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14/02/2012

ELIETTE ABECASSIS.

 

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Eliette Abécassis est née le 27 janvier 1969 à Strasbourg. Elle est la fille d'Armand Abécassis spécialiste de la pensée juive. Elle est agrégée de philosophie. Mariée, deux enfants, elle habite Paris. Elle a publié de nombreux romans.

 

"Mon Père" "La répudiée" (voir billet du 22 octobre 2009). "L'or et la cendre" (voir billet du 17 novembre 2010) "Et te voilà permise à tout homme" (voir billet du 13 octobre 2011).

 

SEPHARADE.

 

Le livre a été publié chez "Albin Michel", en livre de poche, en 2009.

 

Eliette Abécassis a décidé d'en faire un roman. Son objectif est pourtant de raconter l'histoire des juifs marocains, de l'inquisition à nos jours. En faire un roman plutôt qu'un livre d'histoire rend l'oeuvre plus attachante mais aussi plus confuse. C'est à travers son personnage, ses rencontres sentimentales ou amicales, ses conversations avec sa famille, qu'elle retrace l'histoire.

 

Esther Vital, la narratrice est une juive marocaine née à Strasbourg. Tout au long du livre, elle se demande qui elle est vraiment et si on peut échapper à son destin.

 

Dans le prologue, Eliette Abécassis, résume la quête qui sera celle de son personnage. "Nous avons tous des identités multiples. Nous venons tous d'un pays, d'une ville, ou d'une rue qui nous définit à jamais. Nous sommes issus d'une culture ancestrale qui nous emprisonne autant qu'elle nous féconde. (...) Nous sommes empruntés et confisqués par notre passé, que nous empruntons et confisquons à notre tour, essayant de savoir qui nous sommes, en cette quête infinie qui commence au premier cri, qui ne s'achève jamais – et qui s'appelle la vie."

 

Esther Vital a décidé de se marier avec Charles Tolédano, malgré l'opposition de ses parents. Charles est arrivé à rompre les liens fusionnels qu'il entretenait avec sa mère. Esther, au contraire est sous l'emprise totale de sa mère qui n'hésite d'ailleurs pas à lui faire du chantage. "Tu me feras mourir" est une phrase qui revient plusieurs fois.

 

Le mariage est cependant décidé et Esther veut se marier en Israël. Toute la famille s'y retrouve et des intrigues se nouent. Son père lui a appris que le jour de son mariage, il confierait à son mari un secret transmis de génération en génération. Ce secret va rendre le mariage impossible. Il s'agit d'une amulette qui doit révéler les secrets des sépharades. Au moment de la remettre à Charles, elle disparaît. Moïse, le père d'Esther, soupçonne Charles de l'avoir volée car il refuse de se laisser fouiller. Il ne le peut pas car il a sur lui un document secret remis par son père. Il ne dit rien.

 

 Les parents d'Esther s'en vont après avoir essayé de dissuader Esther de se marier et de les suivre, ce qu'elle refuse. Mais Charles n'admet pas qu'Esther ne lui fasse pas confiance et s'en va, lui aussi. "Comment te faire confiance désormais ? Comment bâtir une vie autour de toi, et comment croire encore en ton amour ? Tu as tué notre amour".

 

Avant cette ultime rencontre avec Charles, Esther, était allée retrouver un ancien amoureux, Noam avec qui elle passe la nuit. Quand elle apprend à sa mère qu'elle hésite entre Noam et Charles, celle-ci lui apprend que Noam est son frère.

 

Esther se retrouve donc seule. Elle essaie de se noyer mais l'amulette la sauve.

 

Je suis bien consciente que, résumer ainsi, le livre apparaît sans intérêt. Il se lit pourtant avec plaisir. Eliette Abécassis ne se contente pas de raconter l'histoire des juifs marocains mais les conversations entre ses tantes, par exemple, nous apprennent beaucoup sur les traditions. Il est vrai que la cuisine occcupe une grande partie, les recettes des plats cuisinés sont aussi transmises de génération en génération. J'avoue avoir des difficultés à comprendre une telle importance mais la cuisine n'est pas ma tasse de thé !

 

Eliette Abécassis parle longuement de la différence entre les Ashkénazes et les Sépharades, de leur rivalité qui va parfois jusqu'au mépris.

 

Esther est déconcertante. Alsacienne, elle admire la culture française mais son ascendance marocaine, par son père, la lie à ses racines. "Alsacienne, elle était ponctuelle, tranchante, au point de paraître insensible. Orientale, elle avait en elle une générosité onctueuse."

 

"Dès son plus jeune âge, on lui avait inculqué les valeurs fondamentales de la religion, du groupe et de la famille." De plus, elle était superstitieuse, comme sa mère. Elle croyait "au mauvais oeil". Même ses études de lettres n'avaient pas réussi à la détacher de ces croyances. Tous ces efforts pour conquérir la liberté engendraient un terrible sentiment de culpabilité.

 

Lorsqu'elle choisit d'épouser Charles, malgré l'opposition de ses parents, elle croit qu'elle a enfin réussi à être libre. Hélas ! ce mariage tourne au désastre. D'où l'interrogation : "Peut-on échapper à son destin ?"

 

Je l'ai dit, j'ai bien aimé le livre. Il faut du talent pour rendre attrayant une oeuvre où se côtoient l'invraisemblable, de longues descriptions, des réflexions philosophiques, l'histoire. Du talent et un style que j'avais déjà apprécié dans les autres oeuvres de l'auteur. 

02/02/2012

SCIENCE ET BOUDDHISME.

 

 

trinh xuan thuan, le cosmos et le lotus, bouddhisme, altruisme, créativité scientifique

 

Dans son livre "Le Cosmos et le Lotus" Trinh Xuan Thuan tente d'expliquer pourquoi selon lui, le bouddhisme peut être en accord avec la science moderne.

 

Il part d'un constat : "La science n'a rien à dire sur la manière de conduire notre vie."  Tout le monde sera d'accord avec cette affirmation. Il ajoute que la science ne suffit pas à nous rendre heureux même si elle a allégé notre quotidien. Elle n'est pas non plus propre à développer les qualités humaines indispensables au bonheur car "elle est incapable d'engendrer la sagesse". Etudiant, il a pu constater que de grands scientifiques qu'il admirait étaient parfois de médiocres individus dans la vie courante. "Les scientifiques ne sont ni meilleurs, ni pires que la moyenne des hommes."

 

Il est vrai que l'histoire abonde en exemple de grands esprits dont le comportement n'est pas glorieux. On connaît la manière dont Newton s'est comporté envers Leibniz l'accusant de lui avoir volé l'invention du calcul infinitésimal. Que dire des physiciens allemands Philipp Léonard et Johannes Stark, tous deux Prix Nobel de physique qui ont soutenu le nazisme et sa politique antisémite allant jusqu'à proclamer la supériorité de la science allemande sur la science juive ? Il en profite pour rendre hommage à Einstein qui a eu un sens aigu de la morale et de l'éthique, militant après Hiroshima et Nagasaki, pour l'interdiction des armements nucléaires.

 

L'auteur rappelle que le bouddhisme est la tradition spirituelle de son enfance. Il se souvient des grandes fêtes bouddhiques  qu'il célèbrait avec sa mère. Sa rencontre avec Mathieu Ricard va lui permettre d'approfondir sa connaissance du bouddhisme. Scientifique comme lui, ils ont eu de longues conversations qui déboucheront sur l'admirable livre "L'infini dans la paume de la main" publié chez Fayard  en 2000. Il acquerra la conviction que" la science et le bouddhisme représentent l'un comme l'autre une quête de la vérité, dont les critères sont l'authenticité, la rigueur et la logique, leurs manières d'envisager le réel ne devaient pas déboucher sur une opposition irréductible, mais au contraire sur une harmonieuse complémentarité."

 

Le premier principe bouddhique que l'auteur met en évidence est le concept d'interdépendance. Toute chose ou tout être ne peut exister de façon autonome ni en être sa propre cause. Le monde est comme un vaste flux d'événements reliés les uns aux autres et participant tous les uns des autres. Le bouddhisme ne nie pas les lois physiques ou mathématiques mais affirme qu'il y a une différence entre la façon dont le monde nous apparaît et sa nature ultime.

 

Pour illustrer ce principe d'interdépendance l'auteur donne l'exemple d'une pomme. Nous en connaissons, par nos sens, la forme, la couleur, la taille mais si nous élargissons notre réflexion, nous devrons penser au pommier, à la lumière du soleil, à la pluie, la terre et nous serons incapables d'isoler une identité autonome de la pomme. La désignation "pomme" apparaîtra bien comme une construction de l'esprit. Ainsi le bouddhisme affirme que l'existence de la pomme n'est pas autonome mais interdépendante.

 

Poursuivant son raisonnement, l'auteur se retournera vers la science disant : "La physique moderne a non seulement démontré l'interdépendance du monde des particules et de l'univers, mais elle a aussi mis en évidence l'intime connexion de l'homme avec le cosmos. (...) Nous sommes tous faits de poussières d'étoiles. Frères des bêtes sauvages et cousins des fleurs des champs, nous portons tous en nous l'histoire cosmique. Le simple fait de respirer nous relie à tous les êtres qui ont vécu sur le globe."(...) Quand un organisme vivant meurt et se décompose, ses atomes sont libérés dans l'environnement, puis intégrés dans d'autres organismes."

 

Autre interconnexion découverte par la science, nous sommes tous liés les uns aux autres génétiquement, nous descendons de l'Homo habilis. Nous savons maintenant que, par exemple, nous partageons 99,5 % de nos gènes avec les chimpanzés. Nous nous rappelons combien les découvertes de Darwin avaient fait scandale à son époque.

 

Autre principe du bouddhisme, la vacuité c'est-à-dire l'absence d'existence propre. "Ce concept de changement perpétuel et omniprésent rejoint ce que dit la cosmologie moderne : tout bouge, tout change, tout évolue, tout est impermanent, du plus petit atome à l'univers entier en passant par les galaxies, les étoiles et les hommes."

 

L'auteur, comme Einstein avant lui, s'émerveille du réglage minutieux de l'univers, un équilibre extrêmement délicat "d'une précision comparable à celle dont devrait faire preuve un archer pour planter une flèche dans une cible carrée d'un centimètre de côté qui serait placée aux confins de l'univers."

 

Il existe une question à propos de laquelle le bouddhisme peut entrer en conflit avec la cosmologie moderne, les origines de l'univers. Mais il souligne que la science elle-même n'a pas de réelle réponse, des hypothèses existent que je pourrais résumer ainsi -  ceux qui croient en une multitude d'univers -  ceux pour qui notre univers est unique. La science n'a pas les moyens de trancher entre ces deux hypothèses.

 

L'auteur lui fait le pari d'un univers unique qui ne serait pas le fruit du hasard. Il justifie sa position par la beauté, l'harmonie du monde, la merveilleuse organisation du cosmos. A mesure que la physique a progressé, les cosmologues ont pu constater qu'il existe une profonde unité dans l'univers et que les phénomènes qu'on croyait distincts ont pu être unifiés.

 

L'auteur va plus loin en affirmant que la vie et la conscience n'ont pas émergé par hasard. "Parce que l'observateur et le phénomène observé sont interdépendants, il était inévitable qu'un être conscient émerge dans l'univers pour l'observer et lui donner un sens." Pour lui l'existence de l'être humain est inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile ou galaxie et dans chaque loi physique qui régit l'univers.

 

L'auteur soulève un autre problème : la créativité scientifique doit-elle être contrôlée ? Il ne le pense pas : "Si, à cause des dangers potentiels de certaines recherches scientifiques, nous interdisons de chercher, nous risquons de passer à côté d'innombrables bienfaits qu'elles sont susceptibles de nous apporter."

 

Il rappelle ce qu'il a toujours affirmé, la vulgarisation scientifique est nécessaire pour alerter le public sur des applications potentiellement dangereuses. Un autre de son crédo est que le scientifique a le devoir de ne pas oublier son humanité. Il rejoint ainsi son adhésion au bouddhisme : "Pour un bouddhiste, le bien et le mal n'existent pas en soi. Il n'y a de bien et de mal qu'en termes de bonheur et de souffrance causés à soi-même ou à autrui. Si je réussis à faire naître en moi une attitude altruiste telle que je sois viscéralement concerné par le bien des autres, cet altruisme devient le plus sûr guide de mon jugement."

 

31/01/2012

DOMINIQUE FABRE.

 

dominique fabre, moi aussi un jour, j'irai loin, vie d'un chômeur

Dominique Fabre est né à Paris en 1960. Il passe son enfance dans une famille d'accueil puis en internat. Autodidacte, après deux années de khâgne, il obtient une maîtrise de philosophie à l'université de Nanterre. Tout en vivant de petits boulots, il envoie des manuscrits à plusieurs maisons d'édition. A vingt-trois ans, il s'installe quelque temps à la Nouvelle-Orléans. Revenu  en France, il travaille dans le tourisme et sur des chantiers d'appartement. Il y rencontrera sa femme avec qui il aura deux enfants. Devenu correcteur de presse, il rencontre, auprès des habitués d'une cafétaria, un chômeur qui deviendra le personnage de son premier roman "Moi aussi un jour, j'irai loin." paru en 1995 et qui vient d'être réédité aux Editions de l'Olivier.

 

Ses ouvrages suivants "Fantômes" (2001), "Mon quartier" (2002), "La serveuse était nouvelle" (2005), "J'attends l'extinction des feux", (2008), "J'aimerais revoir Callighan" (2010) sont marqués par son enfance : l'absence du père, la famille d'accueil, la banlieue.

 

MOI AUSSI UN JOUR, J'IRAI LOIN.

 

Pierre Lômeur est au chômage depuis trois ans. Il vit seul dans un appartement au rez-de-chaussée. "Quoi qu'il en soit, à mon réveil, le jour est déjà bien entamé, depuis quelques mois j'en suis venu à dépasser les dix heures du matin. 10 heures10, 10 heures 20, à chaque fois je regarde ma montre".

 

Comment occuper son temps lorsqu'on est chômeur et qu'on a rarement l'occasion de trouver du boulot ? Il erre dans les rues, mal à l'aise : "Car il me vient à l'esprit des choses étranges, depuis que je suis dans la mouise, c'est ma claustrophobie, j'ai peur qu'on me découvre d'un seul coup d'oeil , parfois, il suffit d'un regard quand je marche dans la rue pour que je perde contenance, je rougis jusqu'à la racine de mes cheveux, qui sont ternes et que je perds. Mais qu'est-ce qui lui est arrivé ? J'ai l'impression qu'ils se disent. Regardez-moi ce type, il est foutu, rien à faire."

 

Mais Pierre va faire des rencontres. Thérésa, une polonaise, qui travaille dans une cafétaria, avec qui il a une liaison mais qui le quittera brusquement pour retourner en Pologne, voir son père malade. Il mange dans ce bistrot tenu par un marocain, tous les dimanches, d'une escalope milanaise accompagnée de spaghettis ou de poulet-frites. "Par souci d'économie, je ne mange du pain qu'à midi, comme je suis à charge de la société, je me prive, je ne veux pas en abuser."

 

Cette réflexion reflète bien qui est Pierre. Discipliné, il se rase tous les matins, entretient son appartement, essaie de résister à la détresse, au sentiment qu'il pourrait devenir fou. "Depuis que je n'ai plus de travail, c'est comme si je n'avais plus besoin de parler. Il faut que je me méfie, à force, c'est inquiétant."

 

Cherchant du travail, il rencontre un entrepreneur, Roger Lambert, qui va l'engager pour quelques semaines mais lui marque un profond mépris. "Qu'est-ce qui distinguait Lambert et moi ? M'était-il supérieur ? Parfois, je me demande. Qu'est-ce qui fait qu'un homme vaut plus qu'un autre ? Je marche dans la rue, nous marchons dans les rues. Quoi que nous soyons, nous n'aurons jamais fini de nous croiser jusqu'à la mort."

 

Une autre rencontre va amener à Pierre  à se poser des questions sur lui-même. Après avoir longtemps hésité, il entre dans un bus de la Croix-Rouge où Bernard aide les nouveaux arrivants. Il va mentir, prétendre qu'il vient de Rouen, qu'il est serrurier et vit à l'hôtel. "Je devais être fou. Il n'y avait pas d'autre explication. Pourquoi j'aurais fait ça sinon ? Ce soir-là je connus la honte."

 

Pierre fera d'autres rencontres mais ce qui va changer sa vie, c'est un infarctus. Il se retrouve à l'hôpital et réfléchit à sa vie. Son compagnon de chambre a besoin de somnifères pour dormir. Il lui donne les siens. " Je ne voulais pas dormir. Je préférais rester allongé dans la nuit¸à tout me souvenir, tout Lômeur en entier"

 

Sorti de l'hôpital, il apprend que c'est un ami qui lui a sauvé la vie. Et pour la première fois, il se dit : "Moi aussi, un jour, j'irai loin." L'espoir, enfin !

 

Raconter la vie d'un chômeur, sans mièvrerie, sans fausse sentimentalité, n'est pas une tâche facile. Dominique Fabre y parvient. Si son personnage se pose beaucoup de questions, il se réjouit aussi des brefs instants de bonheur comme sa rencontre avec Thérésa ou Annie, son émerveillement devant les arbres : "Vrai, le printemps vient toujours pareil : un jour on lève la tête, les platanes et les marroniers ont des feuilles. Et ça, c'est extraordinaire : les arbres sont verts, verts à tel point qu'on se demande comment ils font."

 

Un très beau livre, attachant, bien écrit, d'une grande sensibilité. 

17/01/2012

MADELEINE BOURDOUXHE.

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Madeleine Bourdouxhe est née à Liège en 1906. Elle a fait des études de philosophie à Bruxelles. Résistante lors de la Seconde Guerre mondiale, elle refusa de publier ses nouvelles chez les éditeurs parisiens contrôlés par les Allemands. Secrétaire perpétuelle d la Libre Académie de Belgique à partir de 1964, elle est décédée en 1996.

 

Actes Sud a publié deux autres de ses livres "A la recherche de Marie"(2009) et "Les jours de la femme Louise". "La femme de Gilles" a été traduit dans le monde entier et adapté au cinéma par Frédéric Fontey. Paru chez Gallimard en 1937, il a été publié par Actes sud en 2004.

 

LA FEMME DE GILLES.

 

Madeleine Bourdouxhe met en scène un couple marié, Elisa et Gilles, leurs deux petites jumelles et un bébé qui naît au cours du récit. Ceux-ci forment une famille très unie. Elisa est très amoureuse de son mari  et ne vit pratiquement que pour lui. Elle est bien, comme l'indique le titre du livre, "La femme de Gilles".

 

Tout bascule lorsque Gilles trompe sa femme avec Victorine, la plus jeune soeur d'Elisa. Celle-ci est une jeune fille très attirante, volage, peu impliquée dans ses actes. Elisa dira d'elle : "Sans doute n'a-t-elle pas de coeur et c'est ainsi que la vie ne la marque pas."

 

Elisa est d'abord soupçonneuse mais finit par admettre que son mari la trompe. Elle ne dit rien, espérant sauver son mariage en se taisant. Mais elle souffre. Ne sachant à qui se confier, elle va se confesser et loin d'avoir la compréhension qu'elle attendait, elle a droit à un discours que je juge ahurissant, même pour l'époque : "En face des épreuves que Dieu nous envoie, gardez-vous de toute révolte contre le Seigneur. (...) Pour votre pénitence, vous direz une dizaine de chapelets" Elle, qui a gardé intact l'amour pour son mari, qui a continué à accueillir sa soeur comme avant, sans lui faire de reproche, qui s'est gardée de mettre sa mère au courant, se sent seule, désemparée. "Oui... supporter encore et sans révolte l'indifférence de Gilles, mais avec l'espoir qu'il reviendra vers elle... Et ne se leurre-t-elle pas en ayant foi en son seul amour ?"

 

Gilles va finir par se confier à Elisa lorsqu'il apprend que Victorine le trompe. "Ce n'est pas une amourette... c'est (...) comme un feu, un grand feu.. (...) ou comme une rage. (...) Le malheur c'est que c'est une drôle de gamine, avec elle on ne sait pas à quoi s'en tenir. (...) Elle est à moi... je veux qu'elle soit à moi... Elle m'appartient nom de Dieu, elle l'a dit au début."

Quelle cruauté dans cet aveu ! Et Elisa pense plus à la peine de Gilles qu'à la sienne. Elle va devenir sa confidente, ira même jusqu'à lui suggérer ce qu'il devrait faire pour garder Victorine.

 

L'attitude d'Elisa a de quoi surprendre le lecteur. De femme de Gilles, je pourrais dire, qu'elle devient sa mère. "Regarde... je te mets un morceau de tarte en plus de tes tartines... Et il la remercia d'un sourire. C'était toujours cela de gagné, et pour Elisa c'était déjà beaucoup."

 

Gilles va apprendre que Victorine a décidé d'épouser Lucien Maréchal qui tient en ville un commerce de tabac et cigares. Il ne le supporte pas. Il lui fait une scène épouvantable, la bat avec rage, menace de la tuer. Elisa entend et se précipite : "Elle poussa la porte, vit Gilles, forme monstrueuse, arc-boutée, et sous lui le corps de Victorine qui paraissait tout petit. Elle saisit Gilles aux épaules, l'écarta brusquement en arrière. Elle aida Victorine à se relever."

 

Elle devra encore subir les reproches de sa mère. "Il l'a bien arrangée, ton mari (...) Je plains les enfants d'avoir un pareil père ! Toi, tu le supportes tant pis pour toi... Mais qu'il ne remette plus les pieds ici." Ainsi, Victorine n'a rien dit de sa liaison. Et avec cynisme, elle ajoute :"Eh bien ma chère, si tu savais ce qui se passait, tu aurais pu garder ton mari chez toi !" Elisa s'en va, sans rien dire et, plus surprenant, c'est encore à Gilles qu'elle pense. "Comme elle va devoir l'aider, le soutenir."

 

La vie semble reprendre comme avant. Elisa espère quelque temps que son mari guéri sera à nouveau amoureux d'elle. Mais Gilles est brisé et désormais incapable d'amour et d'émotion. Elisa perd pied et réalise qu'après tant d'efforts il n'y a plus d'amour. Elle, la courageuse, se suicide.

 

Le récit est conduit tout en nuances, en émotions et fines observations, la langue est limpide, le personnage d'Elisa inoubliable.

 

Ce livre m'a replongé dans ma jeunesse. Gilles est ouvrier, Elisa ne travaille pas mais le couple n'a pas de difficulté financière. La seule distraction est de prendre le train pour passer un jour à la campagne ou le cinéma. Elisa est complètement accaparée par les tâches ménagères. Elle entretient minutieusement une pièce où entrent seulement les visiteurs "la pièce de devant". Les  enfants sont baignés dans une bassine d'eau. Gilles déjeune d'oeufs et de lard, ce qu'on appelait dans ma jeunesse "une fricassée". Elisa accouche à la maison, un accouchement appelé "délivrance" et reste au lit plusieurs jours. Elle allaite le bébé un mouchoir étendu sur son sein parce que les petites sont là. Et puis, dernier souvenir, vous allez rire, la tarte. Non pas servie comme un dessert mais mangée n'importe quand, et qui, pour petits et grands, sert de "réconfort"...

 

J'ai aimé, à travers le livre, retrouver le temps de ma jeunesse. Même si je n'ai pas vécu tout cela personnellement, j'en ai été témoin.

 

05/01/2012

ELIE WIESEL.

 

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Elie Wiesel est né à Sighet, en Roumanie, le 30 septembre1928. A quinze ans, il a été déporté avec toute sa famille à Auschwitz-Birkenau, puis à Buchenwald. Il y perdra ses parents et sa soeur. Libéré par les Américains, il passe une dizaine d'années en France durant lesquelles il fait des études de philosophie à la Sorbonne. Il relate son expérience de la shoah dans sa première oeuvre "La Nuit". En 1963, il devient citoyen américain et enseigne à l'université de Boston. Il a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1986. Avec son épouse Marion, il a fondé "La Fondation Elie Wiesel pour l'Humanité".

 

Son oeuvre est très nombreuse : romans, essais, commentaires de la Bible. (voir billet du 7 novembre 2008 et du 11 novembre 2010.)

 

COEUR OUVERT.

 

L'auteur raconte son opération d'urgence, à coeur ouvert, à New York. Il a quatre-vingt-deux ans. Le livre pourrait être banal, simple récit d'une intervention bien maîtrisée actuellement par les chirurgiens. Mais Elie Wiesel revoit toute sa vie et se pose des questions sur ce qu'il en a fait et sur Dieu.

 

La shoah, d'abord. Il a voulu en parler pour que rien ne soit oublié. Il se pose une question essentielle : "Ai-je accompli mon devoir de rescapé ? Ai-je tout transmis ? Trop peut-être ?"

 

Son combat contre la haine, qu'il a voulu inlassable et dont il doit bien avouer qu'il a été une défaite. "Une fois les camps libérés, je m'en souviens, nous étions convaincus qu'après Auschwitz, il n'y aurait plus de guerre, plus de racisme, plus d'antisémitisme. Nous nous sommes trompés. D'où un sentiment proche du désespoir. (...) Comment comprendre les atrocités au Rwanda, au Cambodge, en Bosnie...?"

 

Sa réflexion l'amènera à se poser des questions sur la nature humaine. "Est-ce hier – ou autrefois – que nous avons appris combien l'être humain peut atteindre la perfection dans la cruauté plus que dans la générosité ?" Pourtant, son credo est de croire en l'homme, en l'amitié, en l'amour, en la possibilité qu'a chacun de s'opposer à la haine, de choisir la compréhension plutôt que le mépris.

 

Dieu. La question qui l'a taraudé toute sa vie est "pourquoi ?""Pour moi, c'est un fait indéniable : il est impossible d'accepter Auschwitz avec Dieu, ni sans Dieu. Mais, alors, son silence, comment le comprendre ?"

 

Elie Wiesel ne répond pas à la question, comme on le fait souvent, en évoquant le libre arbitre que Dieu a laissé aux hommes. Il justifie sa foi par le refus "d'être le dernier d'une chaîne remontant très loin dans ma mémoire et dans celle de mon peuple." Il ajoute que les vraies questions, celles qui concernent le Créateur et sa Création ne peuvent obtenir de réponse. "Seules les questions sont éternelles, les réponses ne le sont jamais." Cet aveu : "J'avoue m'être élevé contre le Seigneur, mais je ne l'ai jamais renié."

 

La mort, enfin. Quand il apprend qu'il doit être opéré, il a peur de mourir. Sentiment bien humain. Il l'accepte pourtant difficilement : "Ai-je peur de mourir ? Dans le passé, en y songeant, je pensais que la mort ne m'effrayait pas." Bien sûr, il se raccroche à tout ce qu'il désirait encore faire, à ses étudiants qui lui ont apporté beaucoup de choses, à sa femme, son fils, ses petits-enfants à qui il avait encore tant de choses à raconter.

 

Il ne se sent pas prêt à mourir tout en ajoutant : "Est-on jamais prêt ?" Il rappelle que la religion juive plutôt que de conseiller de passer sa vie à se préparer à mourir comme le font certaines philosophies "sanctifie la vie et non la mort."

 

L'ultime question sera : "ai-je changé ?" J'attendais cette réponse : non, je demeure le même. Et il ajoute : "Je sais combien chaque moment est un recommencement, chaque poignée de main une promesse et un signe de paix intérieure."

 

J'ai beaucoup aimé le livre. Elie Wiesel dit, comme toujours, les choses simplement et avec un réel accent de vérité sans tomber dans l'émotion facile que le sujet du livre aurait pu faire naître.