Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

29/06/2010

FRANCOISE GIROUD.

francoise_giroud.jpg
 
 
 

 

Tout au long des années, j'ai admiré Françoise Giroud, sa réussite exceptionnelle, son courage, son obstination, son féminisme. Elle a certainement été une personnalité qui a marqué son époque, une femme influente, une grande journaliste. Elle s'est décrite abondamment dans ses livres. Elle le reconnaît, disant souvent :"J'ai déjà dit" ou encore "J'ai dit ailleurs"... Féroce, elle l'a certainement été, se souciant peu de ce qu'on pouvait dire d'elle. L'indulgence n'est certainement pas ce qui la caractérise mais n'est-ce pas souvent le cas de  ceux qui exercent le pouvoir ?

 

Dans Leçons particulières, elle parle de sa mère avec émotion : "On sait qu'il n'y a pas de mère laide. Quiconque parle de la sienne vous dira qu'elle était belle. La mienne irradiait aussi le charme, l'esprit, la fantaisie. C'était une personne tout à fait originale. Elle m'emmenait, à douze ans, entendre une conférence de Paul Valéry parce qu'il faut absolument que la petite sache ce qui est beau." Elle aimait aussi beaucoup sa soeur, qu'elle appelle Douce, qui a été déportée dès 1943; ses deux enfants, Caroline, qui est devenue pédopsychiatre et psychanalyste, son fils Alain qui s'est tué en faisant du ski.

 

Lea France Gourdji est née le 21 septembre 1916, décédée le 19 janvier 2003. Le jour de sa mort, je me suis dit que la vie lui avait évité ce qu'elle craignait le plus, les ravages de la vieillesse.

 

A seize ans, elle quitte l'école, diplôme de dactylo en main, elle qui aurait souhaité être médecin. Elle devient scrip-girl de Marc Allégret et de Jean Renoir, assistante-metteur en scène puis scénariste, d'une quinzaine de films.

 

Pendant la seconde guerre mondiale, elle est agent de liaison dans la Résistance, arrêtée par la Gestapo et incarcérée à Fresnes. Au sortir de la guerre, elle est engagée par Hélène Lazareff comme directrice de rédaction pour la création de Elle, magazine moderne et féministe. Elle quittera le journal pour fonder L'Express avec Jean-Jacques Servan-Screiber dont elle est amoureuse et qui deviendra son amant. "J'avais rencontré J.-J. S.-S. et nous avions décidé de fonder ensemble un nouveau journal. Celui-ci était encore dans les limbes, mais nous savions ce qu'il devait être : un organe de combat destiné à porter au pouvoir Pierre Mendès France. Le beau est qu'il ait vu le jour après des péripéties que l'on aurait pu croire décourageantes, mais nous étions amoureux, et cela donne des ailes." (Arthur ou le bonheur de vivre).

 

Elle sera directrice de rédaction de l'Express, de 1953 à 1974. A cette date, elle devient secrétaire d'Etat auprès du Premier ministre, chargé de la Condition féminine. Elle lance cent une mesures en faveur des femme. De 1976 à 1977, elle sera secrétaire d'Etat à la culture.

 

A sa sortie du gouvernement, l'Express vient d'être vendu à James Goldsmith et elle n'est pas réintégrée. Jean Daniel lui propose l'être éditorialiste au Nouvel Observateur, elle y écrira durant vingt ans.

 

Parallèlement, elle publie vingt-quatre livres : Si je mens, Leçons particulières, Journal d'une Parisienne, Arthur ou le bonheur de vivre, un roman Mon très cher amour, des biographies Dior, Alma Malher ou l'art d'être aimée, Jenny Marx ou le femme du diable, Lou, histoire d'une femme libre. Dans La Comédie du Pouvoir elle raconte son expérience ministérielle ce qui ne fera pas plaisir à Valéry Giscard d'Estaing...

 

ON NE PEUT PAS ETRE HEUREUX TOUT LE TEMPS.

 

C'est un livre de réflexions sur la vie, la religion, les femmes, le monde actuel, la culture, l'Europe. Le livre débute par une réflexion sur la vieillesse : On a un corps fier, dru, on est invulnérable à la fatigue, on irradie une énergie communicative, on reçoit des coups mais on se redresse, on prend des risques, on bouillonne de désirs, de révoltes, d'élan vital. Les années défilent par dizaines sans qu'on les voie passer... Un jour, on se découvre petite chose molle, fragile et fripée, l'oreille dure, le pas incertain, le souffle court, la mémoire à trous, dialoguant avec son chat un dimanche de solitude. Cela s'appelle vieillir..."

 

Les photos entassées dans une boîte en carton lui donnent l'occasion de parler de ceux qu'elle a rencontrés. Ils ont nombreux ! Steve Jobs, rencontré à Pittsburg, l'inventeur d'Apple,  Marlen Dietrich, Coco Chanel, Hélène Lazareff, André Gide, Paul Valéry, Churchill et bien d'autres.

 

Il y a "les grands" qui ont écrit dans l'Express :  "De qui n'ai-je pas remis un texte en forme pendant les grandes années de L'Express ? Ni Mauriac, ni Sartre, ni Malraux, ni Camus, bien sûr : ils n'avaient pas besoin de moi. Ni Mitterand, dont la plume a toujours été souveraine. Mais  les autres, tous les autres, dans toutes les spécialités!..."

 

Je retiendrai le portrait qu'elle trace de François Mauriac : 'Personne ne m'a fait rire comme François Mauriac. Le génie de la formule, cette disposition très française qu'on appelle "l'esprit" (...) Ce vieux monsieur éblouissant, fin, et courageux – ô combien : il risquait sa vie à écrire ce qu'il écrivait – ce vieux monsieur avait un petit défaut : il ne supportait pas les femmes avant qu'elles aient atteint l'âge canonique, après quoi il les trouvait bien vilaines."

 

Celui de Robert Badinter : "Depuis, je l'ai revu cent et une fois, il a été mon avocat, celui de L'Express, nous avons été très proches tout au long de cette bataille contre la peine de mort à laquelle il s'était tout entier dédié. Si quelqu'un a jamais cru à ce qu'il faisait, c'est lui."

 

Je terminerai par cet aveu : "Parfois on fait mal, c'est inévitable. Pas tous les jours, pas toutes les semaines. Quelquefois." Et cette profession de foi qui termine le livre : "C'est l'une des rares certitudes que m'a apportée l'expérience d'une vie : il faut croire, certes, croire en soi."

 

24/06/2010

MADELEINE CHAPSAL.

DSCN6311_JPG_Madeleine_Chapsal.JPG
 
 
 
 

 

Madeleine Chapsal est née le 1er septembre 1925 à Paris. Elle est la fille de la couturière Marcelle Chaumont. Journaliste, elle a collaboré au journal Les Echos, puis à l'Express jusqu'en 1978. Elle a écrit une trentaine de romans dont La Maison de Jade transposé au cinéma.

 

J'ai été très déçue de son roman "Il vint m'ouvrir la porte" qui vient de paraître en livre de poche. L'histoire est banale, l'héroïne Mathilde cherche à se faire aimer. Autour d'elle, Paul, qui l'idolâtre mais qu'elle n'aime pas, Hélène (une amie), François, Guillaume. Trente ans plus tard, elle rencontre Douglas, un architecte, obsédé par la sexualité. Elle a une liaison qui se transforme en véritable amour. Les personnages sont inconsistants, l'histoire quelque peu invraisemblable et surtout,  le style est très différent de ses autres romans, mots crus, voire grossiers. Le livre refermé, j'ai eu envie de lire la Madeleine Chapsal, que je connaissais.

 

L'HOMME DE MA VIE.

 

L'homme de sa vie, c'est Jean-Jacques Servan-Schreiber, son premier mari à qui elle voue toujours un amour qu'elle estime "intemporel". Elle nous raconte sa vie, étroitement liée à celle de JJSS. Leur première rencontre à Mégève en 1942, leur mariage en 1945, leur séjour au Brésil. JJSS écrit pour des journaux locaux puis, un peu inattendu, reprend un hôtel. Leur aventure brésilienne est courte, ils reviennent à Paris. Très brillant, JJSS est engagé au Monde comme éditorialiste en politique étrangère. Mais il rêve d'avoir "son journal" car il veut faire passer ses idées, changer le monde, soutenir Mendès France qu'il croit le seul homme capable de sortir la France de l'enlisement.

 

Chez Julliard, il rencontre Françoise Giroud avec qui il va décider de fonder l'Express. Il a trente ans et très vite, le journal atteint une grande notoriété. Françoise Giroud est rédactrice en chef, Madeleine Chapsal est journaliste, chargée de la culture.

 

L'auteur nous raconte avec émotion ses premiers entretiens notamment avec Mauriac. Mais, son succès ne lui rend pas confiance en elle. Elle reste la femme du patron, mais en retrait, JJSS ne l'ayant jamais mise en valeur. Car c'est bien un macho qu'elle a épousé ! Un mari de qui elle accepte tout, avec une inquiétude constante : "Pourvu que je ne devienne pas nulle à ses yeux !".

 

Ce qui semble ahurissant, c'est la relation qu'elle entretient avec Françoise Giroud, qui est la maîtresse de son mari. Elle rivalise avec elle mais uniquement au niveau des vêtements ! Elle ne remet aucunement en cause sa position de rédactrice en chef et va même considérer avec reconnaissance qu'elle publie ses articles sans les réécrire comme elle le fait pour d'autres journalistes. Pas de franche critique et un leitmotif dans tout le livre : "c'est moi la femme légitime". Le seul éloge qu'elle s'autorise pour elle-même est la reconnaissance par les autres de son talent littéraire. "Et si je suis bien accueillie, appréciée, je dirai même affectueusement considérée par certains, en même temps je demeure à l'écart. Il ne me reste qu'une chose à faire, et je m'y emploie avec acharnement : m'enfoncer encore plus dans mon travail de rédactrice littéraire pour prouver que je mérite mon poste. Là j'excelle : je suis la première à parler "nouveau roman", des nouveaux penseurs..."

 

Elle aurait pourtant le droit d'exiger un autre statut : "Ainsi Françoise ne tient pas à ce que j'aie un bureau à l'Express et je n'en aurai pas, sauf l'année où elle se trouvera éloignée et remplacée par Françoise Verny. (...) Je dispose d'un petit bureau – en fait, d'une table que je vais devoir quitter au retour de la directrice, après son année d'absence. (...) Par ailleurs, mon nom n'est jamais apparu au générique – à l'ours – et Françoise ne souhaite pas non plus que j'écrive dans une autre rubrique que les pages littéraires. (...) Il faut dire que je ne réclame rien." L'amertume est bien là. Jean-Jacques lui dira même : "Tu comprends, il ne faut pas faire de peine à Françoise."

 

Un soir, Jean-Jacques lui déclare qu'il veut un enfant. Il a fait la connaissance de Sabine de Fouquière et il en est amoureux. Elle lui propose de divorcer pour qu'il puisse se remarier et avoir des enfants, car elle est stérile. Elle divorce donc après treize ans de mariage mais JJSS reste comme le dit le titre de son livre "l'homme de sa vie".

 

Plus tard, elle sera virée de L'Express par le nouveau propriétaire à qui JJSS a vendu le journal. Elle fera la brillante carrière littéraire que nous lui connaissons.

 

En avril 1961, Jean-Jacques, un bouquet de fleurs à la main, vient lui annoncer qu'il a un fils."Je prends les fleurs, referme la porte. Je ne sais pas si je vais rire ou pleurer, les deux sans doute. Il a ce qu'il désire le plus au monde à ce moment précis de sa vie : un fils. Et moi, je n'ai rien – que son bonheur à lui."

 

C'est aux fils de Jean-Jacques et à sa femme qu'elle va dédier  son livre : "Ecris-nous Papa, écris Papa et toi" lui ont-ils dit. Le livre se terminera d'ailleurs par l'éloge de David, devenu neuropsychiatre, auteur de Guérir, revenu en France au moment où son père est atteint d'une dégénérescence neurologique affectant sa mémoire. Madeleine et Jean-Jacques iront aux obsèques de Françoise Giroud, en janvier 2003, la dernière apparition publique de JJSS.

 

"L'homme de ma vie" a été publié en 2004, un an après la mort de Françoise Giroud.

 

J'ai beaucoup aimé le livre. Madeleine Chapsal nous fait revivre toute une époque. Elle rend  hommage à JJSS qu'elle nous présente comme un grand homme, celui qui a servi sous de Gaulle, a fait la guerre d'Algérie, a dénoncé la torture, a été un éditorialiste virulent et influent. Mais il y a comme une ombre qui plane sur ce passé glorieux, du moins pour moi.

 

Pour elle, l'essentiel c'est "qu'après bien des déchirements, mais aussi des réussites et des joies, Jean-Jacques et moi nous aimons toujours. Je veux dire comme au jour de notre mariage. L'amour véritable est intemporel."  

 

03/06/2010

IRENE NEMIROVSKY.

irene_nemirovsky3_1192551047.jpg
 
 
 

 

Couronnée à titre posthume par le prix Renaudot, en 2004, pour son roman "Suite Française" Irène Némirovsky était un peu oubliée. Elle revient dans l'actualité littéraire par la parution d'une biographie, écrite par Jonathan Weiss. Celui-ci est professeur de littérature aux Etats-Unis. Son ouvrage vient de paraître aux éditions Félin Poche. Pour écrire son livre, Jonathan Weiss s'est appuyé sur des entretiens, des correspondances et l'oeuvre d'Irène Némirovsky, qu'il revisite.

 

Irène est née le 14 février 1903 à Kiev. Son père est un grand banquier russe. Il  jouit de privilèges comme d'emmener sa famille, en vacances, au bord de la mer, en Crimée, ou sur la Côte d'Azur, en France. Dans son roman "Les chiens et les loups" publié chez Albin Michel, en 1940, donc bien longtemps après avoir quitté la Russie, elle décrit sa ville natale : "Au sommet des collines couronnées de tilleuls, on trouvait, entre les maisons des hauts fonctionnaires russes et celles des seigneurs polonais, quelques beaux hôtels qui appartenaient à de riches Israélites. Ils avaient choisi ce quartier à cause de l'air pur que l'on y respirait, mais surtout parce que, en Russie, au commencement de ce siècle, sous le règne de Nicolas II, les Juifs n'étaient tolérés que dans certaines cités, dans certains districts, dans certaines rues, et même, parfois, d'un seul côté d'une rue, tandis que l'autre leur était interdit."

 

Irène est élevée par une institutrice française, comme c'était l'usage dans la haute société russe. Elle incarne la France dans l'imagination d'Irène. "Mlle Rose était fine et mince, avec une douce figure aux traits délicats (...) Elle est l'opposé du caractère slave : "Elle était ordonnée, exacte, méticuleuse, française jusqu'au bout des ongles". C'est ainsi qu'elle la décrira dans son roman "Le vin de la solitude" paru chez Albin Michel, en 1935. Elle dira aussi qu'elle était plus proche de sa gouvernante que de sa mère.

 

En 1913, la famille s'installe à Saint-Pétersbourg mais en décembre 1918, après la révolution bolchevique, ils sont obligés de s'enfuir en Finlande "déguisés en paysans". Ils y restent un an, un séjour heureux : "On respirait la santé et le bonheur par ces matins étincelants, quand on courait à travers les forêts, quand on conduisait les légers et rapides traîneaux." (Revue de Deux Mondes).

 

Les Némirovsky sont de nouveau obligés de fuir et arrivent en France au printemps 1919. A cette époque, les émigrants ne provoquent pas encore la méfiance qui règnera dans les années trente. La famille s'installe, à Paris, dans un quartier chic du XVIème arrondissement. Une gouvernante anglaise est chargée de l'éducation d'Irène. Son père redevient banquier et investit dans les puits de pétrole en Europe de l'est et dans les usines d'armement.

 

Irène entretient une correspondance avec une jeune provinciale française, Madeleine Avot, à qui elle raconte sa vie mondaine. Elle passe son baccalauréat en 1919 et en 1921, obtient la licence de lettres, à la Sorbonne. Et surtout, elle écrit dans des revues, de droite et de gauche.

 

En 1926, elle épouse Michel Epstein, un ingénieur russe, émigré, devenu banquier, avec qui elle aura deux filles, Denise et Elisabeth. C'est la même année, qu'elle publie son premier roman "Le Malentendu" un roman d'amour, que les critiques qualifient de "très français" ce qui la comble.

 

A vingt-six ans (1929), elle envoie  "David Golder" aux éditions Grasset. Henri Muller, chargé de lire le manuscrit, racontera : Dès que j'eus achevé mon rapport je regardai la fiche de l'auteur dans le livre des manuscrits; il y avait le simple nom d'Epstein, et une adresse poste restante. Le lendemain, Grasset (...) écrivait à l'auteur pour lui annoncer qu'il le publierait avec joie, lui demandant de passer de toute urgence pour signer son contrat. Et puis, nous attendîmes trois semaines; au point que l'un de nous, devant ce silence insolite, proposa de faire passer une annonce dans les journaux : "Cherche auteur ayant envoyé manuscrit aux Editions Grasset sous le nom d'Epstein."

 

Le roman publié, la critique est élogieuse. Irène décrit le milieu d'affaires des juifs d'origine russe. David Golder ne doit sa réussite qu'à sa force de caractère impitoyable. Il apparaît comme une caricature du juif radin, boursicoteur, sans coeur. Elle force même les traits physiques. La communauté juive est choquée. Une journaliste juive, elle-même d'origine russe, Nadia Gourkinkel, lui dira : "Votre ouvrage dépeint une société juive à tel point rebutante que l'opinion juive s'en est émue." Irène essaie de se défendre en évoquant deux arguments : d'abord que, juive elle-même, on ne peut la taxer d'antisémitisme; d'ailleurs dit-elle à propos de ses personnages "c'est ainsi que je les ai vus". Les antisémites se réjouissent, proclamant "l'écrivain perspicace." Le livre sera adapté au théâtre et au cinéma.

 

L'année suivante, Grasset publie "Le bal"qui oppose une adolescente à ses parents. L'adaptation au cinéma révèlera Danielle Darieux.

 

En 1939, Irène, son mari et ses enfants se convertissent au christianisme. Elle n'a jamais expliqué ce qui avait motivé cette conversion. Pour certains, elle aurait pensé que sa famille serait protégée des persécutions nazies s'ils n'étaient plus juifs. Jonathan Weiss pense plutôt à un choix spirituel, l'adhésion à l'idée chrétienne d'abnégation. Il précise aussi qu'elle ne connaissait quasi rien de la religion juive et qu'elle ne pouvait pas imaginer que la France ne soit pas la terre d'accueil par excellence. Paradoxalement, c'est après sa conversion qu'elle sera hantée par la condition juive "le juif victime de forces qui lui échappent". Désormais,  elle se montrera sensible au passé du peuple juif et à sa souffrance.

 

Victimes des lois antisémites promulguées en octobre 1940 par le gouvernement de Vichy, Michel Epstein ne peut plus travailler à la banque et Irène est interdite de publication. Depuis le printemps, la famille est installée à Issy-l'Evêque. Ils portent l'étoile jaune. Irène travaille à une oeuvre de grande envergure, un roman-fleuve, qui devait comporter cinq volumes : "Suite française". Seuls les deux premiers volumes écrits avant son arrestation seront publiés soixante ans après sa mort.

 

Elle est arrêtée le 13 juillet 1942, par la gendarmerie française, puis déportée à Pithiviers, puis à Auschwitz où elle meurt le 19 août 1942 du typhus. (D'après certains auteurs, elle est gazée.) Son mari est arrêté en octobre 1942, déporté à Auschwitz et gazé dès son arrivée, le 6 novembre 1942. Ses filles seront cachées par des amis. "Suite française" sera publié en 2004.

 

31/05/2010

COMMENT JESUS EST DEVENU DIEU.

51bOvnD6ZUL__SL500_AA300_.jpg
 
 
 
 

 

Dans son prologue, Frédéric Lenoir dit se poser cette question depuis plus de vingt-cinq ans. Il a donc décidé de se lancer dans une véritable enquête historique.

 

L'auteur, né le 3 juin 1962, est philosophe, sociologue, historien des religions. Il dirige la rédaction du magazine Le Monde des religions  et depuis septembre 2009, anime une émission sur France Culture "Les racines du ciel". Sa pièce Bonté divine est à l'affiche depuis 2009. Sur son blog, il a ouvert un forum, ouvert à tous qui rencontre un grand succès.

 

Frédéric Lenoir part d'une constatation : Jésus est le seul fondateur de religion qui a laissé plané un doute sur son identité véritable. Son existence historique est attestée par des témoignages romains -  Suétone, Pline le jeune, Tacite – et l'historien juif Flavius Josèphe. Mais, l'essentiel se trouve dans le Nouveau Testament, écrits situés généralement entre la fin des années 40 et les années 120 :  les quatre évangiles et les épîtres de Saint Paul.

 

Pour Frédéric Lenoir, Jésus apparaît comme un juif pieux mais s'opposant à sa propre religion, par exemple dans le respect du shabbat. Pourtant, il est important de souligner qu'il ne se présente jamais comme voulant créer une nouvelle religion : "N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les prophètes; je ne suis pas venu abolir, mais accomplir." (Matthieu 5, 17).

 

Qu'il apparaisse comme un maître de sagesse, un prophète, un Messie (Christ est la traduction en grec du mot hébreu Mashiah), il se dit "Fils de l'homme". Mais ce qui ressort des évangiles est surtout son rapport unique avec Dieu : "Vraiment, tu es fils de Dieu". (Matthieu14,33).

 

Plus étonnant sera sa crucifixion, supplice avilissant et sa résurrection. "Dieu l'a ressuscité des morts" (Paul, Romains 10,9)" "enlevé au ciel et assis à la droite de Dieu (Marc 16, 19). C'est la base même du christianisme : Jésus est mort pour sauver l'humanité.

 

Pourtant, considérer Jésus comme étant Dieu, ne sera pas admis si facilement. Il y a effectivement une contradiction entre une religion monothéiste et Jésus, Dieu, à l'égal du père. S'ajoutera, la croyance en l'Esprit Saint, donc le dogme de la Trinité, qui peut aussi être considéré comme une contradiction avec le monothéisme.

 

Il n'est donc pas étonnant que des débats sur l'identité du Christ, égal ou inférieur à son Père, divisent les théologiens. Ils vont secouer l'Eglise jusqu'au IVème siècle.

 

Je mentionnerai simplement un opposant à ce qu'on pourrait appeler l'orthodoxie chrétienne, Arius. Grand théologien, il est titulaire de la paroisse du port d'Alexandrie. Il refuse " de considérer la personne du Christ à l'égal de Dieu, seul éternel et incréé.""Le fils est certes divin, mais le Christ n'est pas Dieu et ne saurait être confondu avec Lui : issu du Vrai Dieu, il est subordonné à Lui."

 

Ce débat sur l'identité du Christ aurait pu rester un simple différend entre théologiens mais il va prendre une telle importance qu'une confrontation aura lieu entre Arius et l'évêque d'Alexandrie aux alentours de 318. Les évêques réunis en concile, réaffirment solennellement que le Christ est consubtantiel et coéternel au Père. Ils excommunient Arius et l'expulsent d'Alexandrie. Ses écrits sont détruits après sa condamnation pour hérésie.

 

Cette querelle n'est qu'une des multiples querelles qui déchirent surtout l'Orient , les évêques d'Occident adoptant la foi dictée par l'orthodoxie, celle de Rome.

 

Un événement va être déterminant pour l'avenir de l'orthodoxie chrétienne : la victoire de l'empereur Constantin sur l'empereur d'Orient. Constantin règne en maître absolu sur un immense empire. Il veut faire cesser les querelles qui ne sont plus seulement celles de théologiens, mais ont gagné la rue, avec une ampleur qu'on a peine à imaginer. Constantin décide de convoquer un concile réunissant les évêques d'Orient et d'Occident, à Nicée. Le concile s'ouvre le 20 mai 325, non pas dans une église, comme le voulait la tradition mais dans la salle principale du palais impérial et sous la présidence de l'empereur qui, dans son discours d'ouverture, exhorte les évêques à la concorde. Le concile de Nicée est considéré comme le premier concile oecuménique, dans l'histoire de l'Eglise. Et les évêques approuvent ce qu'on appellera le "symbole de Nicée"qui deviendra après le concile de Contantinople, convoqué en 381, le Credo chrétien, récité encore aujourd'hui.

 

Frédéric Lenoir va se demander si Constantin et ses successeurs ont rendu service au christianisme en en faisant la religion officielle de l'empire et en souhaitant à tous prix sa cohésion doctrinale : "D'un côté, en forçant les chrétiens à s'entendre sur le fondement de leur foi, ils ont renforcé leur unité ainsi que leur force religieuse et leur influence politique au sein de la société. Dans le même temps, ils ont introduit au sein de l'Eglise le germe de l'intolérance (une seule conception de foi peut être admise) et le goût du pouvoir (la société régie par la foi), deux traits qui connaîtront bien vite des conséquences dramatiques : persécution des juifs et des païens, puis des hérétiques, avec, comme point d'orgue, la mise en place de l'Inquisition médiévale : on condamne et on brûle les dissidents pour maintenir l'unité de la société sous l'égide de l'Eglise. De telles pratiques sont à l'évidence en totale contradiction avec le message de Jésus qui prône la séparation des pouvoirs politiques et religieux, la non-violence et l'amour du prochain."

 

Cette réflexion de l'auteur a suscité la polémique. Pour ma part, je trouve qu'il va trop loin, quand il affirme que l'entente "forcée", si je puis dire, entre les Chrétiens, même sous l'impulsion d'empereurs, est la base de futures persécutions. Le christianisme devient une "institution" avec tout ce que cela peut engendrer. Mais, pouvait-il en être autrement ? Qui peut répondre à cela ?

 

La religion est toujours une question de foi. Les dogmes de la Trinité, de l'Incarnation, de la résurrection, la mort salvatrice du Christ forment le socle du christianisme. Mais, la relation à Jésus est personnelle. La fidélité au message de l'Evangile aussi.

 

24/05/2010

LA PERRUQUE DE NEWTON.

9782709624152-G.jpg
 
 
 
 

 

Ce roman, écrit par Jean-Pierre Luminet, astrophysicien et directeur de recherches au CNRS, est le quatrième d'une série Les Bâtisseurs du ciel" : "Le Secret de Copernic" La Discorde céleste" L'Oeil de Galilée" ceux, dit l'auteur,  qui ont façonné une nouvelle vision du monde et ont contribué à bâtir le socle de notre civilisation moderne.

 

LA PERRUQUE DE NEWTON.

 

Il s'agit bien sûr d'Isaac Newton,  né le 4 janvier 1643, mort le 31 mars 1727. Philosophe, mathématicien, physicien, alchimiste et astronome, il est surtout connu pour sa loi d'attraction universelle, le calcul infinitésimal en concurrence avec Leibniz, la théorie de la lumière, l'invention d'un télescope à réflexion composé d'un miroir primaire concave, appelé le télescope de Newton.

 

Dans son roman, l'auteur reprend de manière chronologique ses inventions, ses recherches, mais il s'attache surtout à nous faire revivre Newton comme nous ne le connaissons pas.

 

Au début du livre, Isaac est un garçon curieux, qui rend souvent visite à Sir Askew qui s'étonne de ce garçon grave et triste, qui l'écoute mais surtout lui pose des tas de questions. Il va lui donner le "bâton d'Euclide" qui, selon la légende, était celui dont se servait Euclide pour dessiner sur le sable d'Alexandrie ses figures géométriques. Nous retrouvons donc Isaac "tel un petit soldat allant à la bataille en portant son arme sur l'épaule". Mais arrivé chez lui, son beau-père lui confisque la lourde canne pour la restituer.  C'est la première colère d'Isaac : "Vous n'avez pas le droit. C'est vous le voleur ! Si vous prenez le bâton d'Euclide, j'irai brûler votre maison, vous, votre femme, vos enfants, vous rôtirez dans les flammes de l'enfer."

 

Isaac est né de parents pauvres. Son père meurt trois mois avant sa naissance, sa mère se remarie et le confie à sa grand-mère. Il fréquente l'école primaire de Skillington, puis celle de Grantham. Mais sa mère l'en retire pour qu'il devienne fermier. Grâce à l'intervention de son oncle, il peut réintégrer l'école et loger chez l'apothicaire Clark.

 

Isaac va souffrir du peu d'amour que lui témoigne sa mère. Il apprendra plus tard que celle-ci voit en lui "sa faute" car il a été conçu avec un soldat de passage. Ses camarades se moquent de lui alors qu'il fait tout pour se faire aimer. L'école ferme, devant une menace de guerre civile et pendant neuf mois il redevient paysan. "C'est le rouge au front qu'il se rend chaque semaine à la foire, poussant ses moutons ou ses chevaux, guidant la mule chargée de ballots de laine." Il va faire bêtise sur bêtise pour faire comprendre à sa mère qu'il n'est pas fait pour les métiers de campagne. Quand l'école rouvre, l'apothicaire Clark et le directeur Stokes interviennent auprès de sa mère et il peut reprendre ses études.

 

A dix-neuf ans, il est admis au Trinity College de l'université de Cambrige, comme sous-boursier c'est-à-dire normalement obligé de servir de domestique à un étudiant fortuné. Le destin lui sourit, une fois de plus, puisqu'il est engagé par le professeur Babington comme secrétaire. "Il n'était aucunement étonné ou flatté de l'accueil d'un personnage aussi important que Babington, tant pour lui il était naturel que son mérite et son talent fussent reconnus à sa juste valeur."

 

Durant l'entretien, le professeur Babington, lui parle de la philosophie naturelle. Qu'a-t-il voulu dire ? "Qu'est-ce que la philosophie naturelle ? C'est questionner la nature. Non, la nature se dérobe. C'est elle qui nous pose des questions. Et c'est à nous d'y répondre. Sont-ce d'ailleurs des questions ? Non, ce sont des faits : la lumière, le mouvement... Et avant d'y répondre, il faut observer puis expérimenter. La voilà, la vraie méthode, l'observation. Et sortant un gros cahier, il va écrire : "Questions de philosophie" "Platon est mon ami, Aristote est mon ami, mais mon meilleur ami est la Vérité."

 

A vingt-cinq ans, il sera bachelier ès arts, puis plus tard professeur de mathématiques. Parallèlement à ses recherches, à ses travaux, il va s'intéresser à l'alchimie, qui pour lui, est  une manière de pénétrer les secrets de l'univers. Il y perdra ses cheveux d'où le titre du livre.

 

Isaac Newton deviendra le grand savant que nous connaissons. Mais, sa personnalité est complexe. Il répugne à publier ses travaux, c'est grâce à son ami, Edmond Halley, que sera publié son traité "Principia". Il est égoïste, coléreux, rancunier, soupçonneux.  Ainsi, il n'hésitera pas à appeler son chien, Hooke, du nom du savant qu'il déteste, puis même le menace de l'appeler "cartes". Il méprise Descartes qui part d'hypothèses et pour se venger, il supprime le "des" qu'il croit une particule nobiliaire. Il lui arrive souvent d'oublier ses invités et parti chercher une bouteille de vin, il rejoint son laboratoire !

 

Un aspect intéressant de la personnalité d'Isaac Newton est l'importance accordée à la  religion. C'est dans la Bible qu'il cherchera les secrets de l'univers. "Toutes les réponses étaient là, dans le Pentateuque, le livre de Moïse. (...) Il était à son tour un élu, ou il tâcherait de le devenir. Car Dieu l'avait choisi pour révéler les mystères de la création du monde et succéder, par-dessous les siècles, aux prophètes des temps bibliques.""L'important est de savoir quand aurait lieu l'Apocalypse (...) la conversion de l'humanité tout entière à la vraie religion, la religion naturelle."

 

Il fulmine contre les papistes, les trinitaires, le concile de Nicée "quand les évêques ont décidé que le Père et le Fils étaient de la même substance et ont inventé la Trinité, cette forme de polythéisme et qu'ils  ont excommunié Arius, qui prêchait que le Père était Un."

 

Etant très lié avec un Suisse, Fatio de Duillier, s'affichant partout avec lui, malgré les mises en garde du philosophe Locke, il mettra du temps à comprendre qu'on le soupçonne d'avoir une relation sexuelle. Effondré, il s'écriera : "Des porcs, tous des porcs".

 

Je n'ai repris que quelques éléments du livre très fouillé de Jean-Pierre Luminet. J'ai aussi été très intéressée par la description du milieu scientifique de l'époque. Le comportement des savants n'est pas toujours exemplaire !

 

Ce livre m'a fascinée. Savoir ce qui est vrai ou ne l'est pas est impossible mais qu'importe !