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04/11/2010

JEAN d'ORMESSON.

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Jean d'Ormesson est né à Paris le 16 juin 1925. Il est licencié en lettres et histoire et agrégé de philosophie. Romancier, chroniqueur, journaliste, il est membre de l'Académie française depuis 1973. Il a été l'artisan de l'entrée sous la coupole de la première femme, Marguerite Yourcenar et a prononcé le discours de réception de Simone Veil le 18 mars 2010. Son oeuvre est très nombreuse. Je citerai mes livres préférés : "Au plaisir de Dieu" "Le Rapport Gabriel" "C'était bien" "Une fête en larmes" "Une autre histoire de la littérature française".

 

C'EST UNE CHOSE ETRANGE A LA FIN QUE LE MONDE.

 

Le titre est emprunté à un vers d'un très beau poème de Louis Aragon intitulé "Que la vie en vaut la peine". "C'est une chose étrange à la fin que le monde – Un jour je m'en irai sans en avoir tout dit – Ces moments de bonheur ces midis d'incendie – La nuit immense et noire aux déchirures blondes."

 

Pourquoi ce livre ? Il le précise dans le prologue :

 

"Un beau matin de juillet, sous un soleil qui tapait fort, je me suis demandé d'où nous venions, où nous allions et ce que nous faisions sur cette Terre."

 

La première partie "Que la lumière soit ! " est consacré à l'histoire, pas celle de la philosophie ou des religions, ni celle des sciences mais un peu tout cela : une histoire de la compréhension du monde. De l'Antiquité, où les hommes ont recours aux dieux pour essayer de comprendre l'univers, au big bang.

 

Jean d'Ormesson confronte la pensée de Platon, Socrate, Aristote ou encore de Saint Augustin et de Saint Thomas. Il rappelle la controverse sur la place de la terre dans l'univers, l'apport de Copernic, Képler et Galilée. L'importance de la découverte de la gravitation universelle par Newton. Il relate le scandale provoqué par la théorie de l'évolution de Darwin. Il consacre un chapitre à Einstein et sa théorie de la relativité et de la mécanique kantique.

 

Un long exposé, des explications claires, un ton allègre. Peu de citations ou d'anecdotes, pas de notes en bas de pages, ce n'est pas un essai.

 

L'originalité réside dans les réflexions de Dieu intercalés entre les chapitres. Dieu, que Jean d'Ormesson appelle "Le Vieux", terme emprunté à Albert Einstein. Dieu qui observe les explications des hommes avec beaucoup d'humour.

"Les hommes, j'ai pitié d'eux, ils m'amusent, je les admire. La plus belle des prières, c'est leur ardeur à me connaître. Et à m'inventer.""Parce qu'ils me cherchent, sans me trouver, parce qu'ils me nient, parce qu'ils m'espèrent, la seule pensée de Dieu ne cesse jamais de les occuper tout entiers. Je suis un Dieu caché. Dieu vit à jamais parce que les hommes doutent de lui.""Ce qui m'est ôté par Darwin m'est rendu par Einstein." "Je danse avec le monde. On peut toujours me mettre dehors et me jeter à la porte. Voilà que je rentre par la fenêtre."

 

La seconde partie du livre est intitulée : "Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ?"

Une longue interrogation qui débute par un hymne à la vie : "Le monde est beau." Le lecteur retrouvera le Jean d'O connu, qui se raconte, qui confesse la chance qu'il a eue mais continue la réflexion entamée dans la première partie.

 

Le début de son interrogation sur le monde, il l'appelle un coup de foudre, un jour d'été, sur la plage : "Qu'est-ce que je fais là ?"  

 

Suivra un long développement sur le sens de la vie, la mort, le temps, l'amour, l'histoire,  l'existence de Dieu.

 

"Je ne sais pas si Dieu existe mais, depuis toujours, je l'espère avec force. Parce qu'il faudrait qu'existe tout de même ailleurs quelque chose qui ressemble d'un peu plus près que chez nous à une justice et à une vérité que nous ne cessons de rechercher, que nous devons poursuivre et que nous n'atteindrons jamais. De temps en temps, je l'avoue, le doute l'emporte sur l'espérance. Et, de temps en temps, l'espérance l'emporte sur le doute. Ce cruel état d'incertitude, cette "fluctuatio animi" pour parler comme Spinoza, ne durera pas toujours. Grâce à Dieu, je mourrai." "Je mourrai. J'aurai vécu. Je me suis souvent demandé ce que j'avais fait de cette vie. La réponse était assez claire : je l'ai aimée."

 

Le livre est sous-titré "roman" Jean d'Ormesson en donne l'explication : "L'univers tout entier, avec tout ce qu'il contient, est un roman fabuleux. C'est pour cette raison, et non pour attirer le chaland, que les pages que vous lisez se présentent sous la rubrique : roman."

 

Jean d'Ormesson, dans sa longue quête du sens de l'univers, rejoint Einstein qui disait : "Ce qui est incompréhensible, c'est que le monde soit compréhensible." Ou encore : "La plus belle expérience que nous pouvons faire est celle du mystère."

 

Un très beau livre. De l'érudition sans pédanterie. Un raisonnement rigoureux. De la sincérité. Même sur la possible existence de Dieu, l'auteur évite les clichés. Admiration, enthousiasme, gaieté, Jean d'Ormesson reste, dans ce livre sérieux, le romancier que j'ai aimé.

 

Pour terminer, cet aveu émouvant : "Je doute en Dieu." "Je ne sais pas si ce livre est bon ni s'il aura changé, si peu que ce soit mes lecteurs. Il m'a changé, moi. Il m'a guéri de mes souffrances et de mes égarements. Il m'a donné du bonheur, une espèce de confiance et la paix. Il m'a rendu l'espérance."

 

28/10/2010

PASCAL BRUCKNER.

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Pascal Bruckner est né à Paris le 15 décembre 1948. Romancier et essayiste, il a enseigné dans les universités américaines. Il est maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris et collabore au Nouvel Observateur et au Monde.

 

"La tentation de l'innocence" a obtenu le Prix Médicis en 1995. Ont suivi "L'euphorie perpétuelle ou le devoir de bonheur" en 2000 , "Misère de la prospérité" ( Prix du meilleur livre d'économie, prix Aujourd'hui 2002), "La tyrannie de la pénitence" en 2006 et "Le paradoxe amoureux"  en 2009.

(voir mon billet du 27 août 2009).

 

LE MARIAGE D'AMOUR A-T-IL ECHOUE ?

 

Le premier chapitre du livre en donne la synthèse : "La révolte contre le mariage d'autrefois se marque par une inversion des priorités : il était d'intérêt ou de raison, il sera d'inclination. (...)Il  était chaste, il sera voluptueux pour les deux sexes.  (...) Contraint, il sera libre. Il marquait une rupture, il est précédé désormais d'une période plus ou moins longue de vie commune à l'essai. Il était l'école du renoncement, il se veut la porte d'entrée de l'épanouissement personnel. Il nécessitait l'accord des familles, il se moque maintenant de leur veto même s'il préfère encore leur approbation."

 

Le thème posé, Pascal Bruckner va le développer dans son essai. Détour historique d'abord. Le mariage d'amour n'existe que depuis une quarantaine d'années. Et la route a été longue. Combat de Balzac, Stendhal, Hugo, Léon Blum contre la chasteté obligatoire des jeunes filles. Il faudra pourtant plus d'un siècle après Balzac pour que les sociétés occidentales admettent la réalité de l'Eros féminin.

 

En 1664, le poète anglais John Milton défend l'idée que l'union maritale peut être suspendue en cas de mésintelligence grave. Il sera suivi par les meilleurs esprits des Lumières : Diderot, Montesquieu, Voltaire. En 1792, le citoyen Cailly à l'Assemblée nationale défend le divorce, mais paradoxe, comme sauveur du mariage : "Le divorce rendra au mariage sa dignité; il écartera le scandale des séparations; il tarira la source des haines; il leur fera succéder l'amour et la paix."

 

Ces prévisions optimistes ont été démenties. Le nombre de mariages a décliné depuis quarante ans alors que le taux de divorces a explosé. Ce sont surtout les femmes qui rompent ayant acquis leur indépendance financière.

 

Dans le chapitre intitulé "De l'amour interdit à l'amour obligatoire" j'ai retrouvé l'auteur de "L'euphorie perpétuelle ou le devoir du bonheur". Même raisonnement pour le mariage d'amour : "Hier empêché, voici l'amour encensé, devenu impératif. On est passé d'un dogme à l'autre : l'union d'affaires est désormais prohibée, hors de la réciprocité des émois, point de salut !"

 

L'auteur va nuancer ses propos. Mais il insiste : "Nulle nécessité de s'adorer au sens canonique du terme pour vivre côte à côte; il suffit de s'apprécier, de partager les mêmes goûts, de chercher tout le bonheur possible à partir d'une coexistence harmonieuse".

 

Bien entendu, le mariage d'amour est compatible avec la définition qu'il donne d'une union heureuse. Mais, il est vrai, que ceux qui attendent trop du mariage d'amour "plénitude et volupté"  seront enclins à y mettre fin contre les intérêts les plus élémentaires. Selon les statistiques, la perte de revenus lors d'une séparation serait de 15 à 20 % pour chacun des conjoints. Et que dire de ce que Pascal Bruckner appelle les abandons abjects comme de quitter une compagne en proie à une maladie grave ou encore de quitter l'épouse avec qui on a tout partagé pour une plus jeune...

 

Pascal Bruckner souligne un autre paradoxe de notre société : le succès du Pacs, à l'origne destiné aux homosexuels qui devient presque l'équivalent des fiançailles. Peur de s'engager, dit l'auteur. Et d'ajouter :  "Notre embarras lexical lorqu'il s'agit de présenter aux autres la personne avec laquelle nous vivons sans être marié est révélateur : compagne, compagnon, amie, fiancé, amoureux, tous ces termes qui ressortissent aux registres de l'euphémisme, de la pudeur disent notre difficulté à penser en dehors du lien conjugal au moment où nous semblons le récuser."

 

L'auteur lance un plaidoyer pour les enfants, parfois victimes innocentes du divorce de leurs parents. "La liberté dont nous jouissons de nos jours implique une responsabilité accrue. Une fois désunis, les parents doivent s'entendre assez pour ne pas rater leur divorce : se partager l'éducation des descendants, tisser pour eux un filet de sécurité, voire assumer la logistique d'une famille recomposée avec ses risques d'allergie mutuelle."

 

Il ne faut pas se fier au titre du livre, provocateur, pour en déduire que le mariage d'amour a échoué. Mais, je crois qu'il est bon qu'un essayiste nous rappelle que "construire un couple sur la seule base du coeur, c'est bâtir sur le sable" Ou encore : "Le bonheur conjugal, c'est l'art du possible et non l'exaltation de l'impossible, c'est le plaisir de construire un monde commun à deux."

 

Comme toujours, Pascal Bruckner combat l'idéologie dominante. Il rappelle que le mariage ancien, dit de raison, pouvait être une réussite. Mais, il est vrai, que la littérature en a tracé un portrait très sombre. Ainsi, par exemple, François Mauriac dans Thérèse Desqueyroux parle "des barreaux vivants d'une famille".

 

Pascal Bruckner dit clairement que le mariage forcé est insupportable. Mais ce qu'il combat, c'est le nouveau dogme : attendre tout de l'amour-passion considéré presque comme un droit.

 

J'ai retrouvé dans cet essai, l'auteur qui nous disait : "Nous constituons probablement les premières sociétés dans l'histoire à rendre les gens malheureux de ne pas être heureux."

 

20/10/2010

ANDRE COMTE-SPONVILLE.

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Philosophe français, il est né le 12 mars 1962, à Paris. Ancien élève de l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, il a été l'élève et l'ami de Louis Althusser. Maître de conférence à la Sorbonne, il a démissionné en 1998 pour se consacrer uniquement à l'écriture et à des conférences. Il est membre du Comité consultatif national d'éthique. (Oeuvre : voir billet du 13 août 2009).

 

LE GOUT DE VIVRE  et cent autres propos.

 

Ce livre paru en 2010, chez Albin Michel est, à mon avis, celui où l'auteur se livre le plus. Il s'agit d'articles parus dans différentes revues. Dans son avant-propos, il explique pourquoi il a cru bon de les rassembler dans un recueil.  "En ces temps où les plaisirs sont rares, comme disait Alain, il m'a paru que c'était une raison suffisante pour faire un livre."

 

Je dirai tout de suite que le titre est un peu "marketing", un chapitre est consacré au goût de vivre, mais l'auteur aborde des sujets très variés où le lecteur retrouvera, c'est vrai, comme un fil rouge, son amour de la vie.

 

Thèmes variés, en effet, parfois inspirés par l'actualité ou plus généraux. Je citerai : Limites de la morale. Jeunesse et sécurité. Fin de l'histoire ? Jalousie. Changer la vie. Immigration. Humanité. Sécurité. Le bonheur de désirer. La morale et l'éthique. Les droits de l'homme. Euthanasie. Qu'est-ce que la vérité ? L'amour. L'esprit de la laïcité. Le sens de la vie. Le risque de vie. 101 articles, courts mais denses. Comme d'habitude, l'auteur cite beaucoup ses philosophes préférés : Montaigne, Spinoza, Pascal, Alain et  d'autres, mais moins abondamment peut-être que dans ses autres livres puisqu'il est limité par la longueur de l'article.

 

Dans Qu'est-ce qu'un salaud ? il en donne une définition, qui me laisse perplexe. Il commence par une distinction entre un "méchant" et un "salaud". Pour lui, le méchant veut le mal pour le mal; le salaud est celui qui fait du mal à autrui pour son bien à soi. Ainsi, dit-il, le salaud met l'amour de soi plus haut que la morale et éprouve du plaisir à faire le mal. Aussi, déborde-t-il de haine , d'insensibilité à la souffrance d'autrui : "tous les salauds sont de mauvaise foi, qui ne cessent de se trouver des justifications ou des excuses. (...) C'est un égoïste qui a bonne conscience, qui est persuadé d'être un type bien, et que le salaud, en conséquence, c'est l'autre. C'est pourquoi il s'autorise le pire, au nom du meilleur ou de soi – d'autant plus salaud qu'il se croit justifié à l'être, et pense donc ne l'être pas."

 

J'ai dit ma perplexité. Si je prends sa définition à la lettre, la terre est remplie de salauds. Or, c'est un terme fort, un mot qu'on utilisera peut-être, dans un mouvement de colère, envers celui qui vous a fait du mal. Un exemple pour illustrer ma perplexité. Les Politiques sont enclins à envoyer des phrases assassines à leurs adversaires. Leur haine est parfois tellement forte qu'elle franchit mon écran de télévision. Mais, je ne les considérerai pas comme des salauds même s'ils sont parfois de mauvaise foi ou peu enclins à défendre le bien commun.

 

Un article intitulé "Père" est consacré à l'amour des enfants. Il rejoint un peu Luc Ferry mais avec une différence essentielle, il n'en fait pas un  nouveau système philosophique. "Ce que je sais, c'est que mes enfants sont le plus grand amour que j'aie jamais vécu, et que je mets l'amour plus haut que tout , comme tout un chacun."

 

L'article consacré à "Montaigne" est très intéressant. Son scepticisme est, d'après l'auteur, une lucidité. "Il ne renonce pas à chercher le vrai; il renonce à la certitude de le connaître". (...) Montaigne apprend à juger par soi-même, et pour soi-même, sans prétendre imposer aux autres les valeurs qu'on respecte ou le bien qu'on poursuit."

 

Quelques citations sur la politique. Dans son article sur le "Stoïcisme" il affirme : la politique n'est pas l'art de faire rêver mais l'art d'agir, et de faire agir. Elle porte donc sur ce qui dépend de nous : elle est affaire non d'espérance mais de volonté." Mais il ajoute : "Méfions-nous des prophètes ou des démagogues, qui ne savent insuffler que des rêves". Plus étrange : "On ne vote pas sur le vrai et le faux. (...! On ne vote pas non plus sur le bien et le mal." Il me semble pourtant que les Politiques attachent beaucoup d'importance à leurs "valeurs" et nous persuadent toujours qu'ils sont seuls à défendre la "vérité"...

 

Tout autre chose : "Philosopher à la française". L'auteur relève comme une spécificité française l'importance accordée à la langue. Montaigne, Descartes, Pascal sont de grands écrivains." Ils s'adressent au grand public et se donnent les moyens d'en être compris. De là cette fameuse clarté française, que Nietzche se plaisait à célébrer."

 

Je disais que ce livre nous apprend beaucoup sur l'auteur. Son amour de la musique, par exemple. Sa rencontre avec Beethoven, à vingt-deux ans, lui, qui à l'époque n'était intéressé que par la politique, l'amitié, l'amour, la philosophie. Il découvrira aussi Mozart, Schumann, Schubert et d'autres avec une conviction : "L'art va plus vite ou plus profond. Il ne donne à penser qu'en donnant à ressentir, à aimer, à admirer. C'est une leçon de morale, autant ou davantage que d'esthétique. C'est pourquoi c'est une leçon, aussi, de philosophie

 

André Comte-Sponville est un philosophe comme on en connaît peu. Son érudition est grande, mais son humanité, sa préoccupation des autres, ses recherches sur le bonheur, son étude des religions, lui, athée, en fait un philosophe pas comme les autres, quelqu'un dont nous pouvons être très proches.

 

En parlant du goût de vivre :

 

"Ainsi la vérité est à la fois la norme, à quoi il faut d'abord se soumettre. Le bonheur est le but, qui ne nous sera donné, s'il peut l'être que par surcroît : c'est en cherchant la vérité qu'on trouvera le bonheur, non en cherchant le bonheur qu'on trouvera la vérité."

27/08/2010

PAROLES DE PHILOSOPHES.

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Le livre de Luc Ferry est sous-titré "Qu'est-ce qu'une vie bonne ?" Il avait en 2002 publié un essai "Qu'est-ce qu'une vie réussie?" Le philosophe nous plongeait dans la pensée d'Aristote, Saint Augustin, Saint Thomas ou Saint Paul, mais aussi Socrate, les stoïciens, Maïmonide, Averroès, Nietzche pour arriver à démontrer qu'une vie réussie est une "vie bonne". Selon lui, le bonheur n'est pas, comme on l'affirme souvent actuellement, synonyme de réussite ou de performance. Un monde laïc n'est pas hostile aux transcendances, comme on le croit souvent. Idée qu'il développera dans "L'homme-Dieu ou le Sens de la vie".

 

PAROLES DE PHILOSOPHES.

 

Un tout petit recueil, au format inhabituel, 8 cms sur 12, contenant des citations assorties de commentaires de l'auteur. (Collection "A savoir" – éditions Dalloz).

 

Dans son avant-propos, il précise : "D'abord l'aveu d'une limite aussi évidente qu'inévitable : ce recueil de "paroles de philosophes" est tout à la fois aussi subjectif et aussi peu exhaustif que possible. C'est tout au plus un petit morceau de la bibliothèque que j'emporte dans l'île déserte, un tout petit morceau seulement.. (...) Ce choix ne correspond qu'à un regard cursif et très personnel sur l'histoire de la philosophie entendue comme je l'entends maintenant : une doctrine du salut sans dieu ou, pour parler plus simplement, une tentative de répondre à la question : "Qu'est-ce qu'une bonne vie pour les mortels ?" sans passer par le secours des religions – de la foi en un dieu qui sauve – mais en s'en tenant aux moyens du bord : la lucidité de la raison et la sincérité du coeur."

 

Comme dans ses autres livres, Luc Ferry va parcourir l'histoire de la philosophie de l'Antiquité à nos jours mais dans une optique nouvelle qui est celle "du salut". Cette approche est pour moi assez déroutante, la notion du "salut" étant, me semblait-il, fortement connotée par le christianisme.

 

Par contre, le concept de "l'homme mortel" se retrouve dans toute l'histoire de la philosophie. Montaigne, en référence à la sagesse des anciens philosophes grecs, assurait que "philosopher, c'est apprendre à mourir." Les Stoïciens et les Epicuriens affirmeront qu'on ne peut accéder à une vie bonne (ou heureuse) sans vaincre d'abord la peur de la mort.

 

"Pense à la mort toujours pour ne la craindre jamais" (Sénèque) – "L'affaire n'est pas de mourir plus tôt ou plus tard; l'affaire est de bien ou mal mourir. Or, bien mourir, c'est se soustraire au danger de vivre mal." (Sénèque).

 

Comme le dit Luc Ferry, pour les anciens, le divin est assimilé au cosmos : "L'harmonie du monde, ce que les Grecs nomment le "divin" n'est donc pas, comme chez les Juifs ou les Chrétiens, "au-delà" du monde : la structure harmonieuse de l'univers lui est immanente. le divin peut cependant être considéré comme "transcendant" par rapport aux hommes, en ce sens qu'il est supérieur et extérieur à eux."

 

Luc Ferry met aussi en lumière le rapprochement que l'on peut faire entre les stoïciens et les Bouddhistes : l'espérance est un obstacle à la sagesse. "Ne cherche pas à ce que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veuille que ce qui arrive arrive comme il arrive, et tu seras heureux." (Epictète).

 

Le christianisme sera en rupture complète avec les anciens. Pour Luc Ferry : "Cette rupture est double : 1) le divin cesse de s'identifier à l'ordre cosmique pour s'incarner dans une personne – le Christ; 2) la religion nous invite à limiter l'usage de la raison pour laisser la place à la foi."

 

Le fondement même du christianisme est la résurrection des corps. "Et si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous." (Saint Paul)

 

Au seizième siècle, naîtra "l'humanisme" à partir de la révolution scientifique. Copernic, Newton, Descartes, Galilée donneront une autre vision du monde, celle où l'homme en devient le centre. Doué de raison, d'esprit critique, un "être pensant". "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant." (Blaise Pascal).

 

Le fondement de la morale devient la liberté qu'a l'homme. "Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières." (Emmanuel Kant).

 

D'où l'importance de l'éducation soulignée par Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Kant. "L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Il n'est que ce que l'éducation fait de lui." (Emmanuel Kant).

 

Luc Ferry étudiera aussi la vision de Descartes, Marx, Jean-Paul Sartre, Nietzsche avant d'arriver à ce qu'il pense actuellement : la philosophie de l'avenir sera de passer "de l'amour de la sagesse à la sagesse de l'amour", qui, pour lui, est "une nouvelle conception humaniste du salut qui n'est plus celle des Lumières, de Voltaire et de Kant, du droit et de la raison, mais plutôt celle de la transcendance de l'autre et de l'amour."

 

J'ai beaucoup aimé le livre même si, comme toujours avec Luc Ferry, je ne suis pas totalement convaincue. J'y ai retrouvé, avec plaisir, beaucoup de citations connues dont il donne parfois un éclairage très personnel.

 

(Voir aussi : Luc Ferry – billet du 11 novembre 2009)

 

29/07/2010

MARION RUGGIERI.

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Marion Ruggiéri est responsable des pages culture à Elle et chroniqueuse à Paris Première, France Inter et France Info. L'année dernière, elle interrogeait les invités de Franz-Olivier Giesbert, dans son émission "Vous aurez le dernier mot", sur France2. Elle est la fille d'Eve Ruggiéri, connue surtout pour l'animation de l'émission Musiques au coeur, sur France2.

 

PAS CE SOIR, JE DÏNE AVEC MON PERE.

 

C'est son premier roman qui a obtenu le Prix des lecteurs en 2009.

 

Les premières lignes du roman donnent le ton : "Le problème avec les parents d'aujourd'hui, c'est qu'ils ne meurent jamais. Ou qu'on les aime trop." (...)"Mon père appartient à cette génération qui sous prétexte qu'elle est née après guerre et en plein progrès a décidé que son combat d'une vie serait de ne pas mourir. De ne pas mourir, donc de ne pas vieillir. D'arrêter le temps. Au début, je croyais qu'il était le seul atteint. Et puis j'ai vu d'autres spécimens, dans la rue, à la télé, tout près, je les ai parfois côtoyés : les faux jeunes."(...)Les gens ne veulent plus mourir. Alors ils volent la vie de leurs enfants. Ce sont des ogres."

 

Un constat cruel, né de son expérience, mais qui ne fera pas, je crois, l'unanimité. Pascal Bruckner, lui, est enthousiaste : "Sur l'immaturité de notre temps et la confusion des âges, on a rarement lu récit plus convaincant et désopilant."

 

Pas vraiment d'histoire, une confrontation de personnages : Marion, la narratrice ; son père François ; l'amant de Marion, ami de François, Georges ; la dernière conquête de François, Truffen. Le prétexte est l'anniversaire de François, que Marion espérait fêter en tête-à-tête. Or, il a invité Georges et Truffen, qu'il va présenter à Marion.

 

L'intérêt réside dans la description des personnages. François, divorcé, la cinquantaine, est un séducteur avéré. Amoureux de lui-même, profondément égoïste, se voulant "toujours jeune", il collectionne les conquêtes. Truffen, a dix-sept ans. Elle est dix ans plus jeune que Marion.

 

D'emblée, celle-ci la déteste et elle en trace un portrait féroce. Elle arrive, perchée sur ses hauts talons, accueillie par "Hello, mon Bébé, c'était bien l'école ? de François. Durant le dîner, elle monopolise la conversation. "Là, on n'entend plus qu'elle. Petite voix haut perchée, shootée aux bulles de champagne, qui domine le dîner. Une coupe qui valse à la main, le coude arrimé à la table, les jambes qui tricotent sous la nappe (...) et la voilà qui part crescendo dans une escalade sonore hystérique, pour finir par s'étouffer de rire, les doigts devant la bouche, dans un grognement de truie qu'elle doit juger délicieusement enfantin et sexy."

 

Paradoxe, Truffen reproche à Marion de vivre avec Georges, qui est né le même jour, le même mois, la même année que son père. Marion, trop attachée à son père, est devenue la maîtresse de Georges, qu'elle trouvait laid, pire, chauve, sans lèvres, un dégoût physique qu'elle va surmonter parce qu'un fiancé de cinquante ans, c'est sérieux, hyperrassurant. Elle le quitte, le trompe, revient et finira par trouver l'amour avec quelqu'un de son âge mais... qui a le même prénom que son père.

 

Le récit de cette soirée est entrecoupé de souvenirs de Marion. Souvenir de sa mère et surtout de ses grands-parents qui eux, étaient d'une génération "normale". Elle leur dédicace son livre.

 

Roman de vacances, désopilant certes par les petites phrases assassines mais guère convaincant. Ainsi, Marion, qui ne veut pas grandir par amour de son père, fait pitié. Malgré son âge elle ressemble à une adolescente, mais aussi mal dans sa peau que dans son époque.

 

Dans une interview, elle dit qu'elle a écrit le livre pour son père : "Ce livre est aussi une façon, pour moi, de lui dire des choses. De lui dire que je l'aime. C'est une histoire d'amour entre un père et une fille. C'est un couple avec tout ce qu'il y a d'incongru et de complexe."

 

La critique est élogieuse, au lecteur de juger !