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13/02/2013

GUY RACHET : THEODORA.

 

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Lors d'un voyage, j'avais éprouvé une grande émotion en découvrant une mosaïque dans l'église Saint-Vital à Ravenne, représentant Théodora, impératrice d'Orient. J'ai eu envie de relire le livre que Guy Rachet lui avait consacré peut-être pour me replonger dans un tout autre monde, celui de Byzance au début du VI siècle. Si l'auteur n'est pas historien, c'est un archéologue reconnu qui a toujours eu un vif intérêt pour l'Egypte, la Grèce et le Moyen-Orient. Il a écrit plus d'une cinquantaine de livres dont "Théodora – Impératrice d'Orient". Son livre est une biographie romancée mais basée sur des documents notamment les écrits de Procope qui est d'ailleurs un des personnages du livre.

"Par ce bel été de l'an 512 de L'Incarnation, Constantinople brillait de tout l'éclat de sa splendeur encore nouvelle. Les tuiles roses et brunes des mille coupoles de ses églises et de ses thermes prenaient dans le soleil des teintes mordorées, s'harmonisaient avec les verts des jardins et des places, contrastaient avec la blancheur scintillante des marbres des monuments publics."

Byzance, comme ses habitants préfèrent l'appeler, est une ville animée, où se succèdent des fêtes, des mimes, des courses de char, des spectacles, des banquets. L'empereur est Anastase qui règnera jusqu'en 518. La langue de la liturgie et de la population est le grec.

La ville est agitée par des conflits religieux. Bien que depuis l'empereur Constantin, la religion chrétienne soit la religion officielle de l'empire, la population ne l'est, comme le dira un personnage, que parce qu'il était de bon ton de l'être. Les chrétiens sont divisés sur la nature du Christ. Comme l'empereur lui-même, certains pratiquent la religion monophysisme c'est-à-dire affirment que le Christ n'a qu'une seule nature et qu'elle est divine. Celle doctrine a été condamnée par le concile de Chalcédoine en 451 pour qui le Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme, en une seule personne. De plus, beaucoup continuent à adorer les anciens dieux en secret.

De plus, superstitions et mythologie grecque sont très présentes, les jeunes gens professent leur amour des dieux et des déesses grecques. Les prêtres chrétiens abjurent les jeunes gens de renoncer à la débauche et à l'adoration des anciens dieux. Ceux-ci ne sont pas impressionnés et rappellent, avec malice, que Constantin n'a été baptisé que sur son lit de mort.

Théodora croit être née d'un père gardien d'ours à l'hippodrome et d'une mère actrice et courtisane de renom. Sa mère lui révèlera plus tard que son père est un prêtre chrétien monophysiste. Elle lui expliquera le secret de sa naissance qui sera la première révélation qu'elle aura d'un destin hors du commun. "L'heure de ta naissance, je ne l'ai pas oubliée : il était onze heures du matin selon le compte des Romains, et le soleil était près du zénith. Mais ce jour-là, il y eut un étrange phénomène. Peu après ta naissance, le ciel s'est couvert et on y a vu un éclair qui, au lieu de descendre, a semblé s'élever du sol vers la nue : il paraît que c'est un phénomène qui se produit parfois, mais c'est aussi un signe céleste et j'ai voulu l'attribuer à ta venue au monde car j'avais prié Aphrodite pour que tu aies un beau destin."

Si Théodora a demandé à sa mère l'heure de sa naissance c'est parce qu'elle désire que Jean de Stobi établisse son horoscope. Il va lui confirmer qu'elle acquerra une grande renommée. "Tu as en toi toutes les qualités pour réaliser une brillante réussite, mais il ne manquera pas , sur la route de cette gloire, ni embûches, ni moments de misère. Cependant ne sois jamais désespérée car tu es assurée du succès final."

Quand l'auteur commence son récit, Théodora a treize ans. Ce qui est très rare à l'époque, elle a appris à lire et à écrire. Elle sert de servante à sa soeur dans les mimes. et est déjà remarquée pour sa beauté. "Quand je vous aurai dit qu'elle a de longs cheveux bouclés, noirs et brillants comme une nuit étoilée, de grands yeux pétillants d'esprit et de malice, un visage à l'ovale parfait et un teint d'une éclatante pâleur vous n'aurez aucune idée du charme qui rayonne de ce visage, de la voluptueuse langueur de ses expressions, de la grâce de son corps menu."

De son charme, elle va en user, Théodora. Elle deviendra la mime la plus célèbre, sous le nom de Panarète, collectionnant les amants pour leurs cadeaux, surtout des bijoux comme c'est l'usage pour les courtisanes.

Voici comment Guy Rachet décrit un des mimes de Théodora : "Avant de se lancer dans sa danse, elle s'était dépouillée de sa robe et de ses chaussures, ne conservant que ses bijoux pour parer sa brillante nudité. Avec un art incomparable, elle savait modeler ses mouvements sur la musique sans qu'ils perdissent leur pouvoir évocateur, et en simulant l'extase amoureuse de Léda, lorsque le cygne divin l'ensemence pour engendrer les oeufs d'or d'où naquirent Castor et Pollux, Hélène et Clytemnestre, elle mêlait tant de grâces à la lubricité de ses gestes que, transfigurés par l'art, au lieu d'en paraître choquants ou luxurieux, ils en devenaient plaisants tout en exaltant le désir."

Adulée, Théodora va devenir riche, acheter une maison, être invitée aux plus prestigieux banquets et même s'initier à la lutte. Hommes et femmes sont mélangés. Ils luttent nus, le corps enduit d'huile.

Théodora va rencontrer Justinien, qui n'est qu'un fonctionnaire mais aspire, en secret, à devenir empereur. Amoureux de Théodora, il ne deviendra pas son amant et lui souhaitera d'acquérir la vraie sagesse.

Le destin de Théodora va basculer. Hécébole va lui affirmer qu'il l'épousera si elle accepte de le suivre en Cyrénaïque et qu'elle connaîtra la gloire. Au grand étonnement de ses amis, elle accepte, vend tous ses biens et s'embarque avec lui.

Elle est tombée dans un piège tendu par Xénaïas à qui elle est livrée comme esclave. Il se venge de l'humiliation qu'elle lui avait infligée quand elle l'avait affronté lors d'une vente d'esclaves au cours de laquelle elle avait renchéri contre lui.

Elle finira par s'échapper et rencontrera un ermite Isidore chez qui elle vivra deux ans et apprendra la sagesse. Elle mettra au monde une petite fille, fruit de ses relations avec Xénaïas. Quand elle sera prête, elle rejoindra Byzance où elle vivra modestement en filant la laine qu'elle revendait à un tisserand.

Elle va rencontrer son ami Paul qui s'étonnera de son changement de vie. "Je pense avoir acquis une certaine sagesse." Paul lui apprendra la mort d'Anastase et que son neveu Justin a été élu empereur. Théodora lui demandera de ne pas divulguer son retour.

Le roman se termine comme un conte de fées. Justinien s'est assuré qu'elle était devenue chaste et vivait pauvrement. La loi qui interdisait d'épouser une courtisane a changé. Il lui propose le mariage et Théodora deviendra impératrice de l'Empire byzantin.

Comme elle est agréable cette plongée dans Byzance qui, pendant quelques heures, m'a fait oublier le monde réel dans lequel je vis et qui, trop souvent, me désespère. L'auteur a romancé la vie de Théodora ? Peu importe ! Historiquement, c'est bien une ancienne courtisane qui est devenue impératrice.   

07/02/2013

VIRGINIE DELOFFRE : LENA.

 

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On sait peu de choses de l'auteur Virginie Deloffre. Elle est médecin à Paris, serait d'origine belge et a été largement récompensée pour son premier roman "Léna" notamment par le prix des libraires et de la  RTBF.

Elle aime la Russie depuis sa jeunesse et c'est tout naturellement que son roman lui est consacré. Sur fond historique, par le truchement d'une correspondance, elle nous fait partager son affection pour la Russie. Le roman débute en 1987 et se termine en 1992..

Léna habite dans un appartement communautaire, situé dans une ville sans doute imaginaire,  Arkadovnié, au centre de la Russie. Son mari Vassili est pilote dans l'armée soviétique. Comme elle n'a pas voulu habiter dans une base militaire, son mari part souvent et elle ne vit que pour son retour. Elle ne veut rien savoir de sa vie mais elle écrit de longues lettres sur son absence à ses parents adoptifs, Dimitri et Varvara. "Le bonheur est-il comme la pâte dont on fait le pain, qui se lève puis bientôt se rassit ? Me voilà désertée à nouveau, Vassili est reparti à la base."

Son absence est vécue dans l'attente de son retour. Elle se fige dans l'immobilité, assise près de la fenêtre qui donne sur la cour où pousse un orme. "L'absence de Vassia m'entraîne auprès de la fenêtre, m'y assoit délicatement, m'y installe."

Peu à peu, le lecteur apprendra que sa mère était née dan une tribu d'esquimaux éleveurs de rennes dans la toundra. Après un accident, elle a dû renoncer à sa vie sous la tente et a épousé un Russe,Volodia, venu de Léningrad. Elle regrettera toujours sa vie d'avant.

Ses parents vont mourir sur la banquise : "La banquise a dû céder par grandes plaques, on a retrouvé leurs affaires sur le bord et la petite à côté. Combien d'heures a-t-elle attendu toute seule sur cette berge ?" Elle est recueillie par un instituteur qui la confie à Varvara. "Elle s'est assise avec son tablier bleu, les mains posées sur les genoux, elle ne pleurait pas." Immobile déjà... Elle gardera cette "étrangeté" toute sa vie, malgré les efforts affectueux de sa mère adoptive.

Varvara est née en 1921, dans une famille de paysans. Elle a vécu la guerre et est une communiste convaincue. Elle vit avec Dimitri, un professeur envoyé en Sibérie parce qu'il a trop parlé. Il ne repartira plus. Ensemble, ils vont élever cette enfant étrange, qui ne revit que quand Dimitri l'emmène dans ses expéditions : "A croire que quelque chose lui manquait, qu'elle retrouvait dans ses marches avec vous, un genre de vitamines." dit Varvara.

Les lettres de Léna sont toujours un sujet de discussion entre Varvara et Dimitri. Mais aussi une occasion pour l'auteur, à travers le portrait que fait Dimitri de Varvara, de parler de l'äme russe. "Modeste pour tout ce qui la concernait, mais fière dès qu'il s'agissait de son pays, de ses réussites et de sa grandeur. Comme tous les Russes d'ailleurs, dont le vraie religion à travers les siècles et les régimes fut toujours l'amour tenace de leur pays et la foi en son destin."

 A dix-huit ans, Varvara a épousé Victor, qui mourra deux mois avant la fin de la guerre. Elle qui a travaillé au sovhoze est une communiste convaincue. Elle n'a pas oublié la guerre. Elle avait vingt ans "quand ces cochons d'Allemands ont franchi la frontière par surprise, comme des voleurs. Ah les sournois, les misérables !""Avait-on fait la Révolution pour voir ça ? Des années de sacrifices et les nazis sur le sol russe. C'était comme la fin du monde." De là vient son admiration pour Staline, pour le communisme et sa crainte de la perestroïka voulue par Gorbatchev.

Ce qu'elle dit du parti est très éclairant pour nous. "Il y a toujours du monde aux réunions politiques. Bon, d'accord, elles sont obligatoires, je reconnais que ça explique l'affluence. Mais justement c'est une très bonne idée. Sinon il n'y aurait presque personne, ça n'aurait pas de tenue. Tandis que 100 % de participation c'est un chiffre rond, ça fait quand même plus joli dans un compte rendu." L'élection d'un candidat unique ? "C'est très pratique comme système. Pas de questions à se poser : on arrive, on lève la main, l'affaire est faite. On peut rentrer chez soi tranquille. Tandis qu'à l'Ouest, ils sont dans des embarras avec tous les candidats qu'ils ont..." Raisonnement imparable...

Je reviens à Léna. Vassili trace son portrait lors de sa rencontre. "Elle évoquait la candeur ou la légèreté (...) Elle regardait vaguement l'assemblée turbulente du salon, faisant une longue pause avant de s'y engager, semblant puiser l'énergie nécessaire dans l'intense vie intérieure qui semblait l'habiter. (...) Elle ressemblait à la ligne d'horizon." Léna, lors de ses retours, alors qu'il est envahi par toute la communauté, dira simplement : "Il se retourne et sourit pour moi seule." Ou encore :"Moi, j'attends Vassia, et lui il me regarde. C'est ainsi que nous vivons."

La seconde partie du livre est un récit de la conquête de l'espace et de la rivalité entre la Russie et l'Amérique. Personne ne croit que les Russes puissent envoyer un satellite dans l'espace. Les Américains ont pour eux l'argent, leur efficacité, leur formidable puissance technologique. Pour eux, les Russes sont "des paysans crasseux et arriérés encore au stade de la charrue en bois". Il y a dix ans que la guerre est terminée, l'URSS y a laissé plus de vingt millions de morts, la population vit dans la misère.

Pourtant la Russie va l'emporter. Le 4 octobre 1957, le Spoutnik est lancé dans l'espace à la stupeur du monde entier et la fierté du peuple russe. Puis Laïka, une chienne bâtarde, trouvée errante dans les rues de Moscou, est le premier être vivant à aller dans l'espace. En 1961, c'est la grande victoire, Youri Gargarine est le premier homme à voler dans l'espace. Il deviendra un héros national et un modèle pour Vassia.

Celui-ci est désigné pour aller à la Cité des Etoiles pour un an d'instruction avant de partir sur Mir pour un vol de six mois. Comment l'apprendre à Léna ? "Léna n'a rien dit. Elle n'a pas bougé. Elle est restée immobile le temps qu'il a parlé, assise dans le lit, les mains posées sur les genoux. Elle reste longtemps ainsi. Vassia se tait, il la laisse. Les mots pénètrent très lentement en elle. Elle a besoin de temps." Puis vient cette question : "Vassia... Pourquoi ? Pourquoi ? POUR QUOI ?"

L'auteur elle, parlant de la conquête spatiale, dira "Quitter la terre ! Le plus extraordinaire n'est pas qu'un projet aussi fou ait pu naître dans la tête des humains, c'est qu'ils l'aient réalisé."

C'est encore à ses parents adoptifs que Léna va dire son chagrin. "Pourquoi cette nouvelle qui remplirait de joie et de fierté n'importe quelle femme russe est-elle pour moi un drame ?" Elle ne craint pas sa mort, mais son retour : "Je sais comment ils reviennent. Je sais comment ils sont après, cet air absent, les yeux vides qu'ils ont. Ils ont vu ce qu'on n'a pas le droit de voir et  plus rien ne peut ranimer leur regard."

Léna va retrouver ses parents adoptifs à Ketylin. Elle se reconstitue, elle est plus douloureuse mais plus présente qu'avant. Varvara dit qu'elle "dégèle". Elle pronostique qu'elle deviendra féconde :"Pour enfanter il faut un ventre chaud. Il ne pousse rien sur un sol gelé."

Et oui, Vassia va accepter un poste dans la station de poursuite de Kamtchatka, là où on avait envoyé Leonov pendant le vol de Gagarine. Léna deviendra institutrice et ils auront un enfant. Une autre vie commence.

Un beau roman qui se veut un hommage à la Russie où la misère n'empêche pas la grandeur comme la laideur de certains endroits n'arrive pas à gommer la beauté d'autres comme celle de la toundra.

"La terre et la mer se confondent, uniformément blanches et plates l'une et l'autre, sans ligne de fracture visible. L'oeil porte si loin dans cette blancheur, qu'on croit percevoir la courbure de la terre à l'horizon."

 

01/02/2013

UNE FEMME A BERLIN.

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L'auteur est anonyme. Elle a tenu un journal du 20 avril au 22 juin 1945. Jeune allemande, elle l'a commencé lorsque les Russes ont occupé Berlin. "Chronique commencée le jour où Berlin vit pour la première fois la guerre dans les yeux"

Ce sont d'abord les bombardements, la descente dans les caves : "Derrière une porte de fer horriblement lourde, maintenue fermée par deux leviers et encadrée d'un châssis recouvert de caoutchouc, notre cave. Officiellement baptisée abri. Mais nous préférons l'appeler caverne, monde souterrain, catacombes de la peur, fosse commune."

L'auteur met l'accent sur la peur mais aussi sur les difficultés de la vie quotidienne. Rapporter de l'eau prise à la seule pompe du quartier. Cuire une pomme de terre prend des heures. Rechercher des bougies... La faim justifie les fréquents pillages et le chacun pour soi.

Parmi la population règne un sentiment unanime : "Sans Hitler nous n'en serions pas là." Au moment où les Russes atteignent la rue où Hitler a vu le jour, quelqu'un s'écrie : "Dites, qu'est-ce qu'on aurait été bien si sa mère avait fait une fausse couche! " Le héros tant admiré est déchu. "C'est au Führer que nous devons tout cela""Phrase qui pendant des années de paix, exprimait louanges et gratitude sur des panneaux peints ou dans les discours. Maintenant, et bien que la formulation soit restée la même, le sens est inversé, ne trahissant plus que mépris et dérision."

L'horreur va s'amplifier, les Russes violent les femmes. Elle décrit son premier viol qui sera suivi de beaucoup d'autres : "Je crie, je hurle (...) Un des deux types agrippe mes poignets et me traîne à travers le couloir."  Et quand un officier qui assiste à la scène proteste, la remarque est cinglante : "Quoi ? Et les Allemands, ils n'ont rien fait à nos femmes ?" Elle en arrive à supplier : "Un seul, s'il vous plaît, s'il vous plaît, rien qu'un seul. Vous, si vous voulez, mais chassez les autres."

Elle va alors chercher la protection d'un gradé qui la protégera. Et quand il partira, elle en cherchera un autre. Elle se pose la question de savoir si elle est devenue une putain "puisque je vis pour ainsi dire de mon corps et que je l'offre en échange de nourriture."

Tout le monde ne réagit pas comme elle. Les mères cachent leurs filles comme elles le peuvent mais les viols continuent, peu importe l'âge. Plus tard, à chaque rencontre, la même question se posera : "Combien de fois ?" Et cette terrible anecdote : une femme raconte ce que lui avait crié un voisin au moment où des Ivan, nom donné aux Russes, s'attaquaient à elle : :"Mais enfin, suivez-les, vous nous mettez tous en danger ici !"

Les Russes organisent l'occupation. Distribution de tickets de rationnement, retour de l'électricité, de l'eau courante. Mais pour l'auteur, un autre enfer commence. Elle est réquisitionnée pour travailler en usine puis pour laver le linge. Des journées longues, épuisantes mais un réconfort, la nourriture. "J'ai frotté à m'en écorcher les doigts, tant le linge était crasseux. Les serviettes étaient raides de graisse. C'était toutes, sans exception, des serviettes brodées de monogrammes de familles allemandes, fruits de larcins." "Femmes ! Rabota ! Un vocable russe que désormais tout le monde connaît. Nous dûmes toutes retourner dans le hangar, poursuivre le chargement des pièces de métal."

Depuis le début du livre, je me demandais ce qu'elle savait de la guerre. La réponse viendra à la page 221 : "Le courant est rétabli depuis hier. Fini le temps des bougies, des coups frappés à la porte, du silence. La radio est diffusée par l'émetteur berlinois (...) Il paraîtrait qu'à l'est, des millions de gens, pour la plupart des Juifs, ont été brûlés dans des camps, de grands camps. Il paraît aussi qu'on aurait utilisé leurs cendres comme engrais chimiques." Il paraît...

Son journal se termine au moment où la vie est presque redevenue normale. Elle a pu se promener dans la ville, constater les dégâts, partager ses émotions avec ses amies.

Une rencontre va être décisive. Un Hongrois a décidé de mettre sur pied une maison d'éditions et lui propose de l'aider. C'est son ancien métier, elle l'accepte. Une autre vie va commencer mais quand elle revoit son ami d'avant, Gerd, dont elle espérait tellement le retour et qui lui annonce qu'il ne reste pas, elle s'étonne de ne pas être triste. Elle lui remet ses cahiers qu'il lui rend immédiatement prétextant ne rien comprendre à ses gribouillis.

Le livre se terminera sur cette scène terrible entre Gerd et elle : "Par exemple, qu'est-ce que ça veut dire" me demanda-t-il en indiquant les lettres "Schdg"- Je dus rire : Eh bien, Schändung évidemment : Viol; - Il me regarda comme si j'étais folle, et se tut."

Le livre est très émouvant mais je dois honnêtement dire que je n'ai pas pu m'empêcher d'être agacée par la supériorité constante qu'elle attribue aux Allemands. Je ne puis l'admettre que par sa méconnaissance de ce qui s'est passé pendant la guerre. Mais, je comprends qu'elle traite les Russes de "brutes" "de paysans" sans éducation, les viols étant particulièrement odieux.

Néanmoins, je crois que c'est un sentiment très profond que ce mépris des Russes. Déjà, lors de son séjour à Moscou, bien avant la guerre, elle en avait une idée très négative qu'elle reprendra tout au long du livre. "Le larcin est une manie profondément ancrée en eux. Quand j'étais là-bas, surtout au début, on m'a volé à peu près tout ce qui pouvait l'être : sac à main, serviette, manteau, gants, réveille-matin, des bas qui séchaient au-dessus de ma baignoire."

Quand elle rencontre le major, son protecteur, elle s'étonne de ce qu'elle appelle "ses bonnes manières". "Le voilà qui me prend la main, la serre fortement entre les siennes et dit, les lèvres tremblantes et les yeux emplis de tristesse : "Pardonnez-moi. Cela fait si longtemps que je n'ai plus eu de femme."

Elle s'étonnera aussi que le major apprécie sa formation, ses études de langues, ses voyages à travers l'Europe. Elle ajoutera qu'être cultivée était un désavantage pour une allemande.

Autre sujet d'étonnement, très compréhensible, sur la différence entre les Allemands et les Russes : "Les étoiles de l'officier ne semblaient guère avoir d'effet sur les soldats. J'étais déçue. Aucun ne se sentait gêné dans ses aises par le grade d'Anatol. Lui, de son côté, n'en prenait pas ombrage, il riait et discutait avec les autres, remplissait leur verre et faisait circuler sa gamelle (...) La hiérarchie à laquelle nous a habitués la Prusse militaire ne semble pas avoir cours parmi eux."

Je me suis demandé si ce sentiment de supériorité allemande, très présent chez elle, n'avait pas été un atout pour supporter les atrocités et pouvoir garder la tête haute.

Le livre a été publié en anglais chez un éditeur américain en 1954. Ce n'est qu'en 1968, que les photocopies du texte furent accueillies favorablement.L'auteur donna son autorisation pour que le livre soit édité mais seulement après sa mort et de manière anonyme.

Un très beau livre, un témoignage précieux car il en existe peu.

Un conseil : ne lisez pas le livre comme je l'ai fait, en pensant à la guerre. La discipline militaire qu'elle admire, pour moi, c'est le claquement de talons et l'obéissance à n'importe quel ordre, sans état d'âme.

Les soldats russes barbares, oui, sans aucun doute, mais l'Allemagne de 1940, une nation "civilisée" ?

23/01/2013

JEAN d'ORMESSON.


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J'ai déjà beaucoup parlé de Jean d'Ormesson notamment de son livre "C'est une chose étrange à la fin que le monde" que je recommande vivement (billet du 4 novembre 2010) et de son discours d'intronisation de Simone Veil à l'Académie française. (billet du 19 mars 2010).

LE RAPPORT GABRIEL.

"Ce n'était pas la première fois que les hommes mettaient Dieu hors de lui. (...) Il leur avait tout donné. Et d'abord l'existence. Il finissait par se demander s'il avait bien fait de les tirer du néant."

Dieu fait appel à l'archange Gabriel, son messager qu'il avait déjà envoyé à Abraham, Daniel, Zacharie, Marie, Mahomet. Dieu lui demande de retourner sur terre et d'établir un rapport qui lui permettrait de décider de sauver les hommes si ingrats. Certains n'affirmaient-ils pas douter de son existence ? "C'est leur orgueil que je veux punir en mettant fin à leur existence." Mission acceptée.

Le lecteur découvrira vite le subterfuge de l'auteur. Il lui permettra de raconter sa vie comme il aime tant le faire mais sous forme d'un roman. Gabriel n'apparaîtra vraiment qu'à la page 123 : "Je le vis sur le chemin qui menait vers la mer. Il portait une chemise blanche et un pantalon blanc. Immobile, debout il avait l'air d'attendre."

Gabriel s'installe donc chez l'auteur et lui fait part de sa mission : rédiger un rapport pour sauver les hommes. S'il a choisi de s'installer chez lui c'est parce qu'il est un homme insignifiant "un rien du tout". Jean d'Ormesson ne pouvait pas refuser ce que l'archange lui demandait.

Le livre sera un mélange des souvenirs de l'auteur : son enfance, sa carrière, ses rencontres mélangées  à des réflexions philosophiques sur le temps, le poids de l'argent, le pouvoir, le sexe, le mal. Un survol du monde à travers le récit de sa vie. Peu de citations ce qui étonnera les lecteurs l'ayant vu à la télévision. Mais beaucoup de rappels d'auteurs, de livres, surtout les siens. L'archange le lui reprochera gentiment...

De son enfance il parlera surtout du château de Saint-Fargeau qui appartenait à sa mère. Une très jolie description : "Le château était royal, les terres étaient sans bornes, les forêts pleines de chênes".

Il trace un portrait très élogieux de ses parents. Son père était diplomate, Jean a donc passé une partie de sa jeunesse en Bavière, Roumanie, Brésil. En poste en Bavière, son père était favorable à une intervention française et européenne contre Adolf Hitler dont il dénonçait les mensonges, les discours hystériques, les appels à la haine. Il a fait ce qu'il a pu pour sauver des Juifs. Jean d'Ormesson rappelle l'épisode connu de la gifle administrée par son père alors qu'il applaudissait un défilé de nazis. Croyait-il en Dieu ? lui demande l'archange. Oui, mais "Il était très loin d'être mystique et il doutait un peu, je crois, dans le secret de son coeur, des miracles, des dogmes et de la vérité révélée.""Etais-tu pieux ? – Pas très. J'oubliais vite. J'étais trop gai. Le monde me plaisait trop. Et je riais de tout."

Sa mère appartenait à une vieille famille catholique où l'argent n'avait jamais manqué. "Pour employer le vocabulaire en usage de mon temps, j'étais un privilégié." Les valeurs de la famille : la tolérance, l'amour et le respect entre les parents et les enfants.

Ses études ? Les lectures d'abord au château, le collège, la licence en lettres et histoire, l'agrégation de philosophie.

Sa carrière ? Secrétaire général du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines à L'UNESCO dont il deviendra président. Rédacteur en chef de la revue Diogène et en 1970, directeur du Figaro.

Un portrait peu flatteur de son travail à l'Unesco : "Je ne faisais rien mais j'étais libre – Libre de quoi ? demanda Gabriel. – D'abord de ne rien faire, ou presque rien. Le moins possible, en tout cas, avec un succès éclatant. Et puis, d'écrire des navets. Et enfin, de courir le monde."

Il parle très longuement du "Figaro" mais alors qu'il n'avait qu'une envie, écrire des livres, "le destin farceur me proposait, catastrophe et bonheur de diriger un journal". Raymond Aron avait fait campagne pour sa candidature sur trois thèmes : "Il n'est pas trop idiot : ça ira; il a des opinions très fermes, mais assez vagues : c'est commode; il est d'une ignorance encyclopédique : ça n'a aucune importance." (sic).

Aron allait pourtant être un collaborateur très précieux. Ils quitteront ensemble le journal lors de son rachat par Hersant. "Qu'est-ce qui menait Hersant ? Le goût du pouvoir, la volonté de revanche." Ils désiraient tous les deux quitter le journal. Aron, porteur d'une philophie politique, avait besoin d'une tribune pour les exposer, mais pas n'importe laquelle. Jean s'interrogeait sur son choix du journalisme contre la littérature.

Ses éblouissements ? La beauté du monde et du cosmos. Il reprendra, sans le citer, les propos d'Einstein : "Ce qui a de plus incompréhensible, c'est que le monde soit compréhensible." "Dieu ne joue pas avec des dés".

Impossible de citer tous ceux qu'il a admirés. Pêle-mêle : Jacques Julliard qui l'a encouragé à écrire, François Nourrissier, Louis Aragon, Paul Valéry, André Breton, Louise de Vilmorin, André Malraux etc.

Et le rapport dans tout cela ? Rien de bien neuf. Dieu a donné la liberté à l'homme. Ceux-ci, à travers toute l'histoire, préfèreront souvent la guerre à la paix, le mal au bien, par attrait du pouvoir et de l'argent.

"L'histoire des hommes, depuis qu'ils existent, n'est qu'une marche en avant vers le savoir et la puissance – et un piétinement dans le mal. Qu'ont-ils fait les hommes, depuis les débuts de l'histoire ? Ils ont accru leur savoir, ils ont étendu leur pouvoir, ils ont fait des enfants, des temples, des routes, des symphonies – et ils se sont haïs et massacrés."

"Aucune époque autant que la mienne n'a parlé de paix, de justice, de solidarité, de fraternité entre les hommes : elle a un versant angélique. Et elle a un versant bestial : aucune époque autant que la mienne n'a vu régner la mort."

Et le rapport dans tout cela ? Dieu décidera de sauver les hommes... Jean d'Ormesson continuera à aimer la mer, les femmes, les livres et, pour notre bonheur¸à écrire des livres.

18/01/2013

MOLIERE.

molière, qui a écrit ?, L'ombre d'un doute, secrets d'histoire, le misanthrope, alceste, amour, jalousie, amitié

Une vieille polémique a ressurgi ces derniers jours à la télévision : Molière est-il l'auteur de ses pièces? Un documentaire a été diffusé par France3 dans l'émission "L'ombre d'un doute". Des spécialistes se sont affrontés, s'appuyant notamment sur le livre de Pierre Louys, écrit en 1919. Pour lui, Corneille aurait écrit les pièces de Molière. Ainsi, le grand Corneille, membre de l'Académie française, condamné à écrire des tragédies, ayant besoin d'argent aurait été tout heureux d'écrire les comédies – en tout ou en partie – de Molière. Verdict des travaux faits à l'ordinateur avec un logiciel de comparaison : les vers de Molière sont très proches de ceux de Corneille. Autre argument :  Molière a séjourné six mois à Rouen, Corneille a déménagé à Paris pour être proche du célèbre comédien.

Dans "Secrets d'histoire" l'émission de France2 présentée par Stephan Bern, une allusion est faite à cette polémique. L'accent mis sur la jeunesse de Molière - études classiques, très sérieuses faites chez les Jésuites – semble contredire ceux qui affirment qu'il était incapable d'écrire ses pièces et était, avant tout, un homme d'affaires comme son père dont il avait repris la charge de tapissier du roi.

Quoiqu'il en soit, tous sont d'accord pour affirmer que par son génie de comédien il a révolutionné le théâtre de l'époque. Nul n'ignore l'importance qu'il apportait aux costumes, à la musique, la collaboration de Lully, l'appui de Louis XIV et le succès populaire dépassant tout ce que l'on peut imaginer.

Dans ma jeunesse, j'étais partagée : aimais-je plus Corneille ou Racine ? Cela dépendait sans doute de mon état d'esprit. Je pense quand même que Racine l'emportait. J'aimais moins Molière sauf "Le Misanthrope" qui reste une de mes pièces préférées.

L'intrigue est simple. Alceste, l'intransigeant, est amoureux de Célimène, une jeune coquette. Son ami Philinte ne comprend pas cet amour. La pièce finit mal puisque Célimène refuse de se retirer dans le désert comme le lui demande Alceste.

Je n'ai pas l'intention d'analyser la pièce, je ne suis plus prof  mais simple blogueuse !

Plusieurs scènes me reviennent en mémoire. Celle dite du sonnet dans laquelle Orante essaie en vain d'obtenir l'approbation d'Alceste qui finit par lui dire : "Franchement, il est bon à mettre au cabinet". "Ce style figuré, dont on fait vanité / Sort du bon caractère, et de la vérité; / Ce ne sont que jeu de mots, qu'affectation pure, / Et ce n'est point ainsi que parle la nature / Le méchant goût du siècle, en cela me fait peur".

Une autre scène appelée souvent"la tirade de Célimène" est un régal. Elle répond à Arsinoé, la prude, qui l'accuse d'être une coquette, de manière magistrale.

Je voudrais pouvoir reproduire tous les dialogues entre Alceste et son ami Philinte. Ainsi dans la première scène du premier acte où Alceste reproche à Philinte d'avoir le coeur corrompu : "Allez, vous devriez mourir de honte, / Une telle action ne saurait s'excuser, / Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser, / Je vous vois accabler un homme de caresses / Et témoigner pour lui, les dernières tendresses (...) Et quand je vous demande après quel est cet homme, / A peine pouvez-vous dire comment il se nomme (...) Morbleu, c'est une chose indigne, lâche, infâme, / De s'abaisser ainsi, jusqu'à trahir son âme : / Et si par malheur, j'en avais fait autant, / Je m'en irais de regret, pendre tout à l'instant."

Et encore, dans la même scène : "(...) Et c'est n'estimer rien, qu'estimer tout le monde / (...) Je veux qu'on me distingue, et pour le trancher net, / L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait."

Philinte répliquera avec ce qu'on pourrait qualifier de sagesse :"Il est bien des endroits, où la pleine franchise / Deviendrait ridicule, et serait peu  permise; / Et parfois n'en déplaise, à votre austère honneur, / Il est bon de cacher ce qu'on a dans le coeur".

Le dialogue se poursuivra sans qu'Alceste n'en démorde. A Philinte qui lui dit : "Vous voulez un grand mal à la nature humaine! (...) Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, / Seront enveloppés dans cette aversion ? / Encor en est-il bien, dans le siiècle où nous sommes...".

 Réponse d'Alceste  : "Non, elle est générale, et je hais tous les hommes : / Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants; / Et les autres pour être aux méchants complaisants ".

Tac ! Pauvre Alceste qui est amoureux fou de Célimène. Une conception bien étrange de l'amour puisqu'il l'accable de reproches, allant jusqu'à se plaindre de l'aimer : "On me laisse tout croire, on fait gloire de tout; / Et cependant mon coeur est encore assez lâche / Pour ne pouvoir briser la chaîne qui l'attache, / Et pour ne pas s'armer d'un généreux mépris / Contre l'ingrat objet dont il est trop épris !"

La réponse de Célimène à Alceste est sans appel : "Non, vous ne m'aimez point comme il faut que l'on aime." Alceste jaloux, mais fier de l'être, répondra : "Oui, je voudrais qu'aucun ne vous trouve aimable, que vous fussiez réduite en un sort misérable"

La pièce finit mal puisque Célimène n'accepte pas de fuir dans un désert comme Alceste le lui propose : "La solitude effraie une âme de vingt ans /  Je ne me sens point la mienne assez grande, assez forte / Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte."

Réponse inouïe que celle d'Alceste : "Non, mon coeur à présent, vous déteste,  / Et ce refus, lui seul, fait plus que tout le reste. / Puisque vous n'êtes point en des liens si doux; / Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous / Allez, je vous refuse, et ce sensible outrage, / De vos indignes fers, pour jamais me dégage."

D'autres vers mériteraient bien d'être repris. Ainsi cette réplique de Philinte à Alceste : "Non, je tombe d'accord de tout ce qui vous plaît, / Tout marche par cabale, et par pur intérêt" Mais sa sagesse le reprend vite : "Si tous les coeurs étaient francs, justes, et dociles, / La plupart des vertus nous seraient inutiles "

J'aime aussi beaucoup ces vers qui rendent Alceste plus sympathique : "Non, de trop de soucis, je me sens l'âme émue, / Allez-vous-en la voir, et me laissez, enfin / Dans ce petit coin sombre, avec mon noir chagrin."

En me replongeant dans Molière pour écrire ce billet, je comprends pourquoi cette pièce est restée dans mon souvenir. L'amitié de Philinte pour Alceste, l'amour fou même s'il est ombrageux d'Alceste pour Célimène, la coquetterie de celle-ci, tout me semble terriblement actuel.