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04/03/2014

EXERCICES DE SURVIE.

Jorge Semprun, Exercices de survie, réflexions sur la torture

 

« Exercices de survie » de Jorge Semprun est un livre inachevé. L’auteur travaillait à sa rédaction quand la maladie l’a empêché de poursuivre son projet. Le livre devait être le premier d’une longue suite.

Le titre surprend car il met en exergue un vers d’Aragon « … comparant tout sans le vouloir à la torture.. » (Chansons pour oublier Dachau).

L’auteur parle de la torture, j’y reviendrai, mais aussi de sa vie. Né 10 septembre 1923, à Madrid, fils d’un diplomate républicain, il arrive à Paris pendant la guerre d’Espagne, sa famille étant obligée de s’exiler. C’est donc en France qu’il fait ses études secondaires et ses études de philosophie à la Sorbonne.

En 1942, il entre au parti communiste espagnol et en 1943, il est arrêté par la Gestapo française et envoyé au camp de concentration de Buchenwald. (Voir billet du 2 septembre 2009).

Rentré à Paris en 1945, il s’engage dans la résistance clandestine contre le régime de Franco pendant dix ans. Il n’a jamais été arrêté mais a vécu la vie d’un clandestin, la peur d’être arrêté, la peur d’être torturé et surtout la peur de dénoncer.

C’est au bar de Lutetia, tristement célèbre qu’il commence son récit. « J’y étais entré pour évoquer à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le mien probablement : jeune fantôme disponible du vieil écrivain que j’étais devenu. »

D’emblée, il dit sa lassitude, sa mélancolie, la finitude prévisible. Tout le livre est imprégné de cette mélancolie. Il a pourtant survécu à Buchenwald, à la clandestinité en Espagne, il a écrit des livres, a été Ministre de la culture du gouvernement espagnol, élu à l’Académie française, scénariste. Nous pourrions penser, qu’au terme de sa vie, il devrait la trouver « bonne » au sens que Luc Ferry donne à ce terme mais le passé l’a marqué.

A son entrée dans la résistance, un chef, « Tancrède » surnom de Henri Frager, lui pose une question, de manière abrupte : « Savez-vous ce qui vous attend, Gérard, si vous êtes arrêté par la Gestapo ? Y avez-vous pensé ? » «Je sais ce qui m’attend, Paul, avais-je répondu à Frager. Je m’attends à être interrogé, c’est-à-dire torturé ! »

Je ne reprendrai pas la longue description que fait l’auteur des tortures qu’affligeait la Gestapo aux prisonniers.

Il est plus intéressant de reprendre les réflexions que fait l’auteur sur la torture.

« Il vaut mieux savoir, sans doute, ne pas se faire d’illusions. Mais ça ne résout pas l’essentiel, car le corps lui ne sait pas. »

« Nul ne peut prévoir ni se prémunir contre une possible révolte de son corps sous la torture, exigeant benoîtement – bestialement – de votre âme, de votre volonté, de votre idéal du Moi, une capitulation sans conditions : honteuse, mais humaine, trop humaine. »

Marqué à vie, disais-je et c’est bien cela qu’il va préciser. Même si on survit, si on devient célèbre, le souvenir de la torture « nous retranche sur ce point précis de la communauté des mortels, du commun des mortels… »

Loin de lui, l’idée que d’avoir résisté à la torture, fait de vous un être exceptionnel. Il avoue d’ailleurs qu’il n’a quasi jamais évoqué ce qu’il avait vécu.

Frager lui parle de Jean Moulin, ce grand résistant. « Jean Moulin avait été torturé par Klaus Barbie, qui ne parvint pas à lui arracher un seul mot, un seul nom, même pas le sien propre. Un jour cependant, après des semaines de souffrance, lorsque Barbie eut réussi par d’autres voies que l’interrogation de son prisonnier, d’autres renseignements, d’autres renoncements ou trahisons, à l’identifier, il lui tendit triomphalement son feuillet où il avait écrit son vrai nom, mais incorrectement orthographié : Moulins. Alors, Jean Moulin, physiquement brisé, détruit, mais moralement indemne, se borna à tendre la main et à biffer ce « s » inutile. »

J’ai dit, marqué à vie, mais cette remarque de Jorge Semprun me surprend :

« Mon expérience personnelle m’apprend que ce n’est pas la victime mais le bourreau (…) qui ne sera plus jamais chez soi dans le monde, quoi qu’il en dise lui-même (…) La victime, tout au contraire, et non seulement si elle survit à la torture, même au cours de celle-ci, (…) voit se multiplier ses liens au monde, voit se ramifier, proliférer, les raisons de son être-chez-soi dans le monde. »

Je comprends mieux quand il ajoute : « Chaque heure gagnée, m’enrichissait en somme, et les privait eux-mêmes des biens de ce monde – les appauvrissait encore davantage, pauvres types qu’ils étaient déjà ! »

L’auteur raconte d’autres souvenirs, des souvenirs oubliés que lui rappellent ceux qu’il rencontre des années plus tard et notamment le concert du 19 avril 1945 donné à Buchenwald.

Le livre est précédé d’une préface élogieuse de Régis Debray avec cette question : « Aime-t-on Jorge Semprun pour ce qu’il a été ou pour ce qu’il a fait de ce qu’il fut ? »

Je pourrais pour clore ce billet résumer le livre comme le fait Régis Debray : « Soixante ans plus tard, je me suis souvenu… »

Un beau livre, parfois difficile à suivre comme le sont les livres où les souvenirs se mélangent sans aucune chronologie.

Un livre émouvant, celui d’un philosphe qui nous fait réfléchir  sur cet acte odieux qu’est la torture, hélas ! toujours d’actualité.

 

Commentaires

Et c'est pourquoi l'on tremble pour ceux qui vivent dans la guerre aujourd'hui ou chez qui la guerre menace.

Écrit par : Tania | 05/03/2014

C'est vrai. J'ai toujours le coeur serré quand je vois toutes ces images de répression.

Écrit par : mado | 06/03/2014

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