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12/04/2012

MARIO VARGAS LLOSA.

 

les chiots, pérou, machisme, virilité, pression du groupe, stib, questions à la une

 

Mario Vargas Llosa est né au Pérou en 1936 mais il a passé une partie de son enfance en Bolivie. Dès l'âge de quatorze ans, il est placé à l'Académie militaire de Lima qui lui laisse un sinistre souvenir. Ayant obtenu une bourse, il poursuit ses études à Madrid où il obtient son doctorat en 1958. 

 

Romancier, essayiste, critique, Mario Vargas Llosa est considéré comme l'un des chefs de file de la littérature latino-américaine. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 2006.

(voir billet du 3 novembre 2011)

 

LES CHIOTS.

 

Les "chiots" sont les jeunes garçons de la banlieue de Lima. Nous sommes en 1946, ils ont dix ans. Un nouveau, Cuéllar vient rejoindre la bande. Il est différent de ses camarades car très bon élève "un petit bûcheur mais pas lèche-bottes".

 

Après l'école, la bande se retrouve sur le terrain de football jusqu'à ce que les grands, qui finissent les cours plus tard, les en chassent.Cuéllar ne les accompagne pas ce que regrettent ses amis. Mais, comme il meurt d'envie de jouer dans l'équipe, il s'entraîne tout l'été et intègre le groupe avec fierté.

 

Un jour, alors que les gamins se douchent après le foot, un gros chien, appelé Judas, s'échappe et pénètre dans les vestiaires. C'est le drame. Judas mord Cuéllar au pénis. Lalo, qui est parvenu à s'échapper, entend les aboiements de Judas et les cris de Cuéllar. "Il l'aperçoit à peine parmi les soutanes noires, évanoui ? oui, à poil, Lalo ? oui et en sang. C'était affreux : y avait du sang partout dans la douche."

 

Cuéllar est emmené à l'hôpital et toute la semaine, les prières sont consacrées à son  rétablissement. Mais les Frères se mettent en colère si les élèves parlent entre eux de l'accident. Pourtant, lorsque ses amis lui rendent visite à l'hôpital, ils ne peuvent s'empêcher de le questionner : "Raconte, Cuéllar, petit vieux, qu'est-ce qui s'est passé, il avait eu très mal , très très mal, où c'est qu'il t'avait mordu ? ben là, et il prit un air gêné, au petit zizi ? oui, tout rouge, et il rit et nous avons ri..." Ses amis promettent de ne rien dire, il a été mordu à la jambe, c'est tout.

 

Cuéllar retourne au collège et, loin d'être dégoûté du football, il devient plus sportif que jamais. Mais ses études ne l'intéressent plus. Les frères le chouchoutent, ses parents aussi. "A tout bout de champ, ils augmentent mon argent de poche, ils achètent ce que je veux, nous disait-il, il les avait mis dans sa poche, ses parents."

 

Peu de temps après l'accident, on commence à l'appeler "Petit-Zizi". Son surnom lui colle comme une étiquette et il en vient pourtant à l'accepter, du moins en apparence.

 

Les mômes sont devenus des adolescents. Ils "lèvent" les filles pour danser, sortir, aller au cinéma, l'essentiel est de donner de soi une image virile. Cuéllar fait semblant d'être comme les autres mais il ne peut pas. Même les médecins de New York n'ont rien pu faire pour lui.


Dès lors, Cuéllar change. Il se bagarre pour prouver qu'il "en a", nage dans les rouleaux les jours de tempête pour montrer qu'il est le plus fort, roule à cent à l'heure dans les avenues de Lima. Rien n'y fait, il ne peut pas franchir le pas qui fera de lui un homme, un vrai.

 

Il sort alors avec des gamins des "voyous de treize, quatorze, quinze ans" A vingt et un ans, il travaille dans l'usine de son père et ses amis espèrent qu'il va redevenir un garçon sérieux. Il n'en est rien. "Il sortait du bureau à six heures et à sept il était déjà à Miraflores, à sept heures et demie au Chasqui, accoudé au bar, buvant en attendant de pouvoir jouer aux dés.""Certains matins on le voyait tout égratigné, un oeil au beurre noir, une main bandée : il est fichu, disions-nous, il fréquente des pédés, des macs, des dealers."

 

Le temps passe. Ses amis se sont mariés, ce sont des hommes mûrs maintenant. Cuéllar est censé être parti à la montagne pour planter du café mais ils apprendront sa fin tragique.

 

C'est une longue nouvelle où l'auteur met en lumière la pression du groupe. Il faut être comme les autres. Cuéllar n'y peut rien s'il a eu cet accident mais il s'est coupé des autres ne pouvant faire comme eux "mater pour marier".

 

L'auteur a publié cette nouvelle à vingt-trois ans dans le recueil "Les Caïds" qui relate sa jeunesse. Il dénonce le machisme ambiant dans une langue où se mélangent des tournures familières et des dialogues directs dans la même phrase. Ce style m'a déconcertée.

 

J'ai pensé à la situation actuelle. Les "chiots" mataient les filles d'une manière bien innocente. Certains jeunes ont de plus en plus recours à la violence : menaces, agressions, viols. Le "machisme" existe toujours mais il s'est transformé. La pression du groupe entraîne certains à franchir des limites. Faire preuve de virilité reste une obsession mais entraîne des dérives dangereuses.

 

L'actualité le montre de manière évidente. Les chauffeurs de la Stib ont manifesté leur ras le bol par six jours de grève. Prendre une population en otage ne suscite qu'une peureuse indignation.

 

Le reportage de la RTBF "Questions à la une" diffusé hier montrait clairement combien le mépris de la femme est "normal" conseillé même dans certains milieux.

 

Si l'insécurité est enfin prise au sérieux par les politiques, je vois mal comment ils pourront y mettre fin. "Il faut changer les mentalités" Eh oui, mais comment ?

 

C'est triste, mais vraiment notre monde ne tourne pas rond.

 

27/03/2012

ALAIN FINKIELKRAUT.

 

alain finkielkraut, la défaite de la pensée, nation, race, culture, école, jeunesse

 

 

Alain Finkielkraut est né à Paris en 1949. Il s'est fait connaître en 1970 par sa collaboration avec Pascal Bruckner pour "Le nouveau désordre amoureux". Il a publié une dizaine de livres :  "Le Juif imaginaire" "La sagesse de l'amour" "An nom de l'Autre" "Réflexions sur l'antisémitisme qui vient."

 

J'ai beaucoup aimé deux essais littéraires "Un coeur intelligent" (voir billet du 9 décembre 2009) et "Et si l'amour durait". (voir billet du 9 décembre 2011).

 

LA DEFAITE DE LA PENSEE.

 

Paru en 1987, ce livre marque le début de prises de positions critiques sur le monde moderne.

 

L'auteur, dans un long rappel historique, montre comment les notions de "nation, race, culture" ont changé au cours des siècles.

 

C'est au cri de "Vive la nation" que les révolutionnaires ont détruit l'Ancien Régime. C'est la première fois que la notion de nation apparaît dans l'histoire. Les révolutionnaires voulaient transférer à l'homme les pouvoirs "que l'alliance séculaire du trône et de l'autel réservait à Dieu." Joseph de Maistre, pourtant admirateur de la révolution, aura cette formule célèbre : "Il n'y a pas d'homme dans le monde. J'ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes. Je sais même grâce à Montesquieu qu'on peut être persan; mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir jamais rencontré de ma vie; s'il existe, c'est bien à mon insu."

 

Deux conceptions de la nation vont s'affronter après la guerre de 1870 entre la France et l'Allemagne et, plus précisément la conquête de l'Alsace-Lorraine par les Allemands. Pour ceux-ci, l'Alsace est allemande de langue et de race. Mais, répond Renan, "elle ne désire pas faire partie de l'Etat allemand : cela tranche la question. On parle de droit de la France, de droit de l'Allemagne. Ces abstractions nous touchent beaucoup moins que le droit qu'ont les Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n'obéir qu'à un pouvoir consenti par eux." Les députés d'Alsace-Lorraine de l'Assemblée nationale affirmeront dans une déclaration solennelle leur fidélité à la France. "Nous déclarons encore une fois nul et non avenu le pacte qui dispose de nous sans notre consentement."

 

Renan déclarera encore : "N'abandonnons pas ce principe fondamental que l'homme est un être raisonnable et moral avant d'être parqué dans telle ou telle langue, membre de telle ou telle race, adhérent de telle ou telle culture." Et cette déclaration que je trouve très importante : "Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine."

 

En 1945, les fondateurs de l'Unesco renouent avec l'esprit des lumières en liant progrès moral de l'humanité et progrès intellectuel. L'objectif de l'organisation est "d'assurer à tous le plein et égal accès à l'éducation, la libre poursuite de la vérité objective et le libre échange des idées et des connaissances."

 

L'auteur va démontrer comment on arrivera à rejeter l'universalisme des valeurs prônées par l'Unesco. Obsolète cette déclaration de Montesquieu :"Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fut préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le regarderais comme un crime."

 

Ainsi, la déclaration de Levi Strauss en 1971, que des individus peuvent rejeter certains aspects d'autres cultures, sans être traités de racistes, fit scandale. Je rappelle qu'en 1945, Lévi Strauss avait rejeté le concept de race et la hiérarchisation des civilisations, parlant de "cultures au pluriel". Sa nouvelle déclaration est dans l'esprit de l'Unesco. Serions-nous donc, au nom d'un multiculturalisme mal compris, obligés d'accepter la répudiation de la femme stérile, la peine de mort de la femme adultère, la polygamie, l'excision ? Heureusement, ce n'est pas le cas. Je dois cependant préciser que la loi n'est pas toujours respectée, il y a encore des mariages blancs ou forcés. L'actualité nous a ramenés à une réalité atroce : Patricia Leblanc vitriolée, Mohmed Merah, assassin de victimes innocentes, ayant l'impudence de se vanter de ses crimes.

                

Alain Finkielkraut rappelle, très justement, que c'est aux dépens de sa culture que l'individu européen a conquis une à une, toutes ses libertés, que la critique de la tradition constitue le fondement spirituel de l'Europe.

 

C'est en prolongement de cette réflexion qu'il abordera la défaite de la pensée. Je résumerai en disant que l'auteur souligne qu'au lieu de favoriser l'individu à penser par lui-même, il est emprisonné dans une société où le show-business est roi. D'où le glissement : la dissolution de la culture dans le tout culturel. Le divertissement devient une valeur suprême. Au moment où la technique, par la télévision ou l'ordinateur, rend possible l'accession à tous de la culture, la logique de la consommation la détruit. Un constat sévère mais pas faux.

 

Le tout culturel ? Pour l'auteur, c'est une admiration égale pour une bande-dessinée, un slogan publicitaire, un rythme de rock, un match de football que pour Shakespeare, Duke Ellington, Michel-Ange ou Verdi.

 

Alain Finkielkraut aborde son sujet favori : l'école. "L'école, au sens moderne, est née des Lumières, et meurt aujourd'hui de leur remise en cause". "L'école est moderne, les élèves sont postmodernes." Faut-il comme le disent certains, postmoderniser l'école, c'est-à-dire privilégier le divertissement ? "Certaines écoles américaines vont même jusqu'à empaqueter la grammaire, l'histoire, les mathématiques et toutes les matières fondamentales dans une musique rock que les élèves écoutent, un walkman sur les oreilles."

 

Exagération évidente mais qui demande réflexion. "Ce ne sont pas les adolescents qui, pour échapper au monde, se réfugient dans leur identité collective, c'est le monde qui court après l'adolescence". Le slogan actuel : paraître jeune !

 

Ce renversement constitue, comme le remarque Fellini avec une certaine stupeur, la grande révolution culturelle de l'époque postmoderne : "Je me demande ce qui a pu se passer à un moment donné, quelle espèce de maléfice a pu frapper notre génération pour que soudainement on ait commencé à regarder les jeunes comme les messagers de je ne sais quelle vérité absolue."

 

Je ne partage pas complètement les propos d'Alain Finkielkraut mais je pense sérieusement qu'il serait temps de réfléchir comment réconcilier les jeunes avec l'école, avant qu'il ne soit trop tard.

 

20/03/2012

CAROLE MARTINEZ.

carole martinez, le coeur cousu, espagne, superstitions

 

Carole Martinez est née en 1966. Elle est professeur de Français dans un lycée d'Issy-les-Moulineaux. Elle a profité d'un congé parental, en 2005, pour se lancer dans l'écriture. Son roman "Le coeur cousu" a été un grand succès et a été récompensé notamment par le Prix Renaudot des lycéens  en 2007. Gallimard l'a republié dans la collection Folio.

 

LE COEUR COUSU.

 

L'histoire se passe au fin fond de l'Espagne, à la fin du XIXème siècle. La narratrice, Soledad, est la benjamine de la famille Carasco. Son père José est charron. Sa mère Frasquita est l'héroïne du roman.

 

Dans le village, une procession a lieu deux fois par an, à l'Assomption et durant la Semaine sainte. Six femmes préparent la statue de la Vierge dans le plus grand secret. Une nuit, la petite Frasquita, se laisse enfermer dans l'église pour voir la statue. Elle découvre que la statue n'a pas de corps. "Son buste, son tronc, le bas de son corps n'étaient qu'un vulgaire enchevêtrement de bois et de fer, une pauvre armature creuse." Abattue, Francisca n'accepte pas que la Vierge soit de fer, n'ait rien sous ses habits de couleur et surtout  que la Madone n'ait même pas un coeur pour aimer ses enfants. Elle décide alors de lui en confectionner un qu'elle attache à la statue dans le plus grand secret. Lorsque la statue est découverte, le village crie au miracle. Cet épisode donne le titre au livre "Le coeur cousu".

 

Dans la famille Carasco, depuis des générations, se transmettent des secrets, des prières, des croyances, des superstitions et un mystérieux coffret. Celui de Frasquita contient du matériel de couture et des fils brillants, de toutes les couleurs qu'on ne trouve nulle part et qui fait d'elle une magicienne. Les fleurs qu'elle a cousues sur sa robe de mariée sont tellement vivantes qu'elles faneront sous le regard jaloux des villageoises. Un éventail reproduit avec une telle perfection les ailes d'un papillon qu'il s'envolera par la fenêtre.

 

Frasquita rapièce les vêtements avec une telle adresse que les coutures sont invisibles. Ses broderies sont tellement vivantes qu'elles semblent animées. Ce talent la rend suspecte aux yeux des villageois qui la considèrent comme une magicienne voire une sorcière.

 

Le livre est donc plus proche du conte que du roman. Les épisodes sont parfois cocasses. Son mari reste enfermé un an dans un poulailler où il veut supplanter le coq. Plus tard, un coq rouge naît et il se met en tête de faire fortune en lui apprenant à se battre. Un combat est organisé et tout le village mise sur la victoire du coq rouge. José a passé un contrat avec son adversaire. S'il gagne, il aura la moitié de sa propriété; s'il perd, Heredia recevra tous ses meubles. Le coq rouge perd, Frasquita le répare. C'est la première fois qu'elle coud de la chair humaine. Elle le fera encore lors du second combat perdu aussi par José qui, cette fois, a mis dans le pari, sa maison. Toute la famille doit déménager.

 

Le livre comprend des chapitres courts, dédiés à un événement ou à un personnage sans qu'il y ait vraiment une continuité dans l'histoire. Blanca, la sage-femme met au monde les enfants de Frasquita avec une bonté qui émeut. Les enfants ont tous reçu un don : une voix exceptionnelle, une beauté qui luit dans l'obscurité... Un étranger surnommé l'ogre arrive au village puis disparaît mystérieusement.

 

Un épisode tragique attend Frasquita. Son mari l'a jouée et perdue lors d'un combat de coqs. Elle est donnée à l'homme au parfum d'olives qui l'a gagnée. Condamnée par le village, pour adultère, elle emmène ses enfants pour une vie d'errance à travers l'Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang.

 

C'est la seconde partie du livre. Je ne l'ai pas aimée car je n'y ai pas retrouvé la magie du début qui m'avait enchantée.

 

Carole Martinez s'est inspirée pour son livre d'histoires racontées par sa grand-mère espagnole. On y retrouve toutes les superstitions. Frasquita a reçu son don lors d'une séance d'initiation. "Il faut maintenant que je nous bande les yeux. Toutes les prières que tu vas entendre, tu devras les retenir. Elles viennent d'avant le premier livre et nous en héritons de mère en fille, de bouche à oreille. (...) Pour chaque petite misère humaine, il y avait une prière."

 

Les règles sont frappées d'interdits : "Ne mange pas de figues, ni de mûres pendant tes règles, cela te marquerait au visage. Pire : "Ce que la jeune fille appréhendait par- dessus  tout, c'était le premier soir des règles. Là, immanquablement, sa mère entrait dans sa chambre au beau milieu de la nuit, lui jetait une couverture sur les épaules et la menait dans un champ de cailloux où quelle que soit la saison, elle la lavait en murmurant d'énigmatiques prières."

 

Frasquita, qui n'a eu que des filles et voudrait un garçon, va interroger les commères du village."On lui conseilla de dormir sur le ventre, en chien de fusil, les jambes en l'air, de veiller une nuit sur trois, de manger salé, sucré, rassis, pourri, de faire dix fois le tour de l'église en pensant au futur prénom de son fils...." Ce garçon, elle l'aura, mais il naîtra avec les cheveux roux ce qui l'exclura du village et lui vaudra le surnom  d'el Rojo" son père refusant de lui donner un nom.

 

J'ai envie de dire que Carole Martinez a aussi hérité d'un don comme son héroïne : elle est une conteuse exceptionnelle. Son livre, surtout la première partie, plaira à ceux qui se laisseront emporter par l'auteur.   

 

08/03/2012

KAREN BLIXEN.

karen blixen, la ferme africaine, kenya, souvenirs

 

Descendante d'une famille patricienne du Danemark, la baronne Karen von Blixen-Finecke est née en 1885 près de Copenhague. En 1808, elle publie une série de contes sous un pseudonyme. Elle part en 1914 pour le Kenya afin d'y diriger avec son mari une plantation de café. Décidée à faire de sa maison une oasis de civilisation, elle emporte de l'argenterie, des verres en cristal, des porcelaines, des meubles, des bijoux et des livres. Après une série d'échecs, elle est obligée de vendre sa propriété et rentre au Danemark en 1931. Elle se consacre à l'écriture jusqu'à sa mort en 1692. Ses années en Afrique lui inspirent son chef-d'oeuvre "La ferme africaine" publié en 1937. Il sera porté à l'écran sous le titre "Out of Africa".

 

LA FERME AFRICAINE.

 

Une nouvelle traduction du livre, réalisée à partir du texte original danois de 1937, vient d'être éditée dans la collection "Folio".

 

Le livre s'ouvre sur une phrase toute simple : J'ai possédé une ferme en Afrique, au pied du Ngong." La ferme se trouvait à deux mille mètres d'altitude. Le domaine était immense, toutes les terres n'étaient pas cultivées, certaines, comme c'était l'habitude à l'époque, étaient occupées par des "squatters" c'est-à-dire des indigènes qui recevaient des terres en échange de quelques jours de travail.

 

La culture du café était difficile à cette altitude et ne rapportait pas beaucoup. Au début, l'auteur chassait la plupart du temps mais après le départ de son mari, elle a assumé seule la direction de la plantation. Elle fera aussi office de docteur et même de juge pour régler les conflits.

 

Très vite, elle se prend d'affection pour les indigènes. "C'était un sentiment fort et irréversible". L'intérêt du livre réside dans la manière dont elle parle d'eux, essaie de comprendre leur culture, leur manière d'agir. "Il n'était pas facile de connaître les indigènes. Ils étaient très sensibles et timides. (...) Au fil du temps, lors de nos expéditions de chasse et à la ferme, mes relations avec les indigènes ont pris un tour familier et personnel. J'ai fini par admettre que je ne parviendrais jamais à les connaître vraiment alors qu'ils connaissaient toutes mes pensées et savaient quelles décisions j'allais prendre avant même que je ne les aie prises."

 

Un passage du livre est très émouvant. Elle rencontre un jeune garçon, Kamante, très mal en point. Après avoir essayé de le soigner, elle le conduit à la mission écossaise. Il y reste trois mois. Quand il revient, il a soigneusement enveloppé sa jambe avec de vieux bandages afin de lui préparer une surprise. Il savait qu'elle avait souffert de ne pas pouvoir le guérir. Il enlève lentement ses bandages, jouissant de son étonnement et de sa joie. Il lui annonce aussi gravement qu'il est devenu chrétien. "Je suis comme toi."

 

Kamante deviendra son cuisinier avec une habileté extraordinaire. "Officiellement, la cuisine était mon domaine, mais au fil du temps, j'ai remarqué que la cuisine, et ce qui en dépendait, passait de mes mains à celles de Kamante."

 

Un autre passage montre les liens d'affection qui lient Karen et Kamente. "Un soir, je levai la tête et croisai son regard attentif et profond. Au bout d'une seconde, il me demanda : "Msabu, est-ce que tu crois que tu es capable d'écrire un livre ?" Je répondis que je l'espérais. (...) Après un long silence, il dit "Je ne le crois pas" Elle lui demanda pourquoi. Il prit  l'Odyssée dans les mains : "Regarde, Msabu, ça c'est un bon livre. Il se tient bien, du début à la fin. (...) L'homme qui l'a écrit était sage. Mais toi, ce que tu écris, ajouta-t-il avec un mépris auquel se mêlait une véritable sympathie, ce n'est pas clair. Il y a un bout ici, un autre là." Karen Blixen va lui expliquer que des feuilles peuvent être reliées et faire un livre ce qu'il s'empressera de raconter à tous.

 

L'auteur aime les animaux. Elle va s'attacher à une jeune antilope bushbuck, Lullu. La manière dont elle la décrit est savoureuse. "Elle avait des pattes si fines qu'on pouvait craindre qu'elles ne supportent pas de se plier et de se déplier quand elle se couchait et se relevait. Ses oreilles étaient lisses comme de la soie et infiniment expressives. Son museau frais était noir comme une truffe. Elle avait des sabots si minuscules que son pas ressemblait à celui d'une Chinoise noble des temps anciens aux pieds bandés." Lullu restera à la ferme se conduisant comme chez elle. Même quand elle partira pour se "marier", elle reviendra tous les matins.

 

Je n'ai pas encore parlé des paysages. Nombreuses sont les descriptions faites par l'auteur. En voici une : "La forêt vierge africaine est une région pleine de mystères. A cheval, on croit pénétrer dans une ancienne tapisserie verte dont certains endroits sont passés ou assombris par l'âge, mais qui a conservé une infinie richesse de nuances. On ne voit aucunement le ciel, mais les rayons de soleil qui traversent les feuillages se posent et jouent de maintes façons en ces lieux".

 

Ce livre est inépuisable. L'auteur nous parle des tribus, notamment des Masais et des Somalis. Elle connaît leur culture, leur système de valeur. "Un guerrier masai est un spectacle magnifique. Ces jeunes hommes possèdent pleinement cette forme particulière d'intelligence que nous appellerions le chic (...) Les armes et les bijoux sont une part intégrante de celui qui les porte..."

 

L'auteur nous décrit les spectacles inoubliables, pour ceux qui y ont assisté, que sont les danses. "Les grandes fêtes que nous organisions à la ferme étaient des Ngomas – les danses des indigènes. (...) Nous avions jusqu'à quinze cent personnes. Ces Ngomas en plein jour étaient des spectacles assourdissants. Les flûtes et les tambours étaient parfois étouffés par le vacarme de l'assistance. (...) Les danseurs sautent coup sur coup, très haut, avec leurs têtes lourdement ornées rejetées en arrière..."

 

Dans la dernière partie du livre, l'auteur nous raconte comment elle a dû se résoudre à vendre la ferme et à retourner au Danemark. "Je dis adieu à chacun de mes serviteurs et, quand je sortis, ils laissèrent la porte grande ouverte (...) comme s'ils disaient que je reviendrais."

 

Aucun auteur, à ma connaissance, n'a parlé de l'Afrique de manière aussi touchante. Comme j'ai séjourné au Congo, le livre m'a rappelé bien des souvenirs même si l'époque n'est pas la même. L'Afrique ne s'oublie pas. Pourtant, c'est le coeur serré que je vis ce qui se passe actuellement. Un pays qui pourrait être riche et où une grande partie de la population a faim.

 

Je pense souvent au titre du livre de Jean d'Ormesson : "C'est une chose étrange à la fin que le monde."

 

24/02/2012

AMIN MAALOUF.

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Amin Maalouf est né à Beyrouth en 1949. Il vit à Paris depuis 1946. Après des études de d'économie et de sociologie, il entre dans le journalisme. Grand reporter pendant douze ans, il a effectué des missions dans plus de soixante pays puis s'est consacré uniquement à l'écriture. Léon l'Africain, Samarcande, Le rocher de Tanios, Le Périple de Baldassare, Les Echelles du Levant, Les Jardins de Lumière.

 

En 1998, il publie Les Identités meurtrières dans lequel il s'interroge sur ce qu'est l'identité. Ce livre a souvent été repris comme un essai de référence. (voir billet du 10 septembre 2008)

 

LE DEREGLEMENT DU MONDE.

 

J'ai acheté le livre paru en livre de poche chez Grasset en 2009 ayant beaucoup apprécié Les Identités Meurtrières. Le livre m'a plu, je l'ai lu d'une traite comme un roman et pourtant au moment d'en parler, j'ai été absolument perplexe ne me sentant pas toujours en accord avec l'auteur.

 

L'essai est sous-titré : "Quand nos civilisations s'épuisent". De quoi sursauter ! Et Amin Maalouf, dès le début, annonce la couleur : "Nous sommes entrés dans le nouveau siècle sans boussole. Dès les tous premiers mois, des événements inquiétants se produisent, qui donnent à penser que le monde connaît un dérèglement majeur , et dans plusieurs domaines à la fois – dérèglement intellectuel, dérèglement financier, dérèglement climatique, dérèglement géopolitique, dérèglement éthique."

 

L'objectif de l'auteur est de prouver ce qu'il affirme dans son avant-propos. Il le fait en trois grands chapitres : Les victoires trompeuses – Les légimitées égarées – Les certitudes imaginaires. Et l'épilogue, au titre surprenant : Une trop longue Préhistoire.

 

Pour l'auteur, le début du dérèglement est la chute du mur de Berlin où, d'après lui, l'Europe n'a pas su profiter de cet événement. Il ne mentionne pas la réussite de la réunification de l'Allemagne, le bonheur des peuples d'être débarrassés de la tutelle soviétique et même pour certains de pouvoir rejoindre la Communauté européenne ou le rêve d'y parvenir.

 

Je ne comprends donc pas pourquoi il prend la chute du mur de Berlin comme le début du dérèglement de la planète. Il affirme pourtant qu'un vent d'espoir avait soufflé sur le monde et que la fin de la confrontation entre l'Occident et l'Union soviétique avait levé la menace d'un cataclysme nucléaire. Je ne crois pas, comme il l'affirme, qu'on ait cru en ce moment que la démocratie allait couvrir toute la planète.

 

Il est très critique sur la Communauté européenne et certaines sont certainement fondées, la construction de l'Europe est difficile, la difficulté d'unir des nations jalouses de leur souveraineté est réelle mais est-ce, comme il le dit, parce que l'Europe a perdu ses repères ?

 

Je touche là une des critiques que je fais à l'auteur, il affirme mais éprouve des difficultés à prouver ce qu'il dit. Pourtant le livre n'est pas sans intérêt. Les pages historiques sont, à mon avis, les meilleures du livre. Ainsi consacre-t-il une longue étude sur l'échec de la construction de l'unité arabe.

 

J'ai retrouvé aussi l'auteur des Identités Meurtrières dans plusieurs affirmations. Un exemple : "La Légitimité, c'est ce qui permet aux peuples et aux individus d'accepter sans contrainte excessive, l'autorité d'une institution, personnifiée par des hommes et considérée comme porteuse de valeurs partagées"

 

Je le rejoins aussi quand il dit  "Ce n'est pas en prônant un retour illusoire aux comportements d'autrefois que l'on pourra faire face aux défis de l'ère nouvelle." Pour lui, sortir du dérèglement qui affecte le monde ne pourra se faire qu'en adoptant une échelle de valeurs basée sur la primauté de la culture. Il explicite en disant : "Nous sommes de plus en plus nombreux à vivre plus longtemps, et mieux; forcément guettés par l'ennui, la peur du vide, forcément tentés d'y échapper par une frénésie consommatrice. Si nous ne souhaitons pas épuiser très vite les ressources de la planète, il nous faudra privilégier autant que possible d'autres formes de satisfaction, d'autres sources de plaisir, notamment l'acquisition du savoir et le développement d'une vie intérieure épanouissante". Un bel idéal mais qui m'apparaît, dans l'état actuel du monde, rongé par la pauvreté, fort utopique.

 

Autre affirmation très forte, présentée comme un reproche aux puissances européennes : ne pas avoir voulu imposer leurs valeurs au reste du monde : "De ce fait, c'est une faute impardonnable que de transiger sur les principes fondamentaux sous l'éternel prétexte que les autres ne seraient pas prêts à les adopter. Il n'y a pas des droits de l'homme pour l'Europe, et d'autres droits de l'homme pour l'Afrique, l'Asie, ou pour le monde musulman. Aucun peuple sur terre n'est fait pour l'esclavage, pour la tyrannie, pour l'arbitraire, pour l'ignorance, pour l'obscurantisme, ni pour l'asservissement des femmes. Chaque fois que l'on néglige cette vérité de base, on trahit l'humanité, et on se trahit soi-même". Hélas ! l'actualité actuelle montre que ce n'est pas si simple. Il suffit de voir la difficulté qu'à la communauté internationale pour répondre aux demandes des opposants syriens, pour ne citer qu'eux.

 

Il revient, comme il l'avait fait dans les "Identités Meurtrières" sur l'humiliation des Arabes qui n'ont d'autre choix que de se réfugier dans la religion pour y retrouver de la dignité. Mais il appelle l'Europe à combattre le communautarisme : "En notre époque guettée par une dérive communautariste d'ampleur planétaire, "enchaîner" les femmes et les hommes à leur communauté religieuse aggrave les problèmes au lieu de les résoudre. C'est pourtant ce que font de nombreux pays d'Europe lorsqu'ils encouragent les immigrés à s'organiser sur une base religieuse, et qu'ils favorisent l'émergence d'interlocuteurs communautaires."

 

Je l'ai dit, au début, j'ai aimé le livre mais j'ai regretté que les raisonnements ne soient pas plus rigoureux. J'espère cependant ne pas avoir trahi l'auteur même si un résumé est par définition une amputation d'un livre. Que le lecteur lise ce post comme des réflexions obligatoirement subjectives, j'ai retenu ce qui m'a touchée.