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15/11/2013

FRANCOISE CHANDERNAGOR.

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Françoise Chandernagor est née le 19 juin 1945 à Falaiseau (Esssonne). Elle est issue d’une famille de maçons creusois alliés aux descendants d’un esclave indien. Elle est la fille de d’André Chandernagor, ministre socialiste. Elle est mère de trois enfants.

Après le diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris et une maîtrise de droit public, elle entre à vingt et un ans à l’Ecole nationale d’administration (ENA) d’où elle sort deux ans plus tard major de sa promotion. Elle est alors la première femme à obtenir ce grade.

Elle devient membre du Conseil d’Etat en 1969, où elle exerce notamment la fonction de Rapporteur Général. Elle a rédigé le rapport annuel du Conseil d’Etat sur l’insécurité juridique.

En 1993, elle abandonne sa carrière de fonctionnaire pour se consacrer entièrement à l’écriture. Appartenir à la haute administration lui avait permis de côtoyer le monde politique et de l’en dégoûter à jamais !

 Son premier roman « L’Allée du Roi », publié en 1981 est un très grand succès. Il a été adapté à la télévision, au théâtre et traduit dans le monde entier.

En 1995, c’est à la demande d’Hervé Bazin qu’elle accepte d’être élue à l’Académie Goncourt. Elle dira que si elle avait su le travail que cela représentait, elle n’aurait peut-être pas accepté. Elle lit énormément, milite pour l’indépendance du jury et est favorable au vote secret afin d’éviter certaines dérives médiatiques.

Extraits de son oeuvre : « La Sans Pareille » « L’Enfant aux loups » « L’Enfant des Lumières » « La première épouse » « Maintenon » « La Chambre » « La Voyageuse de nuit »

LES ENFANTS D’ALEXANDRIE.

Ce livre est le premier d’une trilogie consacrée à Séléné, fille de Marc Antoine et de Cléopâtre, acharnée à défendre la mémoire de sa lignée et à venger ses frères, « la reine oubliée »

Cléopâtre est née à Alexandrie en 69 av JC. Elle devient reine d’Egypte à la mort de son père Ptolémée XII et partage le pouvoir avec son frère qui intrigue pour l’évincer du trône. Grâce à César avec qui elle a une longue liaison et un enfant, Césarion, elle retrouve son trône. A sa mort, elle s’éprend de Marc Antoine avec qui elle aura trois enfants ; des jumeaux, Hélios, blond comme le soleil et Séléné, un dernier souffreteux, Ptolémée.

Les liens entre les deux royaumes se resserrent ce qui attise la colère d’Octave (futur empereur romain Auguste). Celui-ci déclare la guerre à Cléopâtre qui est vaincue à la suite de la bataille d’Actium. Son royaume tombé aux mains des Romains, Marc Antoine mort, la reine se suicide.

De cette histoire connue, Françoise Chandernagor va faire un roman. Elle fera un portrait fouillé des personnages, décrira les lieux, les coutumes. La description qu’elle fait d’Alexandrie, la plus grande ville du monde, plus peuplée que Rome et Athènes, est brillante.

Roman mais surtout un travail d’historien. « Est-ce à dire que j’invente ? Oui. Que je viole l’histoire ? Non. Je la respecte. Religieusement. Dès que l’Histoire parle, je me tais. Mais quand elle est muette ?(…)J’occupe les vides, je me faufile dans les interstices. Je lui demande de me faire une petite place… »

Elle va s’expliquer longuement dans une vingtaine de pages à la fin du volume. « C’est une folie, sans doute, que d’espérer recréer le monde antique par des images ou par des mots » »Avouons-le : le monde antique se laisse approcher, il ne se laisse pas transposer…Au moins ne me suis-je pas donné pour but de l’éloigner »

Elle s’expliquera sur tout : les noms des pays, les noms des personnages, vrais ou inventés comme Diotélès, le pédagogue pygmée de Séléné.

Ce qui a surpris les critiques, c’est le langage des personnages. « Voilà pourquoi dans ce livre, Antoine, Cléopâtre ou Tibère, faute de pouvoir discourir en latin ou en grec, ne parleront pas non plus en « Corneille aplati » ni en « basic Racine. Ils parleront en chair humaine (…) J’ai souhaité que les enfants s’expriment ici comme des enfants, les politiques comme les politiques et les soldats comme des soldats. J’ai même parfois restitué à la langue une crudité qui était de mise en ce temps-là, mais que nos maîtres ont pudiquement dissimulée à leurs élèves. »    

Elle ne s’attardera pas non plus à l’apparence physique des personnages pour ne rien déformer et ne pas sacrifier aux légendes…

Un bel exemple est le suicide de Cléopâtre. « Ouvrant la porte, les hommes trouvèrent Cléopâtre en robe de parade, couchée à plat sur un lit d’or, l’une des suivantes mortes à ses pieds, tandis que l’autre chancelante, tentait de nouer un diadème blanc, dans les cheveux de sa maîtresse immobile. »

Sur la cause de la mort, Plutarque formule deux hypothèses : le poison contenu dans les épingles creuses ou la morsure d’aspic. Il conclut « Personne ne sait la vérité. » Octave qui dut fournir une version officielle, choisit la vipère mais, vingt siècles après, qu’en savons-nous, dit l’auteur.

Séléné est le personnage principal du livre. L’auteur la décrit enfant : anxieuse, fragile, jouant avec des figurines. Atteinte d’une conjonctivite, c’est le pygmée Diotélès qui parvient à la guérir et devient son précepteur.

Séléné apparaît par petites touches dans le roman mais Cléopâtre et Marc Antoine sont beaucoup plus présents. Le livre se termine par une phrase qui annonce sans doute le bouquin suivant : « C’est la loi de la guerre, Séléné, l’enfant d’hier n’existe plus. »

Beaucoup d’auteurs de romans historiques prennent souvent des libertés avec l’histoire. Françoise de Chandernagor ne l’a pas fait. Même si elle restitue bien les coutumes ou traditions de l’époque, par exemple les repas, son roman est, d’après moi, plus un livre d’histoire qu’un roman. Cela rend la lecture plus ardue. La mythologie est très présente. Le style de l’auteur est impeccable. Son érudition extraordinaire.

Un livre intéressant qui ne manque pas de souffle mais est très différent des livres historiques habituels.

07/11/2013

SIMONE de BEAUVOIR.

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Simone de Beauvoir est née à Paris en 1908 dans une famille de moyenne bourgeoisie. Elle est agrégée de philosophie, essayiste et romancière. Elle est décédée en 1986.

Extraits de son œuvre :

Romans : « L’invitée » « Tous les hommes sont mortels » « Les Mandarins » « La femme rompue ».

Essais : « Le Deuxième Sexe » « La Vieillesse »

Récits autobiographiques : « Mémoire d’une jeune fille rangée » « La Force de l’âge » « La force des choses » « Une mort très douce » « Tout compte fait » « La Cérémonie des adieux ».

Simone de Beauvoir est la dernière héroïne du livre « Les mots des femmes » de Mona Ozouf.

Le bonheur est l’obsession de toute sa vie. « Même si l’on n’est pas aimé, même si l’on n’est pas aimable, restent encore la littérature et le simple plaisir de respirer. Avec de bons livres, tout ça qui est bien réel et solide, ne nous manquera jamais. » Elle s’acharnera à être satisfaite et y parviendra presque toujours.

Mona Ozouf s’intéresse à sa jeunesse. D’après elle, Simone a dit détester son enfance, si morose, si rangée qu’elle a failli en étouffer. Si la famille de Simone était conventionnelle, son père l’emmenait au théâtre, était fier de ses succès scolaires et la maison était pleine de livres. Sa mère était bigote mais son père athée. Puis il y avait son amie Zaza éblouissante.

Sur les photographies des « Mémoires » une Simone de deux ans et demi affiche déjà l’air de l’indépendance. « C’est une impatiente, une colérique, avec des flambées brusques de désirs et des suffocations de rage ; une despote qui aime tenir sa petite sœur courbée sous sa volonté. »

Dans le trio d’étudiants qu’elle rencontre en préparant l’agrégation, c’est Sartre qu’elle élit pour sa réputation sulfureuse.

Dans son livre « Tout compte fait » elle fait le bilan de sa vie heureuse grâce à ses dons et à la chance : une santé insolente, des études réussies qui lui garantissaient une indépendance matérielle et l’amour de Sartre.

Et, bien sûr, ses livres dont elle dit que chacun lui coûte deux à trois ans de travail mais que pour elle tout labeur reste un plaisir.

L’amour. Pas seulement celui de Sartre mais aussi des hommes et des femmes. Dans le pacte passé avec Sartre il était clair qu’à côté de l’amour qui les liait, il y aurait forcément « des amours contingentes ».

Qu’est-ce que pour Beauvoir être née femme ? Jusqu’à ses quarante ans, rien, elle vit dans un monde d’hommes et s’y sent bien.

« Le Deuxième Sexe » va changer son regard. « Etre femme, ce n’est rien, en effet, ni essence ni destin. Mais pour la grande majorité des femmes, ce rien est tout »

Ce livre qui va rester son œuvre majeure et aura tant d’influence sur les femmes est né du hasard. Elle admirait « L’Age d’homme » de Michel Leiris et voulait prendre aussi le risque d’une autobiographie. Sartre trouvait qu’une question préalable se posait : qu’a signifié pour elle le fait d’être une femme ? Rien du tout, « ça n’a pour ainsi dire pas compté ». Elle s’enfermera deux ans à la Bibliothèque nationale, ira de surprise en surprise et modifiera sa vision du monde. Elle décrira tout et découvrira que si la biologie peut piéger les femmes, elles peuvent aussi s’en libérer, rejeter cette société qui fait de la femme un être relatif et subalterne. D’où la fameuse phrase : « On ne naît pas femme, on le devient. »

Elle avait tout fait pour ne pas le devenir. Ni meubles, ni maison, ni appartement. Pas de tâches ménagères. Pas de mariage même si Sartre le lui a proposé. Pas d’enfants. Dans « Le Deuxième Sexe » elle rejette le prétendu « instinct maternel » et ne voit dans le désir d’enfants qu’un choix individuel.

Son credo est que c’est la dépendance, l’impossibilité de s’affirmer comme sujet, et non la féminité, qui est responsable du malheur féminin. « En se libérant, la femme aura accès à ces valeurs d’indépendance, de risque, d’intelligence, qui sont déjà privilégiées par les hommes : le monde masculin a l’universel dans son particulier. »

Le paradoxe est que Simone de Beauvoir considérée comme « féministe » s’attirera la méfiance des féministes radicales. Elle concédera qu’elles peuvent être utiles pour « la cause » mais restera fidèle à sa conception : un rapport aisé, détendu avec les hommes.

Lorsqu’elle tombe éperdument amoureuse d’Algren, elle nie « appartenir » à Sartre mais refuse de venir vivre avec lui. « Elle ne peut pas faire autrement. »

Sa découverte de la vieillesse sera douloureuse. La conclusion de « La Force des choses » le dit bien : « Oui, le moment est arrivé de dire jamais plus ! Ce n’est pas moi que me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se refusent à moi. »

La fameuse phrase qui termine le livre  « J’ai été flouée » a été considéré comme un aveu d’un regret d’avoir refusé sa féminité, la maternité, l’émancipation, ce n’est pas ce qu’elle dit dans ce très beau livre. La vie est toujours faite de choix donc de renoncements.

A cette irruption de l’idée de la mort dans sa vie, elle réagit comme elle a toujours fait, en l’affrontant.

Pour Mona Ozouf, le gros livre qu’elle consacre à la vieillesse est un pendant de cheminée au « Deuxième Sexe ». On ne naît pas vieux, on le devient. Mais dans ce devenir-ci, tout est subi.

Dans un entretien, elle dira : « Une femme peut passer à travers la vie en refusant d’admettre qu’elle est fondamentalement, par ses valeurs, son expérience, sa façon d’aborder la vie, différente des hommes. Mais il est très difficile de ne pas se rendre compte qu’on est vieux. Et devenir vieux, c’est devenir mort, c’est devenir rien. »

Une conception bien pessimiste de la vieillesse mais contredite, je crois, par sa vie. D’ailleurs, ne dira-t-elle pas aussi dans « La Vieillesse » : « Il est plus facile de disparaître de ce monde quand on y est une fois vraiment apparu et qu’on y a laissé sa marque. »

Cela, elle a réussi. Elle fait partie de l’Histoire. Qu’on l’approuve ou qu’on ne l’approuve pas, qu’on l’aime ou pas, elle sera toujours une des grandes dames du vingtième siècle.

 

06/11/2013

ALEXANDRE ADLER.

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Alexandre Adler né le 23 septembre 1950 à Paris est un historien et journaliste français spécialiste des relations internationales.

Son œuvre est nombreuse. Je citerai « L’odyssée américaine » « J’ai vu finir le monde ancien » « Le monde est un enfant qui joue » « Rendez-vous avec l’islam.

Pour en savoir davantage, je vous renvoie à mon billet du 21 septembre 2009.

LE JOUR OU L’HISTOIRE A RECOMMENCE.

« Nous avons connu depuis le début de l’année 2011 un bouleversement immense qui ne peut ni ne doit être sous-estimé. Certes, ce n’est jamais que le second coup de semonce du nouveau siècle : le premier a commencé sa course en 1989, et s’est achevé en 1992 avec l’implosion du l’Union soviétique et la fin du système communiste. Nous connaissons aujourd’hui un choc de même ampleur, avec la tempête qui s’est abattue sur le monde arabe et qui, de manière assez voisine avec celle qu’on a connue à l’Est, se traduit tout d’abord par une revendication généralisée de liberté, de participation politique, d’émancipation – j’utilise volontairement les termes plus généraux, et non celui, beaucoup plus contraignant de démocratie. »

La fin de l’Histoire avait été théorisée par le philosophe américain Francis Fukuyama, qui voyait dans le consensus sur la démocratie libérale issue de la fin de la Guerre froide, le terme des grands conflits idéologiques internationaux.

Le printemps arabe est pour l’auteur le retour de l’Histoire mais pas nécessairement, d’où la prudence de son introduction, le retour de la démocratie.

L’auteur souligne que personne ne s’y attendait. Les régimes autoritaires arabes progressaient sur le plan économique et pour les occidentaux rien ne pouvait prévoir la possibilité d’une révolte.

« Ce ne sont pas les pauvres qui sont descendus dans la rue à Tunis, puis au Caire, mais des jeunes suffisamment fortunés pour posséder déjà des outils de communication moderne. »

L’auteur va retracer l’histoire de ce printemps arabe qui devrait selon lui s’appeler plutôt « L’hiver arabe » puisque tout a commencé fin décembre 2010 avec le suicide de Mohammed Bouazi en Tunisie.

L’auteur analysera l’islam politique rappelant avec humour, qu’en France, certains encensaient Tariq Ramadan ou plaçaient une femme musulmane portant le voile sur les listes électorales !

Quel islam ? C’est la question centrale du livre. Puissance des frères musulmans, rôle prépondérant joué par Al Jazira, télévison dont le maître à penser religieux est le cheik Karadawi.

Il est évidemment impossible de résumer le livre, ce serait trahir l’auteur. Impossible aussi de reprendre des citations. Sorties de leur contexte, elles ne reflèteraient pas le raisonnement rigoureux de l’auteur.

Alors pourquoi ce billet ? J’ai voulu recommander le livre qui m’a fort intéressée.

Je me pose toujours la même question quand j’entends actuellement la demande de retour à la charia. Ces pays ont, me semble-t-il, le droit de décider ce qu’est, pour eux, un pays musulman. Mais, je vois aussi, que les femmes, victimes encore une fois, comme si souvent dans l’histoire, craignent ce retour de ce que je dois bien appeler « la barbarie ».

Je terminerai en citant l’auteur :

« Nous sommes ainsi entrés dans une phase de transition longue et heurtée, dont toutes les règles longtemps en vigueur ressortent définitivement subverties. Les forces montantes de la démocratie n’ont pas encore joué pleinement. Les forces provisoirement dominantes de l’islamisme non plus. Il nous faut donc analyser, confronter, comprendre, tout en mesurant que les combats décisifs sont encore à venir. L’Islam n’est pas « un empire dans un empire » mais une partie dolente, vibrante, inventive et originale de notre Humanité toujours plus unifiée, même à son corps défendant. Oui, l’Histoire a recommencé. »

31/10/2013

JONATHAN FRANZEN.

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Jonathan Franzen est né dans l’Illinois en 1959. Il passe son enfance dans une banlieue de Saint Louis dans le Missouri. Après des études universitaires, il renonce à une carrière scientifique pour se consacrer à la littérature.

Romans : « La vingt-septième ville » « Les Corrections » « Freedom ».

LE CERVEAU DE MON PÈRE.

Trois nouvelles sont réunies dans un petit livre d’une centaine de pages : Le cerveau de mon père – Meet me in St. Louis – Un livre au lit.

La première nouvelle s’ouvre sur un souvenir. En février 1996, il a reçu le rapport d’autopsie du cerveau de son père. Un cadeau fait par l’université de Washington dans laquelle son père avait participé à une étude sur le vieillissement.

L’auteur va raconter la maladie de son père, l’Alzheimer en y mêlant des propos scientifiques sur le cerveau. « L’une des grandes vertus adaptatives de notre cerveau, le trait qui rend notre matière grise tellement plus futée que n’importe quelle  machine inventée à ce jour est notre capacité à oublier à peu près tout ce qui nous est arrivé. »

L’auteur va pourtant raconter en détail la maladie de son père, « une maladie à début insidieux ».

Jonathan Franzen vit loin de ses parents et c’est par des lettres de sa mère qu’il apprend l’état de son père. Au début, il ne pense pas à la maladie. Sa mère se plaint de son père mais il se dit qu’elle a toujours fait. Ses parents étaient restés ensemble pour le bien des enfants mais n’étaient pas heureux. Sa mère avait été hospitalisée plusieurs fois alors que son père jouissait d’une santé excellente.

Sa mère lui écrit son inquiétude mentionnant des faits qui pourraient passer comme anodins, laisser les portières de la voiture ouvertes ou les phares allumés. Elle n’ose plus le laisser seul, vérifie tout ce qu’il fait, mais son mari considère son aide comme une intrusion : « Ne te mêle pas de mes affaires. »

Comme sa mère doit être hospitalisé, il va habiter chez son père et le souvenir qu’il garde de ce mois passé chez lui est que son père allait bien. « Aveuglement ? Oui, dans une certaine mesure. Mais l’un des traits fondamentaux de l’esprit est sa propension à construire des touts à partir de fragments. »

Six mois plus tard, il apprend avec étonnement que son père a accepté de voir un psychiatre et dit à son fils : « Il est extrêmement capable mais je crains qu’il ne me considère comme perdu. » « L’idée que quelqu’un tienne mon père pour perdu était plus que je ne pouvais supporter. »

Il écrit au psychiatre n’acceptant toujours pas que son père puisse souffrir d’Alzheimer. Quinze ans plus tôt, quand le terme maladie d’Alzheimer s’était répandu, il avait considéré que c’était « une médicalisation de l’expérience humaine » et craignait que la mode fasse qu’on l’applique à n’importe quel dérangement mental ordinaire.

On comprend combien il est réticent à admettre que son père puisse souffrir de cette maladie. Pourtant, vu l’aggravation, il devra bien l’admettre et décidera enfin ! d’aider sa mère.

Son père sera hospitalisé et sa mère et lui se relaieront auprès de lui jusqu’à sa mort.

Il aura cet aveu : « L’une des histoires que j’en suis venu à raconter ainsi, tandis que j’essayais de pardonner mon long aveuglement devant sa maladie, est qu’il faisait tout son possible pour cacher cette maladie et que, pendant un temps remarquablement long, il avait gardé la force de caractère d’y parvenir. »

La deuxième nouvelle est un récit de la promotion qu’il fait pour un de ses livres. Il doit aussi accepter un reportage filmé à Saint Louis, lieu de son enfance mais aussi la ville que ses parents n’ont jamais quittée.

Alors que dans la première nouvelle, il parle surtout de la négation de la maladie de son père, le tournage va être un cauchemar. La maison de son enfance a été vendue mais il refuse obstinément de la revoir ou d’être filmé devant.

Comme le journaliste essaie qu’il partage ses sentiments sur ce qu’est devenue la ville, il refuse. « Mon sentiment sur les gens qui y vivent maintenant est que ce ne sont pas ceux qui y vivaient autrefois, et que je les hais pour cela. Mon sentiment est que je crèverais de rage si je devais vivre dans cette rue où je vivais autrefais heureux. Mon souvenir est que cette rue, le souvenir que j’en garde, est à moi… »

Comme le journaliste lui demande de poser devant l’arbre où ont été dispersées les cendres de son père, il accepte mais le journaliste n’est pas dupe : « Vous pensez à votre père. »

Des années plus tard, le tournage va engendrer une émotion qu’il avait un peu refoulée  lors de la maladie de son père, tant sa dénégation était forte : « Mon père est mort et, moi aussi, je me sens mort. »

Un livre émouvant même si certains lecteurs seront gênés par toutes les explications scientifiques. Un livre pudique, l’auteur ne s’étend pas sur les ravages de la maladie. Et la seconde nouvelle montre à quel point il a lui-même été ravagé même s’il ne le dit pas.

22/10/2013

ANDRE COMTE-SPONVILLE.

andré comte-sponville, l'esprit de l'athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu

André Comte-Sponville, philosophe très connu et très médiatisé, est né le 12 mars 1952, à Paris.

Il vient de rééditer son « Dictionnaire philosophique ».

(Billets 13 août 2009 – 20 octobre 2010 – 15 mai 2013 – 23 septembre 2013)

L’ESPRIT DE L’ATHEISME.

Le livre est sous-titré « Introduction à une spiritualité sans Dieu. »

Le titre étonne, pourquoi rapprocher l’athéisme de la spiritualité ? Autrement dit, l’athée a-t-il besoin de spiritualité ? Pour l’auteur, la réponse est oui et il va s’efforcer de le démontrer.

La première partie du livre, très longue, est un questionnement : peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ?

D’emblée l’auteur rappelle qu’il a été élevé dans le christianisme et qu’il doit à cette religion une part essentielle de ce qu’il est. « … Il m’arrive de me définir comme athée fidèle : athée puisque je ne crois en aucun Dieu ni en aucune puissance surnaturelle ; mais fidèle, parce que je me reconnais dans une certaine histoire, une certaine tradition, une certaine communauté, et spécialement dans ces valeurs judéo-chrétiennes (ou gréco-judéo-chrétiennes) qui sont les nôtres. »

J’ai envie de dire que c’est le cas de beaucoup d’athées qui ont cessé de croire en Dieu mais n’ont pas renié les valeurs évangéliques qui sont, pour moi, bien proches des valeurs universelles des droits de l’homme.

Je trouve important de le dire car, malheureusement, même si c’est de moins en moins le cas, les croyants ont tendance à croire que seule la religion permet d’être « un honnête homme » ce qui, bien sûr, est faux. J’aime bien la phrase de Pierre Bayle, philosophe français du 17e siècle : « Un athée peut être vertueux, aussi sûrement qu’un croyant peut ne pas l’être. »

Cette première partie est presque un éloge de la religion avec tout de même un rappel de ce qu’elle est parfois : « La barbarie des fanatiques a une autre allure. Ils ne manquent pas de foi, bien au contraire ! Ils sont pleins de certitudes, d’enthousiasme, de dogmatisme : ils prennent leur foi pour un savoir. Ils sont prêts, pour elle, à mourir et à tuer. »

Dieu existe-t-il ? L’auteur va exposer très longuement les six arguments qui l’ont amené à ne pas croire en Dieu. Le lecteur y trouvera des classiques comme le problème du mal, ce qu’est vraiment Dieu : créateur, tout-puissant ou indifférent ? Un Dieu inventé par les hommes ? L’homme créé à son image ?

Pour moi, l’argument le plus probant est que l’existence de Dieu est impossible à prouver. Croire est une question de foi.

Dans son long raisonnement, l’auteur rappelle une notion souvent méconnue, la différence entre un athée et un agnostique : « L’agnostique et l’athée ont en effet en commun – c’est pourquoi on les confond souvent – de ne pas croire en Dieu. Mais l’athée va plus loin : il croit que Dieu n’existe pas. L’agnostique, lui, ne croit rien : ni que Dieu existe, ni qu’il n’existe pas. C’est comme un athéisme par défaut. Il ne nie pas l’existence de Dieu (comme fait l’athée) ; il laisse la question en suspens. »

La seconde partie du livre est censée répondre à la question : quelle spiritualité pour les athées ?

Je l’ai trouvée confuse, très peu rationnelle. « Qu’est-ce que la spiritualité ? C’est notre rapport fini à l’infini ou à l’immensité, notre expérience temporelle de l’éternité, notre accès relatif à l’absolu. » Ou encore : « C’est en quoi l’expérience de la nature, dans son immensité, est une expérience spirituelle – parce qu’elle aide l’esprit à se libérer, au moins en partie, de la petite prison du moi. »

L’auteur va raconter « son expérience mystique ». Elle est difficile à relater sans la trahir.  Lors d’une promenade en forêt, la nuit, il va se sentir en communion avec l’univers et ressentir une grande paix, un vrai bonheur.

De cette expérience, l’auteur tire une conclusion qui est loin de me convaincre : « Loin d’être paradoxale, l’idée d’un « mysticisme athée » ou d’un « athéisme mystique, devient alors une espèce d’évidence qui s’impose à la pensée. »

Le lecteur de ce billet pourrait croire que je n’ai pas aimé le livre. Certainement pas. Je l’avais lu lors de sa parution en 2006, je n’en avais gardé aucun souvenir, j’ai donc eu envie de le relire.

Le style est alerte, bourré de questions posées par ses amis auxquelles il essaie de répondre. Beaucoup de citations. J’en reprends quelques-unes.

« Nous sommes disposés par nature à croire facilement ce que nous espérons, et difficilement au contraire ce dont nous avons peur. » (Spinoza)

« Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu. » (Voltaire)

« Dites-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu, je vous répondrai ensuite. » (Einstein)

L’auteur parle aussi du pari de Pascal :

« C’est surtout d’un point de vue philosophique que le pari de Pascal me paraît inacceptable. La pensée n’est pas un jeu de hasard. »

Je me demande si André Comte-Sponville écrirait le même livre maintenant. Je sais qu’il est très proche du bouddhisme mais ce n’est pas inconciliable le bouddhisme n’étant pas une religion.