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24/01/2010

PHILIPPE GRIMBERT : UN SECRET.

 

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Philippe Grimbert est né à Paris, en 1948. Psychanalyste lacanien, il travaille dans deux instituts médico-éducatifs, à Asnières et à Colombes, auprès d'adolescents autistes ou psychotiques. Passionné de musique, de danse et d'informatique, il a publié deux essais :  "Psychanalyse de la chanson" et "Pas de fumée sans Freud". Il est aussi l'auteur de trois romans : "La fille de l'être " La Petite Robe de Paul" "Un secret", roman autobiographique. Claude Miller s'est inspiré du roman pour réaliser en 2007, le film "Un secret".

 

UN  SECRET.

 

Fils unique, Philippe s'invente un frère. Il souffre d'être un enfant chétif, a l'impression de décevoir ses parents, tous deux sportifs. Louise va lui apprendre l'histoire de sa famille. Maxime, son père, a épousé sa mère, Tania, après l'arrestation par les Allemands de sa femme, Hannah. C'est volontairement qu'Hannah a donné ses vrais papiers lorsqu'elle devait rejoindre la zone libre où se trouvaient déjà Maxime et Tania. Elle a été arrêtée avec son fils, Simon. Maxime, qui était déjà amoureux de Tania, l'épousera après la guerre. Philippe apprend donc l'existence de son frère et le secret de ses parents. Pour les épargner, il ne dit rien et attend le moment favorable. Il annoncera à ses parents qu'il sait tout et qu'Hannah et Simon ont été gazés en arrivant à Auchwitz. Pour épargner son père, il lui cache la décision d'Hannah, de se laisser volontairement embarquer par les Allemands, avec son fils, parce qu'elle avait appris que Tania avait rejoint Maxime en zone libre et qu'elle savait Maxime amoureux d'elle.

 

L'intérêt du livre réside dans la personnalité du narrateur, Philippe. Il s'invente un frère, ce qui est banal. Combien d'enfants ont un frère, une soeur, un ami ou une amie imaginaires très souvent pour faire des confidences, raconter leur journée, partager leurs peines ou leurs joies. Philippe, lui, va faire de son frère imaginaire, un autre qui vivra à sa place. Il l'imagine comme son contraire : "Glorieux, fier, rebelle, sportif"  un frère qui a l'admiration de ses parents ce que lui, enfant chétif,  est persuadé qu'il n'a pas. Son frère imaginaire l'aide à surmonter ses peurs mais très vite il lui abandonne une partie de sa vie : "Chaque début d'année je me fixais le même objectif : attirer l'attention de mes maîtres, devenir leur préféré, monter sur l'une des trois marches du podium. De cette seule compétition je pouvais prétendre être le vainqueur. Là était mon domaine, à mon frère j'avais abandonné le reste du monde : lui seul pouvait le conquérir.""Je ne me mêlais jamais aux jeux des autres enfants qui déjà suivaient les traces de leurs parents, je laissais mon frère les rejoindre et leur disputer le ballon, triompher sur les pistes et les courts libérés par les adultes."

 

La relation avec son frère imaginaire, va évoluer. Il en devient jaloux : "Frère ennemi, faux frère, frère d'ombre, retourne à ta nuit ! Mes doigts dans ses yeux j'appuyais de toutes mes forces sur son visage pour l'enfoncer dans les sables mouvants de l'oreiller."

 

Apprendre la vérité, va le transformer. "J'avais quinze ans, je savais ce qu'on m'avait caché et à mon tour je me taisais par amour. Les révélations de mon amie ne m'avaient pas seulement rendu plus fort, elles avaient aussi transformé mes nuits : je ne luttais plus avec mon frère, maintenant que je connaissais son nom ... Depuis que je pouvais les nommer, les fantômes avaient desserré leur étreinte : j'allais devenir un homme."

 

Un soir qu'il rentre de la faculté, il trouve sa mère en pleurs : Eco, leur chien est mort. Maxime est effondré. C'est le moment que Philippe choisit pour dire à son père qu'il sait tout. :"J'ai prononcé le nom d'Hannah et celui de Simon. Surmontant ma crainte de le blesser je lui ai livré tout ce que j'avais appris, ne laissant dans l'ombre qui l'acte suicidaire d'Hannah. Je l'ai senti se raidir, serrer ses mains sur ses genoux. J'ai vu blanchir ses jointures mais, décidé à poursuivre, je lui ai donné le numéro du convoi, la date du départ de sa femme et de son fils pour Auschwitz, celle de leur mort. Je lui ai dit qu'ils n'avaient pas connu l'horreur quotidienne du camp. Seule la haine des persécuteurs était responsable de la mort d'Hannah et de Simon. Sa douleur d'aujourd'hui, sa culpabilité de toujours ne devaient pas permettre à cette haine d'exercer encore une fois ses effets."

 

Cette confidence va permettre de réconcilier Philippe avec son père : "Au moment où je partais me coucher il m'a arrêté, d'une pression légère de sa main sur mon épaule. Je l'ai serré dans mes bras, ce que de ma vie je n'avais pas encore fait. ... je venais de délivrer mon père de son secret."

 

L'ouvrage est un livre subtil sur la culpabilité, le mensonge avec, en toile de fond, l'histoire de l'époque : la guerre, l'étoile jaune imposée aux Juifs, la fuite en zone libre, l'holocauste. 

 

Le livre est sobre, pudique. Apprendre la vérité sur l'histoire de sa famille, vérité que ses parents lui ont cachée, va transformer Philippe et lui permettre de devenir adulte.

 

L'auteur, psychanalyste, dénonce les ravages que peuvent causer les secrets de famille, chez les adultes, les ados, les enfants. Témoignage mais aussi plaidoyer : cacher un passé, même honteux, est dévastateur.

 

19/01/2010

PHILIPPE CLAUDEL : LE RAPPORT DE BRODECK

 

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PHILIPPE CLAUDEL est né le 2 février 1962 à Dombasle-sur-Meurthe. Il est agrégé de français et maître de conférence à l'université de Nancy. Ses oeuvres les plus connues sont : "Les Ames grises", prix Renaudot, adapté au cinéma en 2005, "La petite Fille deMonsieur Linh, et "Le Rapport de Brodeck" pour lequel il a obtenu le Prix Goncourt des Lycéens et le Prix des lecteurs du Livre de Poche. Réalisateur, son premier film "Il y a longtemps que je t'aime" a obtenu le César du meilleur film en 2009.

 

LE  RAPPORT  DE  BRODECK.

 

L'histoire se passe dans un village semblable à n'importe quel autre. Il a son maire, son instituteur, son curé ; une auberge, un café, un marché. Il va pourtant s'y passer des choses horribles.

 

Pendant la guerre, les Allemands débarquent et sèment la terreur. Leur capitaine leur ordonne d'aller chercher toutes les armes. Aloïs Collar, un peu par bravade, affirme qu'il n'en possède pas. Les soldats trouvent cependant un vieux fusil. Collar est emmené et le lendemain, devant tout le village convoqué par le capitaine Buller, il est abattu d'un coup de hache. Son corps restera là pour "l'exemple". Peu de temps après, Buller convoque le maire et lui ordonne de "purifier le village". Le maire lui livre Brodeck et Frippman, deux étrangers : "Frippman et moi avions en commun de ne pas être nés au village, de ne pas ressembler à ceux d'ici, yeux trop sombres, cheveux trop noirs, peau trop bistre...".

 

A la  surprise générale, Brodeck revient au village. Il reprend son travail qui consiste à  répertorier les plantes et à envoyer des rapports à l'administration. Un an plus tard, un étranger s'installe au village. Il ne dit pas son nom, ni d'où il vient, ni pourquoi il est là. Peu à peu il suscite la suspicion. Que fait-il ? Pourquoi se promène-t-il dans la montagne ? Pourquoi écrit-il ?

 

L'étranger, "l'Anderer"convie les villageois à une exposition intitulée "Portraits et Paysages" et les villageois, se voient dans les portraits qu'il a fait d'eux "comme dans un miroir". Ils ne le supportent pas et détruisent les tableaux. Leur haine augmente. Ils vont s'emparer du cheval et de l'âne de l'étranger, les noyer dans des conditions horribles, devant tout le village qui ne dit rien. L'horreur ne s'arrêtera pas. Ils vont tuer l'étranger dans l'auberge. Brodeck qui est venu chercher du beurre, découvre le meurtre. Les notables vont lui demander d'écrire un rapport pour les disculper. C'est ainsi que commence le livre :

 

"Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache. Moi, je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer. Mais les autres m'ont forcé : "Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dit, tu as fait des études."

 

Brodeck va écrire son rapport en y mêlant ses souvenirs du camp de concentration. "Parfois, lorsque les gardes étaient ivres ou désoeuvrés, ils s'amusaient avec moi en me mettant un collier et une laisse. Il fallait que je marche ainsi, avec le collier et la laisse. Il fallait que je fasse le beau, que je tourne sur moi-même, que j'aboie, que je tire la langue, que je lèche leurs bottes. Les gardes ne m'appelaient plus Brodeck, mais Chien Brodeck".

 

En écrivant son rapport, il y mêle ses réflexions : "On ne se rend jamais trop compte combien le cours d'une vie peut dépendre de choses insignifiantes, un morceau de beurre..."
Depuis ce qu'il appelle "l'Ereignies"," la chose qui s'est passée", il vit dans la peur. "Le plus bizarre, c'est que lorsque je me trouvais au camp, que j'étais devenu Chien Brodeck, je n'avais plus peur. La peur n'existait pas là-bas, j'étais très au-delà d'elle. Car la peur appartient encore à la vie." "Je sais comment la peur peut transformer un homme ... C'est parce que la peur avait saisi quelques-uns à la gorge, que j'avais été livré aux bourreaux, et ces mêmes bourreaux, qui jadis avaient été comme moi, c'est aussi la peur qui les avait changés  en monstres, et qui avait fait  proliférer les germes du mal qu'ils portaient en eux, comme nous le portons tous en nous."

 

Revenu au village, après le camp, Brodeck va retrouver le mal. Les notables, qui ne supportent plus l'Anderer, parce qu'il est différent, vont se transformer en monstres.

 

Le roman est très noir. Pourtant, Philippe Claudel, va aussi y introduire la bonté. Le curé, alcoolique,  qui reçoit les plus noires confidences et se traite "d'homme-égout", même s'il ne croit plus en Dieu, reste parce qu'il se sent utile. "Les hommes sont bizarres. Ils commettent le pire sans trop se poser de questions, mais ensuite, ils ne peuvent plus vivre avec le souvenir de ce qu'ils ont fait. Il faut qu'ils  s'en débarrassent. Alors ils viennent me voir..." Et en parlant de l'Anderer : "Moi je suis l'égout, mais lui, c'était le miroir. Et les miroirs, Brodeck ne peuvent que se briser."

 

Il y a aussi, la femme qui l'a recueilli, amené au village, et l'a élevé, Fédorine. Sa femme Emélia et sa fille Poupchette. L'instituteur qui avait été bon pour lui lorsqu'il était arrivé au village. Et même l'étranger, que Brodeck admire, avec qui il partage l'amour des plantes et qui va lui montrer un livre magnifique, qu'il avait en cherché en vain quand il était étudiant. "Son visage avait toujours un grand sourire qui remplaçait souvent les mots dont il était économe. Ses yeux étaient très ronds, d'un beau vert jade, et sortaient un peu de sa face ce qui rendait son regard encore plus pénétrant. Il parlait très peu. Il écoutait surtout."

 

Le roman est magnifique. Le lecteur sera peut-être gêné par les allers et retours que fait l'auteur entre le camp et le village et par certaines similitudes. L'Ereignies se produit parce que le village a été traumatisé par la guerre. Brodeck doit écrire le rapport pour que ceux qui ont commis ces choses horribles puissent oublier.

 

Je ne sais pas quel message Philippe Claudel veut nous livrer par son roman. J'y ai trouvé la dualité de l'homme chez qui le bien et le mal coexistent. Son libre arbitre lui permet de choisir de faire le bien ou le mal, ou plutôt ce qu'il considère comme étant le bien ou le mal. C'est la condition humaine. C'est elle qui nous donne des héros, des saints mais aussi des monstres.

06/01/2010

L'ACCORDEUR DE PIANO.


 

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DANIEL MASON est né et a grandi à Palo Alto en Californie. Il est diplômé en biologie de l'Université de Harvard et a passé une année à étudier la malaria à la frontière de la Birmanie et de la Thaïlande. Il y a écrit une grande partie de son roman, pour lequel il a obtenu le prix du "Roman Evasion". Il vit actuellement à San Francisco.

 

En 1886, à Londres, Edgar Drake reçoit une étrange requête du Ministère de la guerre. Il doit quitter sa femme et sa paisible vie londonienne pour partir dans la jungle de Birmanie, afin d'accorder un piano Erard. L'instrument appartient au médecin-général Anthony Carroll, qui a obtenu du Ministère de la guerre qu'on lui envoie un piano à Mae Lwin, dans les états Chan. Ensuite, il a réclamé un accordeur : "On déplace beaucoup plus facilement un homme qu'un piano."  

 

Comme Edgar Drake s'étonne qu'une telle requête soit acceptée, le Colonel, qui lui demande de partir, lui répond : "Les Etats Chan sont anarchiques. A l'exception de Mae Lwin. Carroll a fait plus et mieux à lui tout seul que plusieurs bataillons. C'est un homme indispensable, à la tête de l'un des postes les plus dangereux et les plus importants de nos colonies. ... S'il faut un piano pour maintenir Carroll en place, ce n'est pas trop cher payé."

 

Edgar Drake accepte, encouragé par sa femme "c'est une très belle idée de se servir de la musique pour apporter la paix."

 

Edgar s'embarque pour un très long voyage à travers l'Europe, la mer Rouge, l'Inde pour atteindre enfin la Birmanie et les terres les plus reculées des Etats Chan. Sur le chemin, il croisera des soldats, des mystiques, des bandits, des conteurs. Il va être subjugué par l'exotisme des cultures dont il ignore presque tout, par la beauté des paysages, par la musique, des chants qu'il ne connaît pas et qui le bouleversent.

 

Il faudra longtemps avant qu'il ne rencontre Anthony Carroll, mais au cours de son voyage, il apprend que celui-ci est aussi "légendaire que la reine d'Angleterre". Un soldat lui raconte comment parti dans la jungle avec une dizaine de soldats, il est attaqué dans une clairière. Une flèche vient se ficher dans un arbre au-dessus de sa tête. Les soldats se cachent derrière les arbres, lui reste seul et commence à jouer de la flûte. Les assaillants sifflent le même air, répondant par trois fois au son de la flûte. Carroll peut repartir avec ses soldats. Il a traversé le territoire le plus dangereux sans avoir tiré un seul coup de fusil ! L'air était une chanson d'amour Chan et Carroll dira plus tard : "Un homme ne peut pas tuer quelqu'un quand il joue un air qui lui rappelle son premier amour."

 

Edgar Drake finira par connaître Antony Carroll. Médecin, il soigne comme il le peut, collectionnant les plantes. En secret, il essaie d'obtenir un traité de paix avec les chefs locaux.

 

Après avoir accordé le piano, Edgar Drake ne peut se résigner à quitter Mae Lwin. Il est tombé amoureux d'une jeune birmane, Khin Myo et du pays. Mais la fin de l'ouvrage est tragique et inattendue.

 

J'ai bien aimé le livre. L'auteur nous apprend beaucoup sur la Birmanie, le pays, les cultures mais aussi  le contexte historique : la pacification des Etats Chan a été une période critique pour l'expansion de l'Empire britannique. L'histoire se termine en avril 1887. Après une victoire militaire des Britanniques, la soumission des Etats Chan du sud fut obtenue rapidement.

 

L'auteur n'est pas tendre envers les officiers britanniques. C'est pourquoi, le personnage d'Anthony Carroll, qu'il a inventé et a réussi à nous rendre crédible est bien "une victoire de la musique sur les fusils."  Ainsi quand il invite un des chefs de la confédération du Limbin avec laquelle les forces anglaises sont en guerre, dans l'espoir d'obtenir une rencontre avec la confédération, il demande à Edgar Drake de jouer "un morceau qui éveillera chez le prince des sentiments de bienveillance et d'amitié, qui témoignera de nos bonnes intentions..."

 

Le livre est très poétique. Comme Edgar Drake, j'ai été envoûtée par le pays, les odeurs, la musique du vent, de l'eau, les oiseaux, les jolies birmanes maquillées au "thanaka".

 

Pour terminer, un extrait que je trouve révélateur de l'esprit du livre. Il s'agit d'une randonnée avec le médecin, à la recherche de plantes : "Au-dessus d'eux, un rapace qui volait en cercles fut pris par un courant ascendant ; Edgar se demanda ce que l'oiseau voyait de là-haut : trois silhouettes minuscules qui trottinaient sur une piste sinueuse encerclant les collines calcaires, les villages miniatures, la Salouen qui serpentait paresseusement, les montagnes à l'est, le plateau Chan, incliné jusqu'à Mandalay, et puis toute la Birmanie, le Siam, l'Inde, les armées rassemblées, des colonnes de militaires français et anglais en attente, invisibles les unes pour les autres mais que l'oiseau, lui, distinguait, et entre elles trois hommes occupés à cueillir des fleurs."

 

30/12/2009

LES RELIGIONS MEURTRIERES.

 

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ELIE BARNAVI est professeur d'histoire de l'Occident moderne à l'université de Tel-Aviv. Il a été ambassadeur d'Israël en France de 2000 à 2002. Il dirige le comité scientifique du Musée de l'Europe, à Bruxelles. (voir le billet "Une histoire moderne d'Israël" 25/05/08)

 

Dans l'avant-propos, Elie Barnavi rappelle qu'on nous avait annoncé "la mort de Dieu". Pourtant en cette fin d'année ne constatons-nous pas son retour en force dans le fracas de bombes et la lueur des incendies ? Mais, dit très justement l'auteur, de Dieu, on ne sait rien. Le retour du religieux est en réalité le retour des religions. Ce qui est très différent.

 

Elie Barnavi nous invite à considérer la carte des religions du monde du XXème siècle. Quel bouleversement ! "Les Juifs ont émigré de l'Europe orientale vers l'Amérique, l'Europe occidentale et la Palestine/Israël, puis d'Afrique du nord et des pays musulmans de la Méditerranée orientale vers Israël, la France et le Canada. Dans le même temps, par vagues successives, des catholiques (irlandais, italiens, polonais, latino-américains) débarquaient aux Etats-Unis, jusqu'à compter pour une bonne moitié dans la mosaïque religieuse de ce pays à l'origine protestant. Hindous, bouddhistes et taoïstes ont essaimé dans le monde entier avec les fortes émigrations en provenance de l'Inde, de la Chine et de l'Asie du Sud-Est, avec des concentrations particulièrement denses sur la côte des Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Enfin, avec quelque vingt millions de musulmans en Europe, l'islam y est désormais solidement implanté comme la deuxième confession en chiffres absolus. La religion s'est mondialisée."

 

La première réflexion de l'auteur porte sur ce que sont les religions. Même si on parle volontiers des trois religions monothéistes, il ne s'agit pas d'un bloc monolithique. Leur évolution a été très différente, les courants nombreux dans la même religion. Toute religion est une manière de structurer le monde, de donner une signification à l'existence humaine et d'organiser la communauté, mais elles n'ont pas le même rôle social ou le même fonctionnement. Pourtant toute religion est politique. "Toute religion révélée est une religion de combat ; seules les armes changent, et l'ardeur à s'en servir."

 

L'auteur rappelle la longue évolution du christianisme qui, en France, par exemple, aboutira à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, à la laïcité. Il rappelle aussi comment le communisme a un temps remplacé le christianisme mais en reprenant toutes les caractéristiques de religions sauf l'espérance dans l'au-delà. Une jeune femme belge, enceinte, expulsée du Parti communiste, murmurera éplorée : "Mon fils naîtra en-dehors du parti."

 

L'objectif d'Elie Barnavi est de tenter d'expliquer le fondamentalisme à fondement religieux, surtout l'islam, qui est devenu le phénomène le plus angoissant de notre temps. Pourquoi la tentation fondamentaliste révolutionnaire est-elle aujourd'hui, plus forte que dans d'autres systèmes religieux, tout aussi politiques que lui ? Comment la combattre ?

 

L'auteur va faire un long détour historique, essentiel pour comprendre. Il va rappeler que le fondamentalisme révolutionnaire n'est pas spécifiquement musulman, même si c'est surtout le cas de nos jours. Pour lui "c'est une attitude d'esprit, qui, selon les époques, s'est manifestée avec plus ou moins de vigueur dans toutes les religions révélées." Les religions monothéistes sont nées à un moment donné, l'une remplaçant l'autre, mais avec la conviction qu'elle est nécessairement supérieure à l'autre. Ainsi toute religion porte la violence comme "la nuée l'orage". Mais, ajoute-t-il, c'est vrai de toute institution humaine : l'Etat, la nation, la classe, le Parti.... Il y a les textes sacrés et il y a ce que les hommes en font. "Les Ecritures sont des auberges espagnoles, on y vient avec ce qu'on a et l'on y trouve ce qu'on veut." Ainsi est-il stupide d'aller glaner dans le Coran les sourates qui prêchent la guerre sainte, d'autres versets ou sourates diront exactement le contraire.

 

Un chapitre important est consacré à la vérité. Les religions apportent des réponses diverses. Affirmation théologique  d'une vérité absolue pour le christianisme. "La vérité est, indépendamment de nous, et il nous appartient de la découvrir. Le salut consiste précisément en cette découverte." Le Juif croit à la vérité objective mais ne se soucie point de l'atteindre. Il s'intéresse d'abord à l'action. La vérité est du ressort de Dieu mais la loi est absolue. Il rappelle comment Hannah Arendt, petite fille, voulant provoquer son maître lui avait annoncé qu'elle ne croyait pas en Dieu. "Mais...qui te le demande ? lui avait rétorqué le rabbin. "Un bon juif, un bon musulman est celui qui obéit à un ensemble de préceptes ; un bon chrétien est celui qui a la foi chevillée au corps."

 

L'auteur va consacrer un très long chapitre à l'islam d'aujourd'hui travaillé par le fondamentalisme révolutionnaire. "Une internationale terroriste musulmane a déclaré une guerre sans merci à l'Occident "athée". Pour Elie Barnavi, le bonheur de l'occident a été de faire la distinction entre le spirituel et le temporel ce que ne fait pas l'islam. "D'emblée, Mahomet est prophète et chef de guerre, fondateur de religion et législateur, dirigeant d'une communauté de croyants qui est en même temps le premier Etat musulman. Religion et empire ne font qu'un." Au contraire de l'occident, en islam, seul le pouvoir religieux est pleinement légitime. "Le Coran est incréé, c'est-à-dire existe de toute éternité."

 

Je renvoie le lecteur à l'analyse que fait Elie Barnavi de l'islam classique, sa science, sa philosophie, puis son évolution, les échecs des réformateurs occidentalisés comme Mustapha Kemal Atatürk ou d'autres, la montée du désir de reconquérir le monde, de reconstituer "l'oumma musulmane, la communauté des croyants".

 

Elie Barnavi n'hésitera pas à affirmer que "le combat contre le fondamentalisme révolutionnaire musulman est la grande affaire du XXIème siècle". L'occident doit réaffirmer ses valeurs, ne souffrir aucune compromission. "Ici, on ne bat pas sa femme, on n'excise pas sa fille, on ne tue pas sa soeur sous prétexte qu'elle a souillé l'honneur de la famille en refusant le mari qu'on voulait lui imposer. Ici, la conscience est autonome et la religion relève du libre choix de l'individu. Ici, on ne tolère aucune manifestation de sectarisme religieux, l'incitation à la violence est interdite par la loi." Ou encore : "l'interdiction du voile justement compris comme une agression contre les valeurs de la république dans les lieux mêmes où elles sont censées être le mieux défendues, est un bon début, mais ce n'est que cela. L"école doit redevenir le lieu où les enfants apprennent à se reconnaître dans un passé commun... Il faut réhabiliter l'héritage des Lumières."

 

Je voudrais insister que mon billet est un essai de résumé du livre d'Elie Barnavi. Je n'ai pas pu reprendre toute l'analyse historique qui permet de comprendre son combat, pourquoi il considère le multiculturalisme comme un leurre ou encore pourquoi il est contre le dialogue des civilisations.

 

Le grand mérite d'Elie Barnavi est d'essayer de nous convaincre. Au lecteur, le débat posé,  de se forger une opinion. 

 

09/12/2009

ALAIN FINKIELKRAUT.

 

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Né à Paris, en 1949, Alain Finkielkraut est le fils d'un maroquinier juif polonais déporté à Auschwitz. Agrégé en Lettres modernes, il enseigne la philosophie à L'Ecole Polytechnique. Il  se fait connaître, à la fin des années 70, par sa collaboration avec Pascal Bruckner.  Intellectuel engagé, notamment lors de la guerre en ex-yougoslavie, il est reconnu comme un grand philosophe. Mais, ses prises de position, certaines déclarations, sa dénonciation des dérives du monde moderne suscitent chez certains une haine féroce, déversée sur le net. Il anime chaque semaine l'émission "Répliques" sur France Culture.

 

Il a publié une douzaine de livres dont "Le Juif imaginaire" "La Sagesse de l'amour" "La défaite de la pensée" "Une voix qui vient de l'autre rive" "Au nom de l'Autre. Réflexions sur l'antisémitisme qui vient".

 

Alors qu'il était très présent dans les médias, gravement malade, il en a été absent pendant une année. "J'ai cessé d'être innoncent pour basculer dans le cauchemar. Je suis aujourd'hui sorti du tunnel. Qu'est-ce qui fait qu'on tombe malade ? Je peux tisser un lien, après trois années d'exposition maximale, entre le stress et la maladie. Je devrais tirer une sagesse de cette expérience. Etre moins actif, plus prudent. J'en suis incapable. Je ronge actuellement mon frein. Je ne veux pas que l'intellectuel que je suis, nuise à l'écrivain que j'essaie d'être."

 

UN  COEUR  INTELLIGENT.

 

Alain Finkielkraut sous-titre son livre d'un mot très simple "Lectures". Le titre est emprunté à une citation, reprise par Hannah Arendt :"Le roi Salomon suppliait l'Eternel de lui accorder un coeur intelligent."Il a choisi neuf livres dont il fait l'analyse. Ses lectures lui servent aussi de prétextes à des réflexions philosophiques sur le monde. C'est toute l'originalité du livre. On peut lire ses études sans connaître les livres car il les résume, fait vivre les personnages, mais à sa manière, qui n'est pas celle d'un critique littéraire.

 

Voici les titres des ouvrages choisis : "La Plaisanterie" de Milan Kundera, "Tout passe" de Vassili Grossman, "L'histoire d'un Allemand"de Sébastien Haffner, "Le Premier homme" d'Albert Camus, "La tache" de Philip Roth, "Lord Jim" de Joseph Conrad, "Carnets du sous-sol" de Fédor Dostoïevski, "Washington Square" de Henry James, "Le Festin de Babette" de Karen Blixen.

 

Nous croiserons Ludvik de Kundera et Yvan de Grossman, en pleine Allemagne hitlérienne;

Sébastien de Haffner, qui nous montre combien "l'encadrement" des hommes tend à rendre l'Etat totalitaire, le groupe fusionnel comptant plus que les principes moraux; Jim de Conrad, qui, vainement, veut créer sa vie; le narrateur de Dostoïevski, qui réussit à se rendre invivable.

 

Dans l'étude consacrée à l'ouvrage "Le Premier homme" de Camus, livre autobiographique, posthume,  Alain Finkielkraut relate la querelle entre Sartre et Camus. Il rappelle la fameuse phrase de Camus, prononcée à Stockholm, lors de la remise du prix Nobel de Littérature, à propos de la guerre d'Algérie et qui avait fait scandale : "J'aime la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice."  Propos déformés. En réalité, il avait dit : "En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d'Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c'est cela la justice, je préfère ma mère

 

Alain Finkielkraut a choisi "La tache" de Philip Roth, un livre que j'ai beaucoup aimé. Coleman Silk, professeur d'université, qui a caché qu'il était noir, est accusé de racisme et se dit juif, pour se marier. Cet ouvrage est le procès du consensus politiquement correct.

 

Alain Finkielkraut n'a pas choisi ses livres au hasard. S'il a une véritable amitié pour Milan Kundera et Philip Roth, qu'il connaît bien, les autres livres ont en commun d'être une réflexion sur la "Vérité absolue" que croient détenir certains personnages, sur leur bonne conscience, sur le totalitarisme, l'antisémitisme, le sens détourné du mot "race". "La race, ce n'est pas tel peuple ou telle civilisation, c'est l'humanité quand elle se désentrave de tout ce qui la distingue d'une espèce sanguinaire". Le père de Camus disait déjà : "Un homme, ça s'empêche."

 

"Un coeur intelligent" est un très beau livre, passionnant, dense, très bien écrit. Je me suis demandé pourquoi Alain Finkielkraut avait écrit un essai très différent de ceux que je connaissais. Mais il le dit : "On a besoin du détour de la littérature pour comprendre ce que l'on vit." Ou encore : "La philosohie n'est pas seule à penser. Il y a des romans qu'on ne ferme jamais, ils restent toujours ouverts".

 

Après sa maladie, il revient déterminé à continuer à batailler pour ses idées : "Ma pensée avance par chocs successifs. J'ai besoin de la confrontation pour réfléchir. La liberté d'expression, c'est la possibilité qui m'est offerte d'entendre la réfutation de ma propre pensée."

 

Et cet aveu : "J'aime m'amuser mais je perds mon sens de l'humour quand on me traite de raciste." "Mon époque qui ne me trouve pas drôle, ne sait pas à quel point je la trouve drôle. Quand je constate la dévotion planétaire provoquée par la mort de Michael Jackson, je pleure et je ris. Mais, là encore, on va dire : qu'est-ce qu'il est pénible!"

 

Que dire de plus ?