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08/04/2014

MICHEL SERRES.

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Le parcours de Michel Serres est atypique. Né à Agen le 1er septembre 1930, il entre à l’Ecole navale en 1949, puis à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm en 1952. De 1956 à 1958, il sert comme officier de marine sur divers vaisseaux de la Marine Nationale.

Auteur d’une trentaine de livres, il est élu à l’Académie française en 1991. Depuis 1982, il enseigne à l’université de Stanford.

Œuvre : « Le Tiers-instruit » « Le Trésor, dictionnaire des sciences » « Variations sur le corps » « A visage différent »

PETITE POUCETTE.

Pour l’auteur, un nouvel être humain est né qu’il baptise Petite Poucette pour sa capacité d’envoyer des SMS avec son pouce. C’est l’écolier, l’étudiant d’aujourd’hui qui vit dans un monde où tout change.

Nos sociétés occidentales ont vécu deux grandes révolutions : le passage de l’oral à l’écrit, puis de l’écrit à l’imprimé. La troisième est le passage de l’imprimé aux nouvelles technologies. Des révolutions accompagnées de mutations politiques et sociales mais aussi de périodes de crise.

La société est profondément bouleversée. L’espérance de vie va vers quatre-vingts ans. La paix en occident règne depuis soixante ans. Les divorces sont plus fréquents, les naissances programmées, la morale notamment issue des religions ne pèse plus autant.

L’auteur va plus loin. Pour lui, même la langue a changé. Il donne l’exemple des éditions du dictionnaire de l’Académie française : au siècle précédent 4.000 à 5.000 mots nouveaux ; entre la plus récente et la prochaine, elle sera de 30.000 mots ce qui fait dire à l’auteur que Petite Poucette ne parlera plus la même langue !

Accélération aussi des sciences. A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70 % de ce qu’il avait appris vingt ou trente ans plus tôt. Aujourd’hui 80 % de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Mais l’auteur ne s’arrête pas à ce constat mais affirme que pour les 20 % qui restent, le professeur n’est plus indispensable, on peut tout savoir sans sortir de chez soi.

Michel Serres parle évidemment d’internet qui rend le savoir accessible à tous. C’est vrai mais il va beaucoup trop loin dans ses hypothèses.

Pour lui, l’école a comme seule mission d’être une transmission du savoir. Ce qui est évidemment faux. L’école non seulement a comme mission d’éduquer mais surtout « d’apprendre à apprendre ».

Il déforme le propos de Montaigne : «Mieux vaut mieux une tête bien faite, qu’une tête bien pleine » en affirmant que Petite Poucette, se fera « une tête bien faite » parce qu’elle a accès sur internet à un savoir illimité. Pour lui, ce n’est plus nécessaire d’apprendre ce qu’on peut si facilement trouver en tapant dans un moteur de recherche.

Il va même plus loin, en disant que si les jeunes n’ont plus d’esprit de synthèse , ce n’est pas grave. Normal aussi le bavardage pendant les cours…

Petite Poucette serait donc capable d’ordonner toutes les informations trouvées sur Internet ? D’en faire le tri et de ne rien retenir puisqu’il ne faut pas encombrer sa mémoire !

L’esprit critique ? Il n’en parle pas. La connaissance du passé qui, pour moi, est une condition essentielle pour construire l’avenir, non plus.

Et l’homme de sciences qu’il est, affirme que le cerveau de Petite Poucette sera différent du nôtre car il sera formaté par les médias et les publicités. Ce qui veut dire ?

Que Michel Serres soit ébloui par les nouvelles technologies, je le comprends, je le suis aussi. Que par un smartphone, Petite Poucette vit dans un monde plus large, oui, mais qu’en fera-t-elle ? Elle a des amis de toutes nationalités sur les réseaux sociaux, vrai, mais cela suffira-t-il à créer un monde où le « vivre ensemble » ne posera plus aucun problème. J’en doute.

Je pourrais aussi faire remarquer à l’auteur qu’en disant que Petit Poucette ne connaîtra plus la guerre, la faim, la souffrance, il s’avance beaucoup. Les progrès de la médecine ne réussiront jamais à enlever toutes les souffrances. On soigne mieux une angine ou un mal de dent mais la perte d’un être cher ? La douleur d’une séparation ?

Et que dire d’un aspect qu’il n’aborde pas du tout que sont la pauvreté et le chômage. Ce n’est pas son propos, c’est vrai. Mais je crois plus que la formation sera de plus en plus nécessaire. Que le monde restera dur, que les jeunes de demain auront des défis à relever au moins aussi importants que l’écologie comme l’affirme l’auteur.

Le livre a été un grand succès de librairie. L’optimisme dont fait preuve l’auteur devrait nous rassurer sur l’avenir de nos jeunes. Je crois pourtant qu’il peut être dangereux. Un rêve, une utopie… voilà comment je qualifierais cet opuscule.

Mon jugement est sans doute trop sévère. Mais bien moins que celui qu’il porte sur le monde d’aujourd’hui. Qu’un réel défit attende les jeunes, j’en suis persuadée. Que le monde doive être réinventé, oui encore. Mais comment ?

Les jeunes de demain seront-ils plus courageux, plus lucides, moins égoïstes que leurs aînés ? Espérons-le.

 

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