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06/01/2014

FRANCOISE CHANDERNAGOR.

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Françoise Chandernagor, écrivain, est membre de l’Académie Goncourt. Elle a écrit de nombreux romans couronnés de succès. (Billet du 15 novembre2013)

LA PREMIERE EPOUSE.

« Je suis en deuil. En deuil de mon mari vivant. »

C’est la première phrase du livre. L’héroïne, Catherine, est écrivain. Son mari, Francis, préside un grand établissement financier. Ils ont quatre enfants.

Catherine sait son mari volage mais elle en est toujours amoureuse. Elle a cru qu’elle serait toujours « la première épouse » la privilégiée, celle qu’on aime même si on la trompe.

Tout s’écroule quand Francis lui apprend qu’il va la quitter pour une autre, une plus jeune, après vingt-cinq ans de vie commune. Elle imagine Laure : « Je la parais de tous les charmes dont j’étais privée : blonde, belle, élégante, futile, fantasque, mondaine, éthérée, optimiste, et surtout aimante… »

Quel choc d’apprendre qu’il s’installe chez « l’autre » ! D’apprendre qu’il y était depuis des mois, même s’il habitait toujours avec elle « à mi-temps ».

Sa douleur est immense. « Je suis perdue » « Mes larmes coulent comme le vin et je m’enivre de chagrin » « Je suis brisée » « Je suis salie » « Je suis brûlée ».

Elle va s’enfoncer dans le chagrin, cherchant auprès de ses amis à en savoir plus. Eux ne comprennent pas qu’elle ait été aussi aveugle et les « bons conseils » ne manquent pas. « Laisse tomber ! Votre histoire est banale à pleurer. Dans nos milieux, un quinquagénaire qui divorce, tu sais… »

Un jour cependant, pour la première fois, elle laisse déborder sa colère. « Je te méprise » et elle piétine ses cravates.  « Brusquement, il se jeta sur moi, je levai les bras pour me protéger, il m’attrapa les mains… Et ma bague de fiançailles tourna. A l’instant précis où il me saisit la main, la pierre verte se plaça entre les deux doigts. Il serra. Je poussai un hurlement ; il me regarda, hébété : ma main gauche enflait à vue d’œil ; il venait de me briser les doigts. »

A l’hôpital, une radiologue l’accueille mal : « J’en ai marre, moi, de voir arriver à l’hosto des femmes « tombées dans les escaliers » ! Il ne vous a pas cassé la main, ce con : il l’a broyée ! Mais vous supporterez tout, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

Peu à peu pourtant, difficilement, elle va changer : « Je n’ai pas été trompée par mon mari, je me suis trompée sur lui. » C’est un sadique, il lui a brisé la main ; un bigame dans l’âme ; un goujat, qui a osé recevoir sa maîtresse chez lui…

Et pourtant ! Quand l’avocate qu’elle consulte pour le divorce, lui conseille un divorce pour faute dont la première étape sera le constat d’adultère, elle est choquée.

Ce sera la guerre. « Guerre civile. Il y a la guerre entre moi et moi, le moi qui l’aime et le moi, qui le hait. »

Guerre aussi inévitable en cas de divorce non souhaité par un des deux. Partage du patrimoine, toutes les formalités à accomplir. Francis ne lui fera pas de cadeau… Très vite, elle abdique, refuse de se battre comme tout le monde le lui conseille.

Elle va retrouver la paix. « Je peux enfin faire du bien à quelqu’un qui va l’apprécier : moi-même. »

Elle va écrire mais elle le sait, elle ne pourra écrire que sur un couple, Laure et Francis… Vengeance ? Je dirais plutôt une délivrance.

Peu à peu, sa vie va changer. Elle s’installe à la campagne et peut dire : « Il sort mais je n’en meurs pas. »

La séparation, le divorce sont des sujets difficiles. Parfois cela se passe bien, mais souvent, très mal. Françoise a choisi de faire de Catherine quelqu’un qui souffre. Perte de son mari, de son identité. Une trahison pas acceptée. L’amour est toujours là, mais la haine vous submerge malgré vous.

Pourtant, le plus difficile dans une séparation vient souvent des enfants. Qui aura la garde ? Qui acceptera de ne pas faire peser sur eux une situation douloureuse dont ils sont les victimes non les responsables ?

Dans le cas de Catherine, les enfants sont grands. C’est plus simple. Mais elle accepte difficilement qu’ils voient leur père chez Laure.

Le roman est émouvant. Parfois j’ai eu l’impression que Catherine se complaisait dans le chagrin. Mais comment juger ?

Françoise Chandernagor écrit bien. Son livre, comme toujours, fourmille de citations littéraires. Un peu d’air dans un récit si triste.

Je dirai aussi combien le livre est réaliste. L’entourage croit bien faire. Que ce soit en disant du mal de Laure ou en critiquant ce qu’ils appellent l’incompréhensible attitude de Catherine.

Hélas ! les bonnes intentions peuvent parfois brûler plus que le silence.

19/12/2013

GEORGE SAND.

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Dans son livre « Les mots des Femmes » Mona Ozouf consacre un chapitre à George Sand. Aurore Dupin est née à Paris en 1804 et décédée à Nohant en 1876. Elle a passé son enfance à Nohant auprès de sa grand-mère maternelle. Après la mort de celle-ci, elle épouse en 1821 Casimir Dudevant. Le mariage est désastreux. Aurore a des aventures amoureuses puis part seule à Paris, sans ses enfants, Maurice et Solange. « Je suis enfin libre mais sans mes enfants ». Elle reprendra Solange plus tard.

Elle entame une carrière de journaliste, romancière, dramaturge. « Lélia » « La mare au diable »  « La petite Fadette » « Histoire de ma vie »

Elle est surtout connue pour sa liaison avec Alfred de Musset (1833) puis Frédéric Chopin. (1838). Elle est très connue du milieu littéraire et, d’après Mona Ozouf est, de son vivant la femme la plus haïe et la plus calomniée.

A trente-trois ans, elle fait une déclaration qui fait date : « J’en fais le serment, et voici la première lueur de courage et d’ambition dans ma vie, je relèverai la femme de son abjection et dans ma personne et dans mes écrits, Dieu m’aidera. »

Elle se démarque par sa tenue : pantalon, chapeau gris, grosse cravate, cigare et pipe. Elle choisit pour écrire un nom masculin, mais sans S et les quatre premières lettres de son amant de l’époque, Jules Sandeau.

Elle justifie sa tenue au nom de la liberté, la superbe indépendance dont les hommes se croyaient seuls détenteurs.

Elle revendique la liberté pour les femmes qui à l’époque dépendaient de leur mari même pour ouvrir un compte en banque ou considéraient qu’ils avaient le droit de décider de l’éducation des enfants.

Pourtant c’est « Aux femmes de faire des enfants, donc de faire l’enfance des hommes, les hommes eux-mêmes. » Egalité des sexes même si, pour elle, la maternité est une fierté.

Par contre, elle est très opposée à l’institution du mariage qu’elle considère comme un rapport boiteux établi entre les sexes par la société. Elle ira jusqu’à parler « d’esclavage » et même de « prostitution ».

Tout lui est insupportable, la cérémonie, la fierté de s’entendre appeler Madame, l’ingénuité des jeunes filles qui vont à la nuit de noce « comme des pouliches – comme on tend le cou au lacet ». Elle ne cessera de demander aux amis qui se marient de ne point être brutaux. « Les hommes ne savent pas assez que cet amusement est un martyre pour nous. ».

Rien d’étonnant qu’elle revendique pour les femmes la liberté de divorcer. « Le mariage d’amour partagé est la plus belle chose du monde, le mariage sans amour est la plus détestable. » Normal donc de se séparer quand l’amour n’est plus là. Ce n’était pas la conception de l’époque et surtout de l’Eglise qui considère les liens du mariage comme indissolubles. La prescription de Saint-Paul : « Femmes, obéissez » elle ne l’admettra jamais.

Bizarrement, pourrais-je dire, elle refusait toute participation des femmes à la politique. Elle a toujours refusé de figurer sur une liste de candidats. Elle ne croyait pas les femmes inaptes puisqu’elles les considéraient capables de tout mais disait-elle « Comment les femmes que le mariage faisait vivre dans la dépendance des hommes pourraient-elles espérer conquérir cette indépendance-là ? »

Elle est logique envers elle-même en considérant que la priorité est l’obtention des droits que le mariage enlève aux femmes. Elle avait vécu la révolution de 1848, la fête de la fraternité avec enthousiasme mais avait l’intuition que les révolutions ne triomphent que lorsqu’elles sont faites dans les esprits. Elle n’avait pas tort. C’est vrai encore aujourd’hui.

Quand s’annonce la vieillesse, elle écrit à Flaubert : « Voici venue l’heure du repos » et encore : « Tu vas bientôt entrer dans l’âge le plus favorable de la vie, la vieillesse. »

« On n’est jamais vieux quand on ne veut pas l’être ». A côté de ce qu’elle considérait comme le fond d’une vie réussie – la sécurité d’âme de l’amour partagé et la maternité – il y avait mille autres choses : la musique, la botanique, l’amitié qu’il faut entretenir, les chats, la campagne, les fleurs…

Elle avait un formidable appétit de vivre et trouvait son bonheur dans l’absence complète de vanité. Que les hommes puissent attacher tant d’importance aux honneurs lui était incompréhensible. Elle avait d’ailleurs refusé de faire partie de l’Académie française.

A ses funérailles, dans le petit cimetière de Nohant, se pressaient des personnalités : le prince Napoléon, Renan, Dumas… Victor Hugo avait envoyé un message : Je pleure une morte, et je salue une immortelle. » Flaubert qui l’avait beaucoup admirée écrira : « Il fallait connaître comme je l’ai connue pour savoir tout ce qu’il y avait de féminin dans ce grand homme, l’immensité de tendresse qui se trouvait dans ce génie ».

Une fois de plus, Mona Ozouf nous trace un portrait touchant de George Sand, loin des caricatures dont nous avons souvent été abreuvés. Ses romans ne sont pas passés à la postérité, ils sont pour nous largement dépassés. Mais son combat pour les femmes mérite notre reconnaissance. Que sa vie ait paru scandaleuse à certains est compréhensible. Mais je ne retiendrai que sa quête pour la liberté et son éloge de la maternité.  

 

17/12/2013

FRANCOISE GIROUD.

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Laure Adler, née le 11 mars 1950, est une historienne, écrivain et journaliste.

Titulaire d’une maîtrise de philosophie et d’un doctorat en histoire, elle a commencé sa carrière à France Culture en 1974, en tant que journaliste. En 1990, elle a été chargée de mission à l’Elysée pour la culture, avant de devenir en 1992,  directrice des documentaires et des émissions culturelles sur France 2 et conseillère à la présidence de France Télévision.

De 1999 à 2005, elle dirige France Culture. Elle travaille également avec les éditions Payot, Denoël et Plon. En 1997, elle entre chez Grasset en tant que responsable des essais et documents.

Elle a beaucoup écrit. Je citerai « A l’aube du féminisme : les premières journalistes » « Les femmes politiques » « Marguerite Duras » « Dans les pas d’Hannah Arendt » « Les femmes qui lisent sont dangereuses » « Les femmes qui écrivent vivent dangereusement ».

Elle a reçu le Prix Fémina de l’essai pour sa biographie de Marguerite Duras.

Vient de paraître une biographie de Françoise Giroud intitulée simplement « Françoise ».

FRANCOISE.

D’emblée, elle avoue qu’elle aime beaucoup Françoise Giroud qu’elle considère comme « une figure tutélaire ». Elle a beaucoup interviewée lors de la parution de ses livres. Françoise l’a aidée lors de son enquête sur les femmes et la politique.

Grâce à des archives et des entretiens, elle a tenté de restituer le destin d’une femme qu’elle juge exceptionnelle. Son livre se veut aussi un livre de reconnaissance car Françoise Giroud a donné à sa génération la possibilité de croire que les femmes pouvaient aussi entrer dans un univers masculin et volontiers machiste, du journalisme.

Elle avoue qu’elle s’est posé beaucoup de questions sur le rapport qu’avait Françoise Giroud à la vérité.

Secret sur sa naissance. Françoise prétendait qu’elle n’avait jamais obtenu de Genève où elle disait être née, son certificat de naissance. En réalité, elle est née à Lausanne.

Lea France Gourdji est la fille de Salid Gourdji, né à Constantinople et mort à Paris en 1927 de la syphilis. Françoise dira toujours qu’il était mort de la tuberculose. Pieux mensonge peut-être, la syphilis étant à l’époque considérée comme une maladie honteuse. Françoise avait onze ans, sa sœur Djénane, dix-sept.

Alors qu’elle rêvait d’être médecin, pour aider sa famille, elle quitte l’école, emprunte 500 francs pour s’inscrire à l’école Remington et en sort dactylo.

Marc Allégret, ami de sa famille, la rencontre dans un magasin où elle est vendeuse et lui demande ce qu’elle fait là, à perdre son temps. Il lui propose de travailler pour lui ce qu’elle accepte évidemment. Elle deviendra donc scripte, ce sera son premier contact avec le cinéma.

Françoise dira qu’elle était amoureuse de Marc Allégret depuis l’âge de neuf ans, qu’elle l’avait aimée pendant des années. Amour sans retour, une première découverte de la jalousie.

C’est en 1964 qu’un décret officialise son pseudonyme de Giroud.

Pendant la guerre, elle obtient du Comité d’organisation de l’industrie cinématographique, dirigé par les autorités allemandes, le papier suivant : « La demandeuse Françoise Giroud, demeurant au 27rue Dumont-d’Urville, scénariste d’origine catholique, déclare sous la foi du serment être de race aryenne. »

On peut comprendre cette démarche. Ce qui est plus troublant c’est qu’elle a toujours nié être juive. Alors qu’elle attend un enfant de Nahmias, un juif pratiquant, d’origine turque, elle ne pourra pas l’épouser parce qu’elle affirme ne pas être juive. Elle essaiera de se faire avorter mais accouchera d’un fils, Alain, qu’elle confiera à sa mère. Elle se culpabilisera et se persuadera que la disparition tragique de son fils, en montagne, était une conséquence de cette maternité non désirée.

Beaucoup plus tard, lorsque son petit fils, qui désire être rabbin lui demande si elle est juive, elle le niera pendant trois ans avant de lui avouer la vérité.

Laure Adler retrace toute la vie de Françoise Giroud. Elle est connue. Je ne reprendrai donc qu’une petite partie.

Hélène Gordon-Lazareff, revenant des Etats-Unis, décide de créer un nouveau magazine différent de ceux qui existaient. Elle le fera avec Françoise. Ce sera Elle un journal féministe. Françoise encourage les femmes à travailler pour gagner leur indépendance, défend le droit d’avoir des enfants sans nécessairement se marier, les incite à s’intéresser à la politique quitte à avoir d’autres idées que leur mari. C’est en 1945 que les Françaises ont pu voter pour la première fois.

Françoise se mariera pourtant avec un Russe dont elle aura un enfant, Caroline, une fille très désirée. Ce sera la dernière car alors qu’elle était enceinte de son amant, le grand amour de sa vie, Jean-Jacques Servan-Schreiber, elle perdra l’enfant.

C’est avec JJSS qu’elle a fondé l’Express en 1953. L’objectif est de donner aux lecteurs les moyens de comprendre leur époque et de se forger leur propre opinion. Il se distingue par sa combativité.

Le journal soutiendra Pierre Mendès France, dénoncera la torture pratiquée pendant la guerre d’Algérie. « Dans un accès de colère ou de douleur, on peut tuer. On ne torture pas. La torture est une opération qui mine à froid et qui conduit celui qui la pratique à la plus haute jouissance. Elle s’accompagne, presque toujours, d’injures immondes, car elle est obscène comme le désir qu’elle déclenche. Aux consciences inquiètes qui seraient tentées de répondre « Je suis contre la torture en général mais.. », il faut dire, parce que c’est vrai, il n’y a pas de mais. »

Laure Adler a rencontré plusieurs collaborateurs de l’Express. Ils sont tous élogieux louant le travail de Françoise, sa rigueur, son souci de concision. Je ne peux les citer tous mais Laure Adler consacre un chapitre à Mauriac et son « Bloc-notes » très apprécié.

Elle va créer plusieurs chroniques dont une qui l’intéressera particulièrement sur le cinéma. Elle savait être féroce mais ne suivait que son instinct. Elle a créé l’expression « nouvelle vague ».

L’ Express au féminin sera dirigé par Christiane Collange.

Comme on le sait, JJSS est resté marié avec Madeleine Chapsal, qui travaillait aussi au journal. Elle a publié un livre, pas très tendre pour Françoise « L’homme de ma vie ».

JJSS va rencontrer Sabine. Il divorcera pour l’épouser et avoir l’enfant que Françoise ne pouvait pas lui donner. Des lettres anonymes sont adressées aux époux. Françoise niera les avoir écrites. JJSS va pourtant la renvoyer comme une simple employée. Elle fera une tentative de suicide aux barbituriques. Elle reviendra au journal comme si rien ne s’était passé. « Sans mot dire – Comme une reine. » Plus tard, elle fera une analyse avec Jacques Lacan.

Laure Adler cite les ouvrages de Françoise Giroud qu’elle analyse en faisant remarquer qu’elle n’a pas toujours dit la vérité. Peut-on reprocher à un écrivain de ne pas tout dire ou même de « falsifier » un peu les faits ?

J’ai beaucoup aimé ses livres. « Nouveaux portraits » « Si je mens » « Le Bon Plaisir » « Leçons particulières » « Le Journal d’une Parisienne » « Arthur ou le bonheur de vivre » « La Comédie du Pouvoir » « On ne peut pas être heureux tout le temps »

Françoise Giroud a aussi été Secrétaire d’Etat chargée de la Condition féminine sous Giscard d’Estaing. En 1979, elle rejoindra BHL, Marek Halter, Jacques Attali et Marek Halter dans leur action internationale contre la faim dans le monde. Elle en deviendra la présidente.

A la fin de sa vie, elle rencontrera Alex avec qui selon Michèle Cotta, elle trouvera une vie heureuse et équilibrée.

Elle décèdera le 19 janvier 2003, après une mauvaise chute en sortant de l’opéra. Elle avait 86 ans.

Laure Adler termine son livre en citant une phrase de Françoise : « Si la mort me saisit cette nuit, je dirai : « Merci la vie. »

 

10/12/2013

ALAIN FINKIELKRAUT.

alain finkielkraut, L'identité malheureuse

Alain Finkielkraut, né en 1949, est un essayiste français, juif, d’origine polonaise. Il a fait l’ENA, a enseigné et beaucoup écrit. Son œuvre a souvent suscité des polémiques.

« Au nom de l’Autre » « Un cœur intelligent » « Et si l’amour durait » « La défaite de la pensée » 

(Billets du 9 décembre 2009 – 1 décembre 2011 – 27 mars 2012)

L’IDENTITE MALHEUREUSE.

L’Avant-propos est titré « Le changement n’est plus ce qu’il était » La France actuelle n’est plus la France de son enfance et de sa vie d’adulte. En mai 1968, il préparait studieusement son concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure, dans un village de Sologne, lorsqu’il a appris, par la radio ce qui se passait à Paris. « Je n’ai pas voulu, je n’ai pas pu rester en plan et continuer de faire tapisserie dans un hôtel coquet et tranquille à la campagne. »

Il rejoint Paris et participe largement au mouvement : rédaction d’affiches, assemblées générales. Il se dit ensorcelé par le slogan « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». Les jeunes camarades sont devenus citoyens. Cette expérience le conduira à soutenir François Mitterand, lors de l’élection du 10 mai 1981, « l’espoir de changer la vie. ». Le slogan est resté lettre morte.

Il va se passer beaucoup de choses dans les années qui suivent comme la chute du mur de Berlin, la destruction des tours jumelles de Manhattan, l’essor prodigieux de la technique. Pour Alain Finkielkraut, un nouveau type humain fait son apparition : « le bobo ». « Comme son nom l’indique, celui-ci n’est pas né de rien, mais du croisement entre l’aspiration bourgeoise à une vie confortable et l’abandon bohème des exigences du devoir pour les élans du désir, de la durée pour l’intensité, des tenues et des postures rigides, enfin, pour une décontraction ostentatoire. Le bobo veut jouer sur les deux tableaux : être pleinement adulte et prolonger son adolescence à n’en plus finir. »

Le monde a changé mais constate Alain Finkielkraut, avec un peu de nostalgie, « Le grand changement n’est plus à l’ordre du jour. »

Dans son livre, il va traiter  plusieurs sujets, avec rigueur, en s’appuyant sur l’histoire et sur des faits de la vie d’aujourd’hui, en citant abondamment des philosophes comme Pascal ou des contemporains comme Elisabeth Badinter, des livres, des films.

Un chapitre est consacré à la laïcité et, sans surprise, l’auteur rappellera le long combat qui aboutira finalement à un vote au parlement. « Le 15 mars 2004, le parlement français votait une loi interdisant les signes dont le port conduit immédiatement à faire reconnaître son appartenance religieuse, tels que le voile islamique, la kippa, la croix de dimension manifestement excessive. »

Je ne reprendrai pas les arguments, largement connus de ceux qui ont applaudi l’interdiction au nom de la dignité de la femme, des valeurs de la république, de la séparation du privé et du public. Le port du voile ou de la burqua est toujours un sujet de polémique, certains musulmans y voyant une atteinte à l’islam. Il faut tout de même constater que les demandes du respect de l’islam ont été de plus en plus nombreuses. Demande de nourriture halal dans les cantines scolaires, de piscines séparées pour les filles et les garçons et même de bannir des calendriers scolaires les fêtes chrétiennes ! (C’est fait en partie chez nous où les vacances scolaires ont été rebaptisées à la demande des mouvements qui défendent la laïcité.)

L’immigration reste un sujet sensible. Elle est bien différente de ce qu’elle a été dans les années précédentes. « Quand ils voient se multiplier les conversions à l’islam, ils se demandent où ils habitent. Ils n’ont pas bougé, mais tout a changé autour d’eux. Ont-ils peur de l’étranger ? Se ferment-ils à l’Autre ? Non, ils se sentent étrangers sur leur propre sol. Ils incarnaient la norme, ils se retrouvent à la marge. Ils étaient la majorité dans un environnement familier ; les voici minoritaires dans un espace dont ils ont perdu la maîtrise ». Bien sûr, il ne faut pas généraliser mais on peut comprendre la remarque faite par un Français qui ne reconnaît plus son quartier.

Alain Finkielkraut insiste « Notre héritage qui ne fait certes pas de nous des êtres supérieurs mérite d’être préservé et entretenu. » Il cite ces sages propos d’Emmanuel Levinas : « La France est une nation à laquelle on peut s’attacher par le cœur aussi fortement que par les racines. »

Dans le chapitre intitulé « La guerre des respects » l’auteur revient sur l’école dont il a déjà beaucoup parlé dans d’autres livres. Il met cette fois le « vivre ensemble » en relation avec le respect. Fini le « c’est moi qui sais » du professeur. Les jeunes ne sont plus considérés comme des êtres en devenir mais comme des sujets souverains. Il faut, par respect pour eux, faire une place sans cesse croissante à leurs exigences.

L’auteur cite des témoignages qui montrent clairement les dérives engendrées par cette conception.

Un prof qui dit à un adolescent virulent « Calme-toi » s’entend répondre « Tu me tutoies pas, tu me respectes. » Un autre s’avance vers le prof, sa copie à la main et dit « C’est quoi cette vieille note que vous m’avez mise ? » Une mauvaise note prise pour un manque de respect !

Lors d’un cours de sensibilisation à la violence, un professeur montre une photo d’un groupe d’adolescents en train de rouer de coups de poing et de pied un plus petit qu’eux. Réaction : « S’ils se mettent à plusieurs pour le frapper, c’est sûrement qu’il l’avait bien cherché ! – Comment ça, « bien cherché » - Ben ouais, il a dû leur manquer de respect, et c’est pour ça qu’ils le tapent, sinon pourquoi ils le feraient ? »

Tous les adolescents n’ont heureusement pas perdu le respect de l’école mais il faut bien l’avouer le manque de respect est partout : policiers, chauffeurs de bus, personnes âgées etc.

Beaucoup reprochent à Alain Finkielkraut son pessimisme. Mais, il faut bien admettre qu’en lisant son livre dans lequel, comme le ferait un historien, il montre l’évolution de la société, on s’interroge sur ce qu’elle est devenue.

Les progrès techniques ne sont pas tout. Vivons-nous vraiment mieux ?

 

03/12/2013

HENRY ROTH.

henry roth, un américain, un vrai, communisme, antiséminisme, racisme

Henry Roth est né en 1906, Galicie, province de l’empire austro-hongrois. Il a trois ans lorsque sa famille rejoint la communauté juive de New York. Son premier roman « L’Or de la terre promise » publié en 1934 passe presque inaperçu. Il épouse en 1939, Muriel Parker, fille d’un pasteur baptiste et pianiste qui l’accompagne dans l’Etat du Maine où il exerce plusieurs métiers : garde-forestier, infirmier dans un hôpital psychiatrique, aide plombier.

Le couple avec ses deux enfants s’établit dans une ferme du Maine où il vit chichement de l’élevage de canards et du salaire d’institutrice de son épouse.

En 1964, « L’Or de la terre promise » est réédité en livre de poche et connaît un immense succès. Henry Roth décide alors de reprendre la plume. Il vivait alors dans un mobile home d’Albuquerque, au Nouveau Mexique. Il forme le projet d’écrire cinq romans autobiographiques dont le dernier sera publié après sa mort, survenue en 1995.  Il devient ainsi un grand écrivain de la littérature américaine

UN AMERICAIN, UN VRAI.

C’est le dernier volume de son autobiographique. Traduit de l’anglais par Michel Lederer, il vient d’être publié aux « Editions de L’olivier ».

Ira Stigman, double littéraire de Roth, a trente ans quand il rencontre M. dont il est et restera très amoureux.

Il va raconter sa vie chaotique, dominée par le manque d’argent malgré l’aide d’Edith avec qui il a vécu dix ans. Son premier roman a été un succès mais il n’arrive pas à en écrire un autre. Il essaie de publier des nouvelles dans un journal mais c’est un échec. Il décide de tenter sa chance en écrivant des scénarios pour Hollywood mais là aussi c’est un échec.

Ira est déprimé, souffre d’être juif, d’être né dans un milieu pauvre, de ne pas arriver à écrire. Il a la carte du parti communiste mais n’est pas militant. L’Amérique est vue au travers des personnes qu’il rencontre. Antisémitisme et racisme sont très présents.

M. est une américaine née dans un milieu bourgeois. Elle est pianiste et compositrice. « Elle affichait une noblesse inhérente, toutes les vertus, les charmes de la bonne éducation et des traditions. »

Il va cependant la quitter malgré les protestations de M. pour rompre avec Edith « Juste pour un petit moment ».

Edith n’accepte pas la rupture. Ira voudrait ne plus dépendre d’elle mais elle est très critique vis-à-vis de M. qui, d’après elle, ne lui apportera rien et l’empêchera d’écrire. « Elle était tellement intransigeante avec ses yeux marron proéminents implacables dans son petit visage inflexible – son corps menu lui-même, son corps de femme mûre personnifiant le reproche -, tandis qu’elle était assise à sa place habituelle, le dos tourné au mur, sur le canapé de velours noir en dessous de la reproduction de Van Gogh. »

Ira se rend compte qu’il ne parviendra pas à quitter Edith avec qui il a vécu dix ans, qu’il lui a appris à écrire et lui a apporté une aide financière. C’est alors qu’il décide d’essayer d’acquérir son indépendance avant d’aller rechercher M.

Il va tomber sous une autre domination, celle de Bill. Celui-ci est un communiste convaincu. Ses propos irritent Ira mais il n’arrive pas à s’y opposer sauf quand il critique M. « Lénine, Marx, Engels et Staline étaient tous issus du prolétariat. La bourgeoisie ne valait pas tripette ; le prolétariat avait tout fait, tout inventé, tout découvert. »

Bill déteste aussi les Mexicains. Lorsqu’Ira lui raconte combien il a été ému en voyant un Mexicain essayant de changer le pneu crevé de sa voiture, il se moque. « Alors comme ça, il a enlevé son chapeau avec les deux mains, dit Bill, poussant un grognement de satisfaction tranquille… »

Un autre épisode vécu par Ira est une illustration du racisme. Il se trouve avec Johnny dans un wagon frigorifié. Quelqu’un essaie d’entrer. Pas question pour Johnny car « c’est un nègre « « Ce fumier est trop fainéant que pour aller jusqu’à la loco » Le Noir finira par entrer et au moment de partir, propose de leur vendre ses bottes. Ira refuse et lui donne de l’argent à la grande colère de Johnny « Merde, pourquoi tu lui as filé du fric ? Les traits durs de Johnny se tordirent en grimace. »

Je ne pouvais pas raconter le livre, passionnant et très fouillé. J’ai donc choisi de présenter quelques personnages qui illustrent une certaine Amérique de l’époque.

Le livre se termine par la mort de M., qu’Ira a épousée et avec qui il a vécu cinquante ans.  Courageuse jusqu’au bout, elle termine une semaine avant son hospitalisation une œuvre pour piano.

Un dernier hommage à sa femme. « L’artiste en eux possédait le pouvoir de les déchirer, ainsi qu’il l’avait constaté chez d’autres couples mariés. Non, c’était plutôt la détermination de M. qui s’attachait sans cesse à le renforcer qui avait sauvé leur couple, sa résolution de soumettre sa musique aux besoins de sa famille, de calmer son mari névrosé et frusté, et d’élever convenablement leurs deux fils ».

Un très beau roman d’amour.