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02/12/2009

JORGE SEMPRUN.

 

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Jorge Semprun est né à Madrid le 10 décembre 1923. Il est le fils d'un diplomate républicain espagnol. Sa famille s'exile en France pendant la Guerre d'Espagne. Il fait ses études secondaires au lycée Henri-IV à Paris, puis des études de philosophie à la Sorbonne. En 1942, il entre au Parti communiste espagnol et, en 1943, arrêté par la Gestapo, il est envoyé au camp de concentration de Buchenwald. Rentré à Paris en 1945, il s'engage dans la résistance clandestine contre le régime de Franco. Après avoir été exclu du parti communiste en 1964, il se consacre à l'écriture. De 1988 à 1991, il est Ministre de la culture du Gouvernement espagnol. En 1996, il est élu à l'Académie Goncourt. Il vit actuellement à Paris.

 

Romancier il a écrit de nombreux ouvrages dont "Autobiographie de Federico Sanchez" (son surnom dans la clandestinité) "L'écriture ou la vie" dans lequel il raconte sa déportation à Buchenwald,  "Mal et modernité" "Se taire est impossible" avec Elie Wiesel et "Adieu vive clarté".

 

Scénariste, il est surtout connu pour "La Guerre est finie" d'Alain Resnais, "Z", "L'Aveu", "Section spéciale" de Costa-Gavras, "L'Attentat"  d'Yves Boisset.

 

ADIEU,  VIVE  CLARTE...

 

Le titre est emprunté à un vers de Charles Baudelaire, "Chant d'automne"

"Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres;
Adieu, vive clarté de nos étés si courts."

 

L'auteur présente son livre comme le récit de la découverte de l'adolescence et de l'exil, des mystères de Paris, du monde, de l'appropriation de la langue française.

 

La guerre d'Espagne étant "perdue" Jorge arrive à Paris début 1939 et est interne au lycée Henri-IV. Tout au long du livre il revient sur "Madrid était tombée et j'étais seul, foudroyé".

 

Un autre souvenir, reviendra aussi plusieurs fois. Il entre dans une boulangerie, commande un croissant. La boulangère ne le comprend pas. Le toisant, "elle invectiva à travers moi les étrangers, les Espagnols en particulier, rouges de surcroît, qui envahissaient pour lors la France et ne savaient même pas s'exprimer". Il décide alors que jamais plus personne ne pourra lui reprocher son accent. "J'ai pris la décision d'effacer au plus vite toute trace d'accent de ma prononciation française : personne ne me traitera plus jamais d'Espagnol de l'armée en déroute, rien qu'à m'entendre."

 

Les deux souvenirs sont liés, l'humiliation ressentie par un adolescent, blessé pour son pays et par ce qu'il est, un exilé.

 

Il parcourt Paris tout en récitant des poèmes. Il dévore Baudelaire, Rimbaud, Sartre, Nizan, Malraux, Giraudoux, Gide. Il s'approprie la langue comme il se l'était promis.

 

Il mélange le passé et le présent, regrette son passé communiste, critique l'idéologie marxiste et certains régimes comme Cuba.

 

J'ai été assez déroutée par le l'ouvrage. L'auteur n'est pas facile à suivre dans ses digressions, ses retours en arrière. Mais il est intéressant quand il parle de ses "auteurs", de l'influence de ses lectures sur sa vie. Ou encore de la fatigue à vivre qu'il éprouve : "la fatigue de vivre qui m'habite depuis lors, comme une gangrène lumineuse, une présence aiguë du néant. Et que je parviens généralement à dissimuler, de sorte que presque personne ne me croit quand j'y fais allusion. Ce que je fais, toutefois, toujours, et par pure courtoisie, sur le mode de la plaisanterie : pour que l'incrédulité que provoque habituellement ma sortie ne soit pas blessante. Ni pour moi ni pour celui ou celle qui aurait à l'exprimer."

 

En refermant le livre, je me suis dit, qu'une fois de plus un écrivain, se rappelant sa jeunesse ou son adolescence, soulignait leur importance sur sa vie. Il avait mal vécu son séjour en internat, mal digéré la "déroute" espagnole, "Franco, un général des guerres coloniales africaines, bedonnant, à voix de castrat, mais tenace, impitoyable et froid, qui régnerait sur l'Espagne, pendant près de quarante ans, contre tout espoir et toute prévision."

 

Mais il va réagir, faire en sorte qu'on ne le traitera plus comme un étranger, organiser la résistance contre le régime franquiste, devenir "Français" mais sans rien renier de ses origines. Il écrira des livres en espagnol et sera Ministre de la culture en Espagne.

 

Ses expériences renforceront sa conviction, il faut lutter pour que le monde soit plus humain.

 

19/11/2009

LES TRIBULATIONS D'UNE CAISSIERE.

 

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Anna Sam qui est l'auteur de ce petit livre a été caissière de supermarché pendant huit ans. Elle avait exercé ce métier, comme beaucoup d'étudiants, pendant ses études : bac+5, DEA de littérature française. Après quelques stages dans des maisons d'édition, elle décide de faire de son travail d'étudiant son premier boulot. Comme les anecdotes qu'elle raconte à ses amis les font rire, elle décide d'en faire un blog. Un journaliste de la presse régionale le remarque, en parle et François Azouvi, des éditions Stock, lui demande d'en faire un livre. Elle troque son statut de caissière pour celui d'auteur. Elle est actuellement rédactrice en chef adjointe du site www.bdencre.com. Elle continue son blog, a ouvert un forum et se dit ravie d'avoir pu contribuer à faire mieux connaître les difficultés rencontrées par celles qu'on appelle "hôtesses de caisse".

 

Ce livre m'a fait beaucoup rire. L'auteur décrit avec beaucoup d'humour son travail de caissière et le comportement de certains clients. Défilent les malins, les bougons, les agressifs, les râleurs, les atteints de téléphonite aiguë, les gênés d'acheter des DVD porno, les dragueurs, les voleurs... Les dialogues entre Anna et les clients sont savoureux.

 

Ainsi cet exemple d'un client "malin".

 

" - Vous êtes ouverte ?
- Moi non, mais ma caisse oui. Bonjour !

- Super !

Les quatre articles sont scannés.

- 5,45 euros, s'il vous plaît.

- Attendez, ma copine a oublié un truc. Elle arrive tout de suite.

Cinq minutes plus tard, toujours pas de copine en vue et des clients qui attendent derrière.

- Je vous mets en attente ?
- Elle arrive ! Vous pouvez quand même attendre une seconde !

Et  c'est vrai, à ce moment-là, la caissière la voit qui arrive avec... deux paniers remplis à ras bord."

 

Un autre exemple parmi d'autres :

 

 "- Bonjour, vous avez moins de 10 articles ?
- Evidemment !
Nombre d'articles posés sur le tapis = 20.

- Merci de vous diriger vers une autre caisse.

- Feignante !"

 

N'allez pas croire que l'objectif de l'auteur est de se moquer de ses clients, non, elle veut faire comprendre combien le métier est difficile. Sourire, dire en une journée, 250 "Bonjour", 250 "Au revoir. Bonne journée", 500 "Merci", 200 "Avez-vous la carte fidélité?" 70 "Vous pouvez composer votre code", 70 "Vous pouvez retirer votre carte.", 30 "Les toilettes sont par là".

"Etre un robot ? Mais non. Un robot ne sourit pas."

 

Ce n'est pas tout. En-dehors du manque de considération ressenti, même quand il n'est pas voulu par les clients, vont s'ajouter bien des contraintes. Fatigue physique, pauses trop courtes, comptage et recomptage de la caisse, pression des chefs, plannings qui changent toutes les semaines etc.

 

Son livre a eu un grand succès. En juin 2009, elle a publié "Conseils d'amie à la cliente". Elle  écrira d'autres ouvrages. Peut-être sourira-t-elle en se rappelant  certains mots d'enfants :

 

Le petit Richard (sept ans) : Il est où ton lit ?

 

Le petit Nicolas (neuf ans) : Et à moi, tu m'en donnes des sous ?

 

Comme elle le dit :"il est loin le temps où avoir fait des études conduit à un emploi de rêve. Aujourd'hui, les diplômés universitaires occupent aussi bien souvent des petits boulots"

 

Et oui !

 

Anna Sam s'est battue contre l'ouverture généralisée des magasins le dimanche. Elle a pu expliquer l'illusion du volontariat, combien il est difficile de refuser 50 ou 100 euros quand on gagne peu.

 

11/11/2009

LUC FERRY.

 

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Luc Ferry est né le 1er janvier 1951 à Colombes. Il a épousé Dominique Meunier, dont il a eu une fille Gabrielle, puis, après son divorce, Marie-Caroline Becq de Fouquières dont il a eu deux enfants. Il est agrégé de philosophie et docteur d'Etat en Sciences politiques. Il a enseigné à l'Université de Caen et de Paris VII-Denis-Diderot. Il a présidé le Conseil National des programmes au ministère de l'Education nationale et a été ministre de la Jeunesse, de l'Education et de la Recherche de 2002 à 2004 dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin.

 

LE  PHILOSOPHE.

 

Luc Ferry a écrit de nombreux ouvrages à partir de 1984. La question, qu'il se pose le plus souvent, se trouve dans "La Sagesse des Modernes" écrit avec André Comte-Sponville : "Comment vivre ? Ce que nous cherchons ? Une spiritualité pour notre temps : une sagesse pour les Modernes. ... Notre problème ? Il tient en une question : quelle sagesse après la religion et au-delà de la morale ? Et les auteurs vont préciser : "Nous ne sommes sûrs ni l'un ni l'autre de nos réponses. Mais nous sommes certains, l'un et l'autre, de la pertinence de la question."

 

Effectivement, Luc Ferry reposera la question dans son essai : "Qu'est-ce qu'une vie réussie ?". L'intérêt du livre réside dans l'analyse que fait l'auteur des philosophies et des religions. Une étude passionnante qui nous plonge dans la pensée d'Aristote, Saint Augustin, Saint Thomas ou Saint Paul. Mais aussi Socrate, les stoïciens, Maïmonide, Averroès et même Nietzsche. La religion sera longtemps considérée comme détenant seule "la vérité" même quand elle est contredite par la raison.

 

Dans le monde sans Dieu, les sociétés modernes vont parfois définir le bonheur comme synonyme de réussite, de performance ce que rejette Luc Ferry : "Sans cesse nous vivons dans la dimension du projet, assujettis à des finalités localisées  dans un futur plus ou moins lointain, et nous pensons, illusion suprême, que notre bonheur dépend de la réalisation enfin accomplie des objectifs, médiocres ou grandioses, peu importe, que nous nous sommes assignés. ... Au reste, l'objectif une fois conquis nous faisons presque toujours l'expérience douleureuse de l'indifférence, sinon de la déception ; la possession des biens si ardemment convoités ne nous rend guère meilleurs ni plus heureux qu'avant. Les difficultés à vivre et le tragique de la condition humaine n'en sont guère modifiés et selon la fameuse formule de Sénèque "tandis qu'on attend de vivre, la vie passe".

 

C'est dans "L'homme-Dieu ou le Sens de la vie" que Luc Ferry précisera le mieux sa pensée. A partir du XVIIIe siècle, s'accomplit la montée de la laïcité. Au nom de la liberté de conscience, du rejet des dogmatismes, le contenu de la Révélation chrétienne va être "humanisé". C'est aussi à partir du XVIIIe siècle qu'apparaît le mariage d'amour et de la famille moderne, avec l'amour des enfants : "Cette émergence a conduit à une véritable divination de l'humain – en parallèle avec l'humanisation du divin – et elle a fait descendre le sacré dans l'être humain lui-même."

 

Luc Ferry ne m'a pas convaincue. Pourquoi l'homme-Dieu ? Je serais plutôt d'accord avec André Comte-Sponville, pour un humanisme qui considère l'humanité comme une valeur suprême et réfléchit à l'héritage du passé. Je dirais que croyants ou athées peuvent parfois partager les mêmes valeurs, celles qui sont universelles.  Il s'agira alors plus de fidélité que de foi. Suivre sa conscience, vouloir le bien de l'humanité mais sans en espérer une récompense dans l'au-delà.

 

LE  POLITIQUE.

 

"Comment peut-on être ministre ? Essai sur la gouvernabilité des démocraties". Le titre est ambitieux et demanderait un long développement. Luc Ferry rappelle sa participation au gouvernement mais il y mêle des considérations philosophiques.

 

Il raconte d'abord pourquoi il a décidé d'accepter la proposition faite par Jean-Pierre Raffarin de devenir ministre. Il présidait la commission des programmes et pensait tout naturellement qu'il pourrait mettre en oeuvre le programme qu'il avait préparé. La première surprise sera celle de l'intrusion des journalistes dans sa vie privée. Avec humour, il raconte comment un journaliste du Canard enchaîné a voulu visiter son appartement de fonction. Il apprendra vite qu'il est impossible de répondre à toutes les fausses rumeurs répercutées dans la presse.

 

Seconde surprise : le peu de pouvoir d'un ministre. Il va se heurter aux manifestations, aux syndicats. Ainsi, par exemple, a-t-il tenté d'imposer ce qui lui semblait aller de soi : le retrait de traitements pour les jours de grève. Ce n'était pas la tradition à l'Education nationale...

 

Ses préoccupations en arrivant au ministère concernaient la lutte contre l'illettrisme, la question de la violence et des incivilités, la réorganisation du collège unique et, corrélativement, de la voie professionnelle, et l'échec dans les premièrs cycles des universités. Il se dit ausi opposé à la prolongation de la scolarité obligatoire jusque 18 ans.Luc Ferry s'apercevra vite de la difficulté qu'il y a à proposer le moindre changement. Son passage comme ministre lui a laissé une certaine amertume bien perceptible dans le livre.

 

FERRY-JULLIARD.

 

Chaque semaine, sur LCI, Luc Ferry et Jacques Julliard confrontent  leurs opinions sur des problèmes d'actualité. Jacques Julliard est un journaliste, historien de formation et ancien responsable syndical, de sensibilité socialiste. Luc Ferry est sarkoziste, la confrontation de leurs points de vue est toujours intéressante.

 

Personnellement, je préfère Jacques Julliard à Luc Ferry. Je trouve que ce dernier est souvent de mauvaise foi tant il a à coeur de défendre les réformes de "son président". Ce débat lui permet cependant de rappeler ses idées pour l'enseignement et combien la lutte contre l'illettrisme est importante.

 

Luc Ferry est certainement un intellectuel qui compte. Surprise, dans une interview, pour Nouvelles clés, il confiera au journaliste qu'il avait découvert depuis peu l'amour pour les enfants. Et cette déclaration un peu surprenante pour celui qui apparaît surtout comme un intellectuel, parfois un peu trop sûr de lui : "On ne vit pas du tout de la même façon les images de catastrophes ou de guerre, autour de quoi tourne l'humanitaire, selon que l'on a ou que l'on n'a pas d'enfants qu'on aime." Peut-être !

 

27/10/2009

ELISABETH BADINTER.

 

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Elisabeth Badinter est née le 5 mars 1944. Elle est l'épouse de Robert Badinter, père de l'abolition de la peine de mort et mère de trois enfants. Agrégée de philosophie, elle a été maître de conférence à l'école polytechnique. Elle est aussi écrivain : L'amour en plus", "L'un est l'autre", "De l'identité masculine", "Fausse route".

 

Elle est connue pour son combat féministe et ses idées qui ont souvent suscité de violentes polémiques. Après avoir défendu l'interdiction du foulard dans les écoles, elle s'est récemment prononcée à propos de la burqua : "Ainsi dissimulée au regard d'autrui, vous devez bien vous rendre compte que vous suscitez la défiance et la peur, des enfants comme des adultes. Sommes-nous à ce point méprisables et impurs à vos yeux pour que vous nous refusiez tout contact, toute relation, et jusqu'à la connivence d'un sourire ?... En vérité, vous utilisez les libertés démocratiques pour les retourner contre la démocratie. Subversion, provocation ou ignorance, le scandale est mois l'offense de votre rejet que la gifle que vous adressez à toutes vos soeurs opprimées, qui, elles, risquent la mort pour jouir enfin des libertés que vous méprisez. C'est aujourd'hui, votre choix, mais qui sait si demain vous ne serez pas heureuse de pouvoir en changer. Elles ne le peuvent pas...Pensez-y".

 

J'ai repris cet extrait car il rend bien la personnalité d'Elisabeth Badinter. Elle s'exprime toujours clairement, calmement mais avec conviction,  que ce soit dans ses livres, dans des interviews ou des débats télévisés.

 

L'AMOUR EN PLUS.

 

L'ouvrage est une étude issue d'un séminaire dispensé à l'Ecole polytechnique au sujet de l'histoire de l'amour maternel du XVIIème au XXème siècle. La question que se pose l'auteur est celle-ci : L'amour maternel est-il un instinct qui procéderait d'une "nature féminine" ou bien relève-t-il largement d'un comportement social, variable selon les époques et les moeurs ?

 

L'auteur va, dans une première partie, analyser le statut du père, de la mère, de l'enfant. Elle rappelle le long règne de l'autorité parentale et maritale. Au Moyen Age, le père avait le droit de mort sur ses enfants, droit qui sera supprimé au XIIème siècle sous l'influence de l'Eglise : "Le père ne peut détruire ce qui a été créé par Dieu". Mais, même au XVIIeme siècle, c'est la crainte qui domine la relation familiale. L'obéissance de la femme à son mari sera reprise par Napoléon dans le code civil avec une justification qui devrait étonner : "L'ange l'a dit à Adam et Eve". (!)

 

L'auteur va analyser le statut de l'enfant avant 1760. L'enfant fait peur : "Aussitôt né, l'enfant est symbole de la force du mal, un être imparfait accablé sous le poids du péché originel". Cette conception augustinienne est d'ailleurs reprise par Port Royal. L'enfant gêne, il apparaît comme un fardeau. Les femmes riches confient leurs bébés à des nourrices, parfois pendant très longtemps (cinq ans !). La mise en nourrice va s'étendre à toutes les couches de la société, pour des raisons économiques parfois, l'épouse qui travaille ne peut s'occuper de son bébé. La condition de l'enfant est effroyable, la mortalité infantile vertigineuse. "... la mort d'un enfant est ressentie comme un accident presque banal, qu'une naissance ultérieure viendra réparer." Ce que décrit Elisabeth Badinter donne le frisson, enfant emmailloté, les bras le long du corps, pendu à un clou ! L'allaitement est déclaré ridicule et répugnant. S'occuper des enfants n'est pas valorisant, celles qui le peuvent rechercheront un "savoir" qu'on leur refusait. C'est sans état d'âme qu'elles confient leurs enfants à des gouvernantes, des précepteurs ou les placent dans des internats.

 

Dans le dernier tiers du XVIIIème siècle, s'opère une révolution des mentalités. "Après 1760, les publications abondent qui recommandent aux mères de s'occuper personnellement de leurs enfants et leur "ordonnent" de les allaiter. Elles créent l'obligation pour la femme d'être mère avant tout, et engendrent un mythe toujours bien vivace deux cents ans plus tard : celui de l'instinct maternel, ou de l'amour spontané de toute mère pour son enfant."

 

Rousseau exposera ses idées sur l'éducation des enfants dans l'Emile : "Du souci des femmes dépend la première éducation des hommes ... Elever les hommes quand ils sont jeunes, les soigner quand ils sont grands, les conseiller, les consoler ... voilà les devoirs des femmes de tous les temps." Tous vont persuader les femmes qu'elles y trouveront le "bonheur" et pour justifier l'allaitement on va jusqu'à faire des comparaisons avec les animaux ! La femme devient femelle ! On abandonne le maillot, l'hygiène devient importante mais c'est au prix de l'aliénation de la femme, qui devient "mère" à plein temps.

 

Si on ne peut que se réjouir de l'amélioration du statut de l'enfant, la pression exercée sur les femmes est telle qu'elle engendrera un sentiment de culpabilité qui perdurera. Il faut être une "bonne mère", est indigne celle qui refuse d'avoir des enfants ou ne se dévoue pas totalement à eux. L'abnégation devient la vertu suprême.

 

Il n'est pas difficile de deviner combien il sera difficile pour une femme d'accéder aux études, au travail et à notre époque, l'égalité homme/femme, prônée par les philosophes des Lumières n'est toujours pas acquise. De plus, même si les hommes ont pris conscience du rôle qu'ils doivent jouer en tant que père, la responsabilité des femmes dans l'éducation des enfants est encore écrasante.

 

J'ai trouvé le livre passionnant. Une plongée dans l'histoire nous permet de comprendre comment les théories religieuses ou philosophiques ont façonné la société et combien elles peuvent encore peser à notre époque. Un exemple : le vieux concept du "respect de la nature", sur lequel se sont appuyés ceux qui ont imposé l'allaitement, resurgit encore dans bien des débats éthiques.

22/10/2009

ELIETTE ABECASSIS.

 

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Eliette Abécassis est née le 27 janvier 1969 à Strasbourg. Son père, Armand Abécassis, est professeur de philosophie à la faculté de Bordeaux et spécialiste de la pensée juive. Après avoir suivi les classes préparatoires littéraires au lycée Henri IV à Paris, elle intègre L'Ecole Normale supérieure de la rue d'Ulm et  obtient l'agrégation de philosophie.

 

Elle publie son premier roman "Qumran" en 1996 : un jeune juif orthodoxe enquête sur des meurtres mystérieux, liés à la disparition des manuscrits de la mer Morte. C'est le premier ouvrage d'une trilogie : "Le Trésor du Temple" et "La dernière tribu".

 

 "L'Or et la cendre" paraît en 1997. La même année, elle commence à enseigner la philosophie à la faculté de Caen. Après avoir publié un essai sur le Mal, "Petite Métaphysique du meurtre", elle s'installe pendant six mois à Mea Shearim, le quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem, pour écrire le scénario du film israélien d'Amos Gitaï "Kadosh". Elle s'inspirera du scénario pour son roman "La répudiée".

 

Elle se marie en 2001, à Jérusalem, et poursuit sa réflexion sur la condition féminine dans "Un heureux événement" et "Le Corset invisible".

 

MON PERE.

 

Le roman paraît en 2002. La narratrice Héléna, déprimée après le mort de son père, reçoit une lettre d'un inconnu, qui se présente comme son demi-frère. Ils iront tous deux à la recherche des secrets de ce père inconnu.

 

Ce n'est pas l'aspect de roman policier qui fait l'intérêt du livre mais la description de la relation quasi fusionnelle que la narratrice entretenait avec son père.

 

Le livre débute par la description de l'état où elle se trouve après la mort de son père : "Il y a deux ans, lorsque j'ai perdu mon père, je n'avais plus de goût à la vie. Plus rien, plus personne ne trouvait grâce à mes yeux, et je me suis laissé envahir par une force inquiétante et diffuse, qui m'aspirait, m'empêchant de me lever le matin, de sortir et de voir des amis, sans que je puisse rien faire."

 

Ce père libraire qu'elle décrit comme " un voyageur de l'esprit, un passeur, un donneur de rêves, un promeneur de l'Histoire".

 

Elle dira comment il lui a appris ce qu'à son tour, elle devra transmettre :
"Mon père m'a appris que le langage est essentiel pour l'homme, car c'est par la parole que l'homme a accès au monde. ... Mon père disait : il ne faut pas oublier que nous avons des ancêtres, le passé est si proche que l'on peut tendre la main pour y toucher. ... Mon père disait : on ne peut pas être heureux, on peut être joyeux."

 

On retrouve des valeurs essentielles du judaïsme : le devoir de transmission, la certitude de n'être qu'un "maillon" dans la chaîne humaine.

 

LA  REPUDIEE.

 

Rachel et Nathan ont fait un mariage arrangé comme il est de tradition dans la communauté hassidique. (mouvement religieux ultra-orthodoxe). Rachel a aimé son mari dès le premier regard. Elle travaille dans la boutique de son oncle pour permettre à son mari d'aller étudier toute la journée à la yechiva et accepte toutes les contraintes imposées aux femmes. Ils sont heureux, très amoureux, mais n'ont pas d'enfant.

 

Le drame va ébranler leur couple après dix ans de mariage. La loi hassidique donne au mari la possibilité de répudier une femme stérile. Le Rav presse Nathan de le faire. Mais, pour lui comme pour elle, c'est un vrai déchirement. Nathan ne se décide pas au divorce mais est malheureux car les pressions de la communauté sont très fortes. Il décide de ne plus avoir de relations sexuelles puisqu'ils ne peuvent procréer. "Je suis retournée dans mon alcôve pour une nuit d'insomnie. Tourner et tourner dans mon lit, encore et encore à penser à lui, à son corps, au dessin étrange de son dos un peu arqué, à sa poitrine imberbe. Mon sein me faisait mal de le vouloir".

 

Rachel décidera de quitter Nathan alors qu'elle sait qu'elle n'est pas stérile mais ne le dit pas : "Je lui tends le parchemin. ... Tout mon corps frémit. IL me retient entre ses bras. Longtemps, nous restons ainsi, sur le pas de la porte, serrés ensemble, avec amour et pitié."

 

La soeur de Rachel, Naomi, n'acceptera pas d'épouser Yossef  car elle est amoureuse de Yacov, dont la communauté ne veut plus, parce qu'il est parti faire l'armée "une abomination".

 

Deux chemins différents pour ces deux soeurs, acceptation ou rébellion, mais toujours par amour.

 

J'avais beaucoup aimé le film, j'ai aimé le livre. J'adhère à ce qu'elle dit :"Je crois que le romancier doit raconter une histoire, prendre le lecteur par la main, et l'entraîner dans une intrigue construite qu'il ne puisse plus quitter."