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14/03/2014

PHILIPPE CLAUDEL.

philippe claudel, l'enquête

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Philippe Claudel est né en 1962 en Meurthe-et-Moselle. Ecrivain et réalisateur, il a écrit de nombreux romans et reçu plusieurs récompenses. Agrégé de Lettres,  il enseigne à l’université de Nancy.

Romans : « Quelques uns des cent regrets » « Le café de l’Excelsior » « Les âmes grises » « Le rapport Brodeck » (Billet du 19 janvier 2010)

Plusieurs de ses romans ont été adaptés à l’écran.

L’ENQUETE.

L’enquêteur doit enquêter sur une vague de suicides dans une entreprise. Sa mission commence mal. Personne n’est venu le chercher à la gare, il n’y a pas de taxis, il tombe une pluie fine mêlée de neige fondue. C’est un homme de petite taille, un peu rond, aux cheveux rares. « Tout chez lui est banal, du vêtement à l’expression. »

Il va errer dans la ville à la recherche d’un hôtel. La ville est dominée par l’entreprise. Elle écrase tout.

Il trouve un hôtel qui affiche des prix exorbitants mais il n’a pas le choix. Il est accueilli, très mal, par la Géanteen peignoir rose qui lui confisque ses papiers, lui fait remplir d’innombrables formulaires et lui lit un règlement loufoque. Elle lui donne la chambre 14. Celle-ci est en très mauvais état et la porte de la salle de bains ne s’ouvre pas.

Première mésaventure, première surprise qui sera suivie de beaucoup d’autres. Philippe Claudel va nous emmener dans un univers hallucinant.

Le matin, une foule de gens, compacte, se presse sur les trottoirs, tellement compacte qu’il n’arrive pas à la traverser.

Dans sa recherche de l’entrée de l’entreprise il va rencontrer des gens très bizarres : le Policier, le Veilleur de nuit, le Garde, le Psychologue et même finalement le Fondateur de l’entreprise. Tous ces personnages n’ont d’autres noms que leur fonction. Lui-même se nomme l’Enquêteur et ne sait plus son véritable nom.

Il vit un véritable cauchemar. Les personnes qu’il rencontre ne répondent jamais à ses questions mais en posent d’autres avant de disparaître.

Plusieurs fois, il veut abandonner mais se dit qu’il doit tenir bon et arriver à faire son enquête. Il pense même qu’il est peut-être mort mais « on ne peut pas être très mort ou supérieurement mort. On est juste mort, un point c’est tout. » « Il renonça pour la première fois de son existence à se penser en tant qu’individu ayant une volonté, le choix de ses actions, vivant dans un pays qui garantissait à chacun des libertés fondamentales, tellement fondamentales que, la plupart du temps, tous ses citoyens y compris l’Enquêteur, en jouissait sans en avoir conscience. »

C’est bien dans un autre monde qu’il se trouve, un monde déshumanisé, hallucinant, dominé par l’Entreprise.

Quelle entreprise ? Le Guide auquel il pose la question avoue ne pas savoir grand-chose sauf qu’elle couvre énormément d’activités : communication, ingénierie, traitement des eaux, énergies renouvelables, exploitation pétrolière etc. L’auteur en fait la description dans laquelle on retrouve tout ce qui touche à l’activité humaine. Tout dans les mains d’une seule entreprise !

Ajoute à ce désarroi, une photo affichée partout d’un vieillard au sourire énigmatique et dont il se demande qui il peut être. Dieu ?

De plus, une voix suppliante le poursuit dont il ne sait pas d’où elle vient. Il ne l’apprendra qu’à la fin du livre.

Un témoignage d’un employé renforce l’idée que peu à peu se fait le lecteur que Philippe Claudel veut nous montrer ce que le monde pourrait devenir dans le futur.

« Vous êtes de quel Service reprit le Garde. Nettoyage ? Un esclave moderne ? Un de plus ! J’espère que vous ne vous donnez pas à fond au moi ? Vous et moi, ainsi que des milliers d’autres, ne comptent pas pour eux. Nous ne sommes rien. Nous sommes à peine des numéros sur des listes de personnel. »

J’avoue que j’ai été assez déroutée par le livre. Et pourtant, aussi oppressant qu’il puisse être, impossible de le quitter. Même si les situations sont vraiment invraisemblables, je n’ai pas pu en rire.

Du grand talent.

Seul l’Enquêteur arrivera à garder son humanité. Même s’il n’est plus aux yeux des autres et pour lui-même qu’un Enquêteur, un numéro, le 14…

Philippe Claudel a quitté le réalisme relatif du Rapport de Brodeck pour entrer dans le monde inquiétant du fantastique.

Et c’est une réussite.

En exergue du livre, Philippe Claudel a inscrit cette dédicace : « Aux prochains, afin qu’ils ne soient pas les suivants. »

Dans une interview, il dit : « Le grand drame est que le travail a pris trop d’importance dans notre identité. On s’identifie à ce travail qu’on effectue de huit à dix heures par jour. (…)On réduit la personnalité à cela. Au point que, lorsqu’on n’a pas de travail, on a presque honte. »

Vers quel monde nous dirigeons-nous ?

 

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