de reprendre les idées défendues dans ses autres livres notamment dans le très célèbre essai « Les identités meurtrières » Le lecteur ne s’en plaindra pas.

 

05/05/2014

CATHERINE CLEMENT.

catherine clément, le voyage de Théo, histoire des religions, appel à la tolérance

 

Catherine Clément est née le 10 février 1939 dans une famille mi-catholique, mi-juive. Ses grands-parents installés à Paris ont été dénoncés, déportés et sont morts à Auschwitz. Elle a été élevée par sa grand-mère.

Agrégée de philosophie, elle devient l’assistante de Vladimir Jankélévitch, à la Sorbonne, poste qu’elle quittera après douze ans. Elle est engagée au quotidien « Matin de Paris » et est chargée de la rubrique culturelle. Elle réalise de nombreuses interviews notamment de Jean-Paul Sartre et de Claude Lévi-Strauss à qui elle consacrera son premier essai : « Lévi-Strauss ou la culture et le malheur ».

Elle suit le séminaire de Jacques Lacan mais ne sera jamais psychanalyste.

Nommée au ministère des Relations extérieures en 1982, elle est chargée de la diffusion de la culture française à l’étranger et effectuera de nombreux voyages. Elle séjournera cinq années en Inde, au côté de son second mari, l’ambassadeur André Lewin, cinq ans en Autriche, trois au Sénégal.

Elle a écrit une trentaine de romans et de nombreux essais. « La Sultane » « Pour l’amour de l’Inde » « La valse inachevée » « La Putain du diable » « Martin et Hannah » « Jésus au bûcher » (billet du 10 juillet 2009 – Catherine ClémentII)

LE VOYAGE DE THEO.

Théo est un garçon de quatorze ans qui vit une existence heureuse entre sa famille et son amie Fatou, une jeune sénégalaise. Subitement il est atteint d’une maladie incurable contre laquelle les spécialistes occidentaux ne trouvent aucun remède.

Sa Tante Marthe, infatigable voyageuse, propose de le soigner en le faisant voyager. Elle part à la rencontre de ses amis dispersés dans le monde.

Au cours de ses voyages, Théo fera l’apprentissage des plus grandes religions de Jérusalem à New York, en passant par Rome, Bénarès, Istanbul, Moscou et Jakarta.

C’est donc une histoire des religions que nous propose Catherine Clément. L’intérêt du livre c’est que ce sont « les sages » qui expliquent leur religion. La tante Marthe n’omettant cependant pas d’y mettre son grain de sel…

Théo pose des questions pertinentes qui laissent parfois ses interlocuteurs sans voix.

Catherine Clément a ajouté une forme de jeux. Théo doit déchiffrer des énigmes pour deviner la future destination et il fera souvent appel à Fatou.

A la demande des parents de Théo, Marthe respecte les consignes : prises de sang, médicaments mais Théo est soigné aussi par la médecine non traditionnelle. Il apprendra le yoga et d’autres disciplines qui l’étonneront.

En dehors du côté religieux, nous apprendrons beaucoup sur les pays et sur leurs traditions, très vivaces dans les pays visités.

Théo, par ses multiples entretiens avec les sages de tous les pays, avance dans la connaissance en même temps qu’il s’achemine vers un destin qui doit autant à la médecine, tibétaine notamment, qu’à l’amour, revisitant ainsi le lien essentiel entre les pouvoirs du corps et celui de l’esprit.

EXTRAITS.

« Parmi toutes les villes du monde, murmura Tante Marthe avec gravité, Jérusalem est la plus sainte. La plus magnifique, la plus émouvante et la plus déchirée. »

« Jérusalem était une ville bien compliquée, que se disputaient ceux qui croyaient au Dieu unique, ceux qui croyaient au prophète et ceux qui croyaient au Fils de Dieu. – A quoi penses-tu ? dit Tante Marthe en lui posant les mains sur les épaules – A ce Dieu qui n’est pas fichu de les réconcilier, dit Théo. »

« Théo s’accouda au bord de la terrasse et regarda Jérusalem où scintillaient les lumières. On ne voyait ni Dôme du Rocher, ni le Saint-Sépulcre, ni le mur des Lamentations, mais la muraille édifiée par les Turcs baignaient dans une lueur d’or. Deux mains légères s’appuyèrent sur les épaules de Théo. Comprends-tu maintenant pourquoi on s’est tant battu pour cette ville ? souffla une voix cassée à son oreille. Ne sois pas si sévère avec nous, Théo. Ici souffle l’esprit de Dieu, peu importe qu’il s’appelle Allah, Adonaï Elohim ou Jésus. »

« Un, le temple hindou. Doucement, Illa entreprit de guider Théo. D’abord se déchausser. Ensuite, faire sonner la cloche. Ensuite se prosterner devant chaque autel. (…) Les mains jointes devant les autels ils (les fidèles) priaient avec une intense ferveur, en silence. »

« Bon,murmura-t-il en sortant son carnet. Quand il faut y aller, faut y aller. A mesure qu’on voyageait, j’ai mis des trucs par écrit. Et puis des dessins, tu vois ? Le dernier, c’est juste un arbre. Je vais t’expliquer. Ecoute… Les religions, je les vois comme les branches d’un arbre. Un seul grand arbre avec des racines souterraines qui rampent sous la terre entière… Elles poussent toutes dans la même direction. Normal, c’est leur destin de racines. Ensuite, le tronc sort de terre, bien droit, bien propre. L’arbre est un baobab d’Afrique parce qu’on peut graver sur l’écorce ce qu’on veut. Lis toi-même : « Dieu est le bien de l’homme. »

Etrange, peut-être, que Catherine Clément, athée, écrive un livre sur les religions. Mais si elle parle longuement des trois religions monothéistes, elle s’intéresse surtout aux autres religions. Ne vient-elle pas de publier un « Dictionnaire amoureux des dieux et des déesses » ?

Très cultivée, Catherine Clément s’intéresse à tout. Elle lit toujours régulièrement les journaux, aussi bien les articles politiques ou culturels que les faits divers. 

« Le voyage de Théo » est un presqu’une encyclopédie. Tante Marthe est un personnage attachant qui ressemble fort à son auteur. Vive, ayant de l’humour, très sensible. Elle aura souvent peur de ce qu’elle a osé faire, emmener Théo, malade, dans un grand voyage.

Je peux dire aussi que le livre est un appel à la tolérance. Bien nécessaire dans le monde d’aujourd’hui mais tellement difficile.

 

 

07/11/2013

SIMONE de BEAUVOIR.

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Simone de Beauvoir est née à Paris en 1908 dans une famille de moyenne bourgeoisie. Elle est agrégée de philosophie, essayiste et romancière. Elle est décédée en 1986.

Extraits de son œuvre :

Romans : « L’invitée » « Tous les hommes sont mortels » « Les Mandarins » « La femme rompue ».

Essais : « Le Deuxième Sexe » « La Vieillesse »

Récits autobiographiques : « Mémoire d’une jeune fille rangée » « La Force de l’âge » « La force des choses » « Une mort très douce » « Tout compte fait » « La Cérémonie des adieux ».

Simone de Beauvoir est la dernière héroïne du livre « Les mots des femmes » de Mona Ozouf.

Le bonheur est l’obsession de toute sa vie. « Même si l’on n’est pas aimé, même si l’on n’est pas aimable, restent encore la littérature et le simple plaisir de respirer. Avec de bons livres, tout ça qui est bien réel et solide, ne nous manquera jamais. » Elle s’acharnera à être satisfaite et y parviendra presque toujours.

Mona Ozouf s’intéresse à sa jeunesse. D’après elle, Simone a dit détester son enfance, si morose, si rangée qu’elle a failli en étouffer. Si la famille de Simone était conventionnelle, son père l’emmenait au théâtre, était fier de ses succès scolaires et la maison était pleine de livres. Sa mère était bigote mais son père athée. Puis il y avait son amie Zaza éblouissante.

Sur les photographies des « Mémoires » une Simone de deux ans et demi affiche déjà l’air de l’indépendance. « C’est une impatiente, une colérique, avec des flambées brusques de désirs et des suffocations de rage ; une despote qui aime tenir sa petite sœur courbée sous sa volonté. »

Dans le trio d’étudiants qu’elle rencontre en préparant l’agrégation, c’est Sartre qu’elle élit pour sa réputation sulfureuse.

Dans son livre « Tout compte fait » elle fait le bilan de sa vie heureuse grâce à ses dons et à la chance : une santé insolente, des études réussies qui lui garantissaient une indépendance matérielle et l’amour de Sartre.

Et, bien sûr, ses livres dont elle dit que chacun lui coûte deux à trois ans de travail mais que pour elle tout labeur reste un plaisir.

L’amour. Pas seulement celui de Sartre mais aussi des hommes et des femmes. Dans le pacte passé avec Sartre il était clair qu’à côté de l’amour qui les liait, il y aurait forcément « des amours contingentes ».

Qu’est-ce que pour Beauvoir être née femme ? Jusqu’à ses quarante ans, rien, elle vit dans un monde d’hommes et s’y sent bien.

« Le Deuxième Sexe » va changer son regard. « Etre femme, ce n’est rien, en effet, ni essence ni destin. Mais pour la grande majorité des femmes, ce rien est tout »

Ce livre qui va rester son œuvre majeure et aura tant d’influence sur les femmes est né du hasard. Elle admirait « L’Age d’homme » de Michel Leiris et voulait prendre aussi le risque d’une autobiographie. Sartre trouvait qu’une question préalable se posait : qu’a signifié pour elle le fait d’être une femme ? Rien du tout, « ça n’a pour ainsi dire pas compté ». Elle s’enfermera deux ans à la Bibliothèque nationale, ira de surprise en surprise et modifiera sa vision du monde. Elle décrira tout et découvrira que si la biologie peut piéger les femmes, elles peuvent aussi s’en libérer, rejeter cette société qui fait de la femme un être relatif et subalterne. D’où la fameuse phrase : « On ne naît pas femme, on le devient. »

Elle avait tout fait pour ne pas le devenir. Ni meubles, ni maison, ni appartement. Pas de tâches ménagères. Pas de mariage même si Sartre le lui a proposé. Pas d’enfants. Dans « Le Deuxième Sexe » elle rejette le prétendu « instinct maternel » et ne voit dans le désir d’enfants qu’un choix individuel.

Son credo est que c’est la dépendance, l’impossibilité de s’affirmer comme sujet, et non la féminité, qui est responsable du malheur féminin. « En se libérant, la femme aura accès à ces valeurs d’indépendance, de risque, d’intelligence, qui sont déjà privilégiées par les hommes : le monde masculin a l’universel dans son particulier. »

Le paradoxe est que Simone de Beauvoir considérée comme « féministe » s’attirera la méfiance des féministes radicales. Elle concédera qu’elles peuvent être utiles pour « la cause » mais restera fidèle à sa conception : un rapport aisé, détendu avec les hommes.

Lorsqu’elle tombe éperdument amoureuse d’Algren, elle nie « appartenir » à Sartre mais refuse de venir vivre avec lui. « Elle ne peut pas faire autrement. »

Sa découverte de la vieillesse sera douloureuse. La conclusion de « La Force des choses » le dit bien : « Oui, le moment est arrivé de dire jamais plus ! Ce n’est pas moi que me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se refusent à moi. »

La fameuse phrase qui termine le livre  « J’ai été flouée » a été considéré comme un aveu d’un regret d’avoir refusé sa féminité, la maternité, l’émancipation, ce n’est pas ce qu’elle dit dans ce très beau livre. La vie est toujours faite de choix donc de renoncements.

A cette irruption de l’idée de la mort dans sa vie, elle réagit comme elle a toujours fait, en l’affrontant.

Pour Mona Ozouf, le gros livre qu’elle consacre à la vieillesse est un pendant de cheminée au « Deuxième Sexe ». On ne naît pas vieux, on le devient. Mais dans ce devenir-ci, tout est subi.

Dans un entretien, elle dira : « Une femme peut passer à travers la vie en refusant d’admettre qu’elle est fondamentalement, par ses valeurs, son expérience, sa façon d’aborder la vie, différente des hommes. Mais il est très difficile de ne pas se rendre compte qu’on est vieux. Et devenir vieux, c’est devenir mort, c’est devenir rien. »

Une conception bien pessimiste de la vieillesse mais contredite, je crois, par sa vie. D’ailleurs, ne dira-t-elle pas aussi dans « La Vieillesse » : « Il est plus facile de disparaître de ce monde quand on y est une fois vraiment apparu et qu’on y a laissé sa marque. »

Cela, elle a réussi. Elle fait partie de l’Histoire. Qu’on l’approuve ou qu’on ne l’approuve pas, qu’on l’aime ou pas, elle sera toujours une des grandes dames du vingtième siècle.

 

22/10/2013

ANDRE COMTE-SPONVILLE.

andré comte-sponville, l'esprit de l'athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu

André Comte-Sponville, philosophe très connu et très médiatisé, est né le 12 mars 1952, à Paris.

Il vient de rééditer son « Dictionnaire philosophique ».

(Billets 13 août 2009 – 20 octobre 2010 – 15 mai 2013 – 23 septembre 2013)

L’ESPRIT DE L’ATHEISME.

Le livre est sous-titré « Introduction à une spiritualité sans Dieu. »

Le titre étonne, pourquoi rapprocher l’athéisme de la spiritualité ? Autrement dit, l’athée a-t-il besoin de spiritualité ? Pour l’auteur, la réponse est oui et il va s’efforcer de le démontrer.

La première partie du livre, très longue, est un questionnement : peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ?

D’emblée l’auteur rappelle qu’il a été élevé dans le christianisme et qu’il doit à cette religion une part essentielle de ce qu’il est. « … Il m’arrive de me définir comme athée fidèle : athée puisque je ne crois en aucun Dieu ni en aucune puissance surnaturelle ; mais fidèle, parce que je me reconnais dans une certaine histoire, une certaine tradition, une certaine communauté, et spécialement dans ces valeurs judéo-chrétiennes (ou gréco-judéo-chrétiennes) qui sont les nôtres. »

J’ai envie de dire que c’est le cas de beaucoup d’athées qui ont cessé de croire en Dieu mais n’ont pas renié les valeurs évangéliques qui sont, pour moi, bien proches des valeurs universelles des droits de l’homme.

Je trouve important de le dire car, malheureusement, même si c’est de moins en moins le cas, les croyants ont tendance à croire que seule la religion permet d’être « un honnête homme » ce qui, bien sûr, est faux. J’aime bien la phrase de Pierre Bayle, philosophe français du 17e siècle : « Un athée peut être vertueux, aussi sûrement qu’un croyant peut ne pas l’être. »

Cette première partie est presque un éloge de la religion avec tout de même un rappel de ce qu’elle est parfois : « La barbarie des fanatiques a une autre allure. Ils ne manquent pas de foi, bien au contraire ! Ils sont pleins de certitudes, d’enthousiasme, de dogmatisme : ils prennent leur foi pour un savoir. Ils sont prêts, pour elle, à mourir et à tuer. »

Dieu existe-t-il ? L’auteur va exposer très longuement les six arguments qui l’ont amené à ne pas croire en Dieu. Le lecteur y trouvera des classiques comme le problème du mal, ce qu’est vraiment Dieu : créateur, tout-puissant ou indifférent ? Un Dieu inventé par les hommes ? L’homme créé à son image ?

Pour moi, l’argument le plus probant est que l’existence de Dieu est impossible à prouver. Croire est une question de foi.

Dans son long raisonnement, l’auteur rappelle une notion souvent méconnue, la différence entre un athée et un agnostique : « L’agnostique et l’athée ont en effet en commun – c’est pourquoi on les confond souvent – de ne pas croire en Dieu. Mais l’athée va plus loin : il croit que Dieu n’existe pas. L’agnostique, lui, ne croit rien : ni que Dieu existe, ni qu’il n’existe pas. C’est comme un athéisme par défaut. Il ne nie pas l’existence de Dieu (comme fait l’athée) ; il laisse la question en suspens. »

La seconde partie du livre est censée répondre à la question : quelle spiritualité pour les athées ?

Je l’ai trouvée confuse, très peu rationnelle. « Qu’est-ce que la spiritualité ? C’est notre rapport fini à l’infini ou à l’immensité, notre expérience temporelle de l’éternité, notre accès relatif à l’absolu. » Ou encore : « C’est en quoi l’expérience de la nature, dans son immensité, est une expérience spirituelle – parce qu’elle aide l’esprit à se libérer, au moins en partie, de la petite prison du moi. »

L’auteur va raconter « son expérience mystique ». Elle est difficile à relater sans la trahir.  Lors d’une promenade en forêt, la nuit, il va se sentir en communion avec l’univers et ressentir une grande paix, un vrai bonheur.

De cette expérience, l’auteur tire une conclusion qui est loin de me convaincre : « Loin d’être paradoxale, l’idée d’un « mysticisme athée » ou d’un « athéisme mystique, devient alors une espèce d’évidence qui s’impose à la pensée. »

Le lecteur de ce billet pourrait croire que je n’ai pas aimé le livre. Certainement pas. Je l’avais lu lors de sa parution en 2006, je n’en avais gardé aucun souvenir, j’ai donc eu envie de le relire.

Le style est alerte, bourré de questions posées par ses amis auxquelles il essaie de répondre. Beaucoup de citations. J’en reprends quelques-unes.

« Nous sommes disposés par nature à croire facilement ce que nous espérons, et difficilement au contraire ce dont nous avons peur. » (Spinoza)

« Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu. » (Voltaire)

« Dites-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu, je vous répondrai ensuite. » (Einstein)

L’auteur parle aussi du pari de Pascal :

« C’est surtout d’un point de vue philosophique que le pari de Pascal me paraît inacceptable. La pensée n’est pas un jeu de hasard. »

Je me demande si André Comte-Sponville écrirait le même livre maintenant. Je sais qu’il est très proche du bouddhisme mais ce n’est pas inconciliable le bouddhisme n’étant pas une religion.

16/10/2013

SIMONE WEIL.

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Simone Weil est une des personnalités choisie par Mona Ozouf pour son livre « Les mots des Femmes. »

Simone Weil est née en 1909, à Paris, dans une famille juive cultivée. Elle fait de brillantes études de philosophie dans la classe d’Alain, puis à l’Ecole normale supérieure dont elle sort agrégée. Elle mourra épuisée à l’hôpital d’Ashford en 1943.

C’est de toutes les femmes dont parle Mona Ozouf la plus difficile à comprendre, la plus controversée aussi.

Sur ces photos d’adolescente, elle apparaît charmante. Très vite, elle va s’appliquer à changer son apparence : un chapeau crasseux, une pèlerine grise, des sandales qu’elle porte même en hiver, pieds nus, elle ne veut pas séduire et s’attachera à devenir comme la jugeront ses compagnons de la rue d’Ulm « imbuvable ». De plus, elle veut vivre dans l’austérité la plus complète, vit dans des chambres pauvres,  jamais chauffées, couche par terre, ne veut rien posséder.

Elle abandonne l’enseignement pour travailler comme manœuvre à l’usine d’Alsthom. Elle est maladroite, se brûle, est débordée par les normes de vitesse, ravagée par des maux de tête. Elle tirera de cette expérience un livre « La condition ouvrière » dans lequel elle décrit minutieusement ce qu’elle vit : les pièces manquées, le salaire rogné, les écorchures aux mains, les réprimandes. Elle croyait à la noblesse du travail, elle découvre une tout autre réalité. « Il (le travail) l’ouvrier à l’outil, le transforme lui-même en outil, inapte à nouer des relations avec les autres outils que sont ses camarades. ».

En 1936, elle s’engage aux côtés des républicains dans la guerre d’Espagne. Un échec, car elle manie aussi mal le fusil que la machine à fraiser. Gravement brûlée après avoir posé le pied dans une marmite d’huile bouillante posée à ras du sol, elle doit repartir pour la France. Elle dira avoir compris « que l’Espagne est devenue le théâtre mensonger d’un affrontement entre communisme et fascisme. »

Son engagement comme infirmière en 1941, à Marseille, sera aussi un échec. Elle veut apporter des soins et un secours moral aux blessés sur le champ de bataille mais a comme objectif aberrant « de faire impression sur les soldats ennemis ».

Simone Weil veut être exceptionnellement libre. Elle veut penser librement, ne veut régler son action que sur son propre jugement.

Cette conviction d’avoir toujours raison lui fera accepter la persécution des juifs pendant la guerre, ayant elle-même l’horreur d’être juive. Elle disait à Gustave Thibon « qu’elle ne savait pas ce qu’était l’essence d’être juive, en tout cas pas une race et, quant à la religion, assurément ce n’était pas la sienne. »

Dans son refus global de la personnalité, elle accorde si peu au rôle personnel des hommes dans l’histoire qu’elle va jusqu’à refuser de voir en Hitler un barbare ou un monstre mais « un simple instrument de cette logique impersonnelle qui veut que chacun commande là où il en a le pouvoir. »

Simone Weil détestait être une femme. Elle avait déjà constaté la condition humiliante des femmes ouvrières. Pour elle, à la subordination des femmes dans le travail, s’ajoute celle du mariage qui livre les femmes au bon plaisir de l’époux et l’angoisse de la vieillesse qui, d’après elle, touche plus sévèrement les femmes que les hommes : ayant perdu la fraîcheur de la jeunesse, elles deviennent « des êtres sans âge » !

Ce rejet de la féminité, fera qu’elle signera les lettres à sa mère d’un « ton fils respectueux ». Elle rejette la sexualité parce qu’elle n’y voit que soumission.

On a souvent parlé de sa conversion au christianisme. Qu’en est-il ? Elle a eu des contacts avec des prêtres et des religieux afin de leur poser des questions sur la foi dans l’Eglise catholique. Le père Joseph-Marie Perrin, religieux dominicain, l’accompagnera lorsqu’elle sera à Marseille entre 1940 et 1942. Pour Mona Ozouf, elle ne s’est jamais convertie mais tous les historiens ne sont pas d’accord avec elle.

Le dernier paragraphe qui lui consacre Mona Ozouf est très éclairant sur la personnalité de Simone Weil, pleine de contradictions. Je le reproduis intégralement.

« Hérétique, a dit Bossuet, tout homme qui pense. A suivre les oscillations perpétuelles de cette pensée exigeante et obstinée, trouée d’éclairs, on se persuade que Simone Weil est profondément hérétique. Hérétique politique au milieu d’une foule de croyants. Hérétique religieuse, servante d’un Dieu caché et absent du monde, qui réservait probablement des surprises au pauvre père Perrin, si désireux de la croire prête pour la conversion. Hérétique de cette terre, être insaisissable et génial, tombé d’une autre planète. Alain, comme si souvent, l’avait laconiquement et merveilleusement exprimé : « une Martienne » selon lui.

J’avoue avoir été étonnée du portrait que fait Mona Ozouf de Simone Weil. Elle reconnaît son intelligence, son engagement mais souligne aussi son intransigeance. J’ai toujours cru qu’elle s’était convertie au christianisme mais qui peut savoir ce qu’elle pensait réellement.

Sa mort au sanatorium d’Ashford le 24 août 1943, officiellement de tuberculose, a aussi été sujet de polémiques parmi les historiens. Certains pensent qu’elle s’est suicidée. Ce qui est certain c’est que sa privation volontaire de nourriture a accéléré sa mort.

Mona Ozouf ne parle pas de son œuvre littéraire sauf de son livre « La condition ouvrière ». Elle a beaucoup écrit : « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » « La pesanteur de la Grâce » « Enracinement » « Attente de Dieu »

Je garderai d’elle l’image d’une personnalité complexe qui s’est épuisée dans la fidélité à ses engagements.