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27/08/2014

MARIE SIZUN.

marie sizun, jeux croisés, enlèvement d'enfant, destin de femmes

 

Née en 1940, elle est agrégée de lettres classiques. Elle a enseigné en France, en Allemagne, en Belgique.

Elle a écrit toute sa vie de petits textes courts et des nouvelles mais c’est à l’âge de la retraite qu’elle s’est décidée à se consacrer pleinement à l’écriture. Son pseudonyme est le nom d’un cap breton.

Romans : « Le père de la petite » « La femme de l’Allemand » « Eclats d’enfance » « Plage » « Un léger déplacement ».

(Billet du 12 mai 2010).

JEUX CROISES.

« Il est parti » Ce sont les premiers mots du roman, ceux de Marthe, professeur de mathématiques que son mari vient de quitter. Elle avait trente ans quand elle a épousé Pierre, jeune avocat. Sa mère Yvonne était ravie, un peu étonnée car cette union était inattendue. Marthe ne s’intéressait qu’à son métier, les maths « Si peu bavarde elle-même, la parole des autres l’effrayait ; en revanche, elle aimait le langage muet des mathématiques ; la sécheresse éloquente des petits signes noirs, leur rigueur, leur justesse lui convenait. »

C’est une amie qui lui avait présenté Pierre et tout s’était passé très vite. Ils n’ont pas eu d’enfants car Marthe était stérile. Elle n’en souffrait pas mais Pierre ? Il n’a jamais rien dit mais elle se souvient que lorsque sa sœur Nelly lui avait confié son fils pour quelques jours, c’est Pierre qui s’en était occupé, ravi.

Ce souvenir lui revient quand Pierre lui apprend qu’il la quitte pour une collègue, qui attend un enfant : « Une jeune blonde au visage banal habillée et maquillée d’une façon qu’elle avait trouvée vulgaire. ».

Marthe est effondrée. Puis elle décide de partir pour la Bretagne où elle a une maison. « Dans l’état d’apesanteur où elle se trouve, l’évidence du départ, la facilité de son exécution la ravissent. Il lui suffira de monter dans la Fiat rouge stationnée en bas de l’immeuble, et de suivre la route, de se laisser conduire sans réfléchir. »

Marthe, partie très tard, décide de s’arrêter dans un hypermarché pour faire quelques courses. Mais elle erre dans le magasin, avec son caddie vide. Elle y jette n’importe quoi, absente, toute à sa douleur.

Au moment où elle s’apprête à partir, elle entend un enfant hurler. Elle s’approche, lui tend un foulard bleu, l’enfant cesse de pleurer et lui sourit.

Marthe ne réfléchit pas. Elle échange son caddie contre celui où se trouve l’enfant, se hâte vers la sortie. Personne ne l’arrête. Elle rejoint sa voiture, installe l’enfant et démarre.

Ce bébé est Ludo. Sa mère Alice a abandonné le caddie pour parler avec un ami. Quand elle veut le reprendre, il n’y est plus. Elle est sûre de l’avoir laissé là mais elle le recherche dans le magasin, sans se presser.

L’auteur nous a décrit Alice avant l’enlèvement. Elle est très jeune, dix-huit ans. Elle élève seule son enfant. Elle travaille dans un pressing et pense souvent que, si elle n’avait pas Ludo, elle quitterait ce travail qu’elle déteste. Elle souffre de ne pas pouvoir sortir, faire des projets, comme avant Ludo.

Ludo, elle n’a pas fait exprès de l’avoir, juste un oubli de pilule. Elle n’a pas voulu sans séparer mais avec le temps, il pèse sur sa vie.

Pour compenser « elle donne de l’insolence à sa petite queue de cheval blonde aux mèches soigneusement ébouriffées et se maquille les yeux très forts en noir. Et puis elle serre ses fesses étroites dans son jean et porte des talons très hauts, même si sa patronne lui dit que ça fait mauvais genre, surtout avec un pantalon ».

Alice signale la disparition de Ludo à la police mais, au commissariat, elle se sent déjà mise en accusation. De plus, son témoignage ne correspond pas avec celui de l’ami rencontré au supermarché. Alice est prise au piège, incapable de faire accepter sa bonne foi.

Marthe, elle, s’installe avec Ludo dans la maison de Bretagne, loin de tout. Elle est seulement préoccupée par les précautions à prendre pour qu’on ne retrouve pas l’enfant.

Ludo malade, elle n’appelle même pas un médecin. C’est après quelques jours qu’elle se rend compte de ce qu’elle a fait et dépose l’enfant dans un hôpital avec la carte d’identité d’Alice.

Je dirai qu’aux deux personnages décrits par l’auteur, il faut y ajouter Ludo. Certes, il ne parle pas. Habitué à être confié à plusieurs personnes, il s’est laissé embarquer facilement par Marthe. Mais l’auteur décrit tous les sentiments qui l’animent. Ainsi, par exemple, quand Marthe le conduit devant la mer. « Ludo est tout occupé à engranger des sensations nouvelles, l’intensité de cette lumière qui l’oblige à cligner des yeux, la caresse singulière du soleil sur ses membres nus, la densité étrange du sable sur lequel il est assis. »

Marie Sizun a réussi un beau roman. Le lecteur se laisse emporter par ce récit étrange, ces destins croisés de deux femmes que tout sépare, qui ne se rencontreront jamais. Elle alterne leur histoire de chapitre en chapitre avec une grande délicatesse.

L’auteur a mis en épigraphe de son livre, cet extrait des Pensées de Pascal : « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison. »

Cette pensée illustre admirablement le livre.

 

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