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31/10/2013

JONATHAN FRANZEN.

jonathan franzen, le cerveau de mon père, alzheimer

Jonathan Franzen est né dans l’Illinois en 1959. Il passe son enfance dans une banlieue de Saint Louis dans le Missouri. Après des études universitaires, il renonce à une carrière scientifique pour se consacrer à la littérature.

Romans : « La vingt-septième ville » « Les Corrections » « Freedom ».

LE CERVEAU DE MON PÈRE.

Trois nouvelles sont réunies dans un petit livre d’une centaine de pages : Le cerveau de mon père – Meet me in St. Louis – Un livre au lit.

La première nouvelle s’ouvre sur un souvenir. En février 1996, il a reçu le rapport d’autopsie du cerveau de son père. Un cadeau fait par l’université de Washington dans laquelle son père avait participé à une étude sur le vieillissement.

L’auteur va raconter la maladie de son père, l’Alzheimer en y mêlant des propos scientifiques sur le cerveau. « L’une des grandes vertus adaptatives de notre cerveau, le trait qui rend notre matière grise tellement plus futée que n’importe quelle  machine inventée à ce jour est notre capacité à oublier à peu près tout ce qui nous est arrivé. »

L’auteur va pourtant raconter en détail la maladie de son père, « une maladie à début insidieux ».

Jonathan Franzen vit loin de ses parents et c’est par des lettres de sa mère qu’il apprend l’état de son père. Au début, il ne pense pas à la maladie. Sa mère se plaint de son père mais il se dit qu’elle a toujours fait. Ses parents étaient restés ensemble pour le bien des enfants mais n’étaient pas heureux. Sa mère avait été hospitalisée plusieurs fois alors que son père jouissait d’une santé excellente.

Sa mère lui écrit son inquiétude mentionnant des faits qui pourraient passer comme anodins, laisser les portières de la voiture ouvertes ou les phares allumés. Elle n’ose plus le laisser seul, vérifie tout ce qu’il fait, mais son mari considère son aide comme une intrusion : « Ne te mêle pas de mes affaires. »

Comme sa mère doit être hospitalisé, il va habiter chez son père et le souvenir qu’il garde de ce mois passé chez lui est que son père allait bien. « Aveuglement ? Oui, dans une certaine mesure. Mais l’un des traits fondamentaux de l’esprit est sa propension à construire des touts à partir de fragments. »

Six mois plus tard, il apprend avec étonnement que son père a accepté de voir un psychiatre et dit à son fils : « Il est extrêmement capable mais je crains qu’il ne me considère comme perdu. » « L’idée que quelqu’un tienne mon père pour perdu était plus que je ne pouvais supporter. »

Il écrit au psychiatre n’acceptant toujours pas que son père puisse souffrir d’Alzheimer. Quinze ans plus tôt, quand le terme maladie d’Alzheimer s’était répandu, il avait considéré que c’était « une médicalisation de l’expérience humaine » et craignait que la mode fasse qu’on l’applique à n’importe quel dérangement mental ordinaire.

On comprend combien il est réticent à admettre que son père puisse souffrir de cette maladie. Pourtant, vu l’aggravation, il devra bien l’admettre et décidera enfin ! d’aider sa mère.

Son père sera hospitalisé et sa mère et lui se relaieront auprès de lui jusqu’à sa mort.

Il aura cet aveu : « L’une des histoires que j’en suis venu à raconter ainsi, tandis que j’essayais de pardonner mon long aveuglement devant sa maladie, est qu’il faisait tout son possible pour cacher cette maladie et que, pendant un temps remarquablement long, il avait gardé la force de caractère d’y parvenir. »

La deuxième nouvelle est un récit de la promotion qu’il fait pour un de ses livres. Il doit aussi accepter un reportage filmé à Saint Louis, lieu de son enfance mais aussi la ville que ses parents n’ont jamais quittée.

Alors que dans la première nouvelle, il parle surtout de la négation de la maladie de son père, le tournage va être un cauchemar. La maison de son enfance a été vendue mais il refuse obstinément de la revoir ou d’être filmé devant.

Comme le journaliste essaie qu’il partage ses sentiments sur ce qu’est devenue la ville, il refuse. « Mon sentiment sur les gens qui y vivent maintenant est que ce ne sont pas ceux qui y vivaient autrefois, et que je les hais pour cela. Mon sentiment est que je crèverais de rage si je devais vivre dans cette rue où je vivais autrefais heureux. Mon souvenir est que cette rue, le souvenir que j’en garde, est à moi… »

Comme le journaliste lui demande de poser devant l’arbre où ont été dispersées les cendres de son père, il accepte mais le journaliste n’est pas dupe : « Vous pensez à votre père. »

Des années plus tard, le tournage va engendrer une émotion qu’il avait un peu refoulée  lors de la maladie de son père, tant sa dénégation était forte : « Mon père est mort et, moi aussi, je me sens mort. »

Un livre émouvant même si certains lecteurs seront gênés par toutes les explications scientifiques. Un livre pudique, l’auteur ne s’étend pas sur les ravages de la maladie. Et la seconde nouvelle montre à quel point il a lui-même été ravagé même s’il ne le dit pas.

22/10/2013

ANDRE COMTE-SPONVILLE.

andré comte-sponville, l'esprit de l'athéisme, introduction à une spiritualité sans Dieu

André Comte-Sponville, philosophe très connu et très médiatisé, est né le 12 mars 1952, à Paris.

Il vient de rééditer son « Dictionnaire philosophique ».

(Billets 13 août 2009 – 20 octobre 2010 – 15 mai 2013 – 23 septembre 2013)

L’ESPRIT DE L’ATHEISME.

Le livre est sous-titré « Introduction à une spiritualité sans Dieu. »

Le titre étonne, pourquoi rapprocher l’athéisme de la spiritualité ? Autrement dit, l’athée a-t-il besoin de spiritualité ? Pour l’auteur, la réponse est oui et il va s’efforcer de le démontrer.

La première partie du livre, très longue, est un questionnement : peut-on se passer de religion ? Dieu existe-t-il ?

D’emblée l’auteur rappelle qu’il a été élevé dans le christianisme et qu’il doit à cette religion une part essentielle de ce qu’il est. « … Il m’arrive de me définir comme athée fidèle : athée puisque je ne crois en aucun Dieu ni en aucune puissance surnaturelle ; mais fidèle, parce que je me reconnais dans une certaine histoire, une certaine tradition, une certaine communauté, et spécialement dans ces valeurs judéo-chrétiennes (ou gréco-judéo-chrétiennes) qui sont les nôtres. »

J’ai envie de dire que c’est le cas de beaucoup d’athées qui ont cessé de croire en Dieu mais n’ont pas renié les valeurs évangéliques qui sont, pour moi, bien proches des valeurs universelles des droits de l’homme.

Je trouve important de le dire car, malheureusement, même si c’est de moins en moins le cas, les croyants ont tendance à croire que seule la religion permet d’être « un honnête homme » ce qui, bien sûr, est faux. J’aime bien la phrase de Pierre Bayle, philosophe français du 17e siècle : « Un athée peut être vertueux, aussi sûrement qu’un croyant peut ne pas l’être. »

Cette première partie est presque un éloge de la religion avec tout de même un rappel de ce qu’elle est parfois : « La barbarie des fanatiques a une autre allure. Ils ne manquent pas de foi, bien au contraire ! Ils sont pleins de certitudes, d’enthousiasme, de dogmatisme : ils prennent leur foi pour un savoir. Ils sont prêts, pour elle, à mourir et à tuer. »

Dieu existe-t-il ? L’auteur va exposer très longuement les six arguments qui l’ont amené à ne pas croire en Dieu. Le lecteur y trouvera des classiques comme le problème du mal, ce qu’est vraiment Dieu : créateur, tout-puissant ou indifférent ? Un Dieu inventé par les hommes ? L’homme créé à son image ?

Pour moi, l’argument le plus probant est que l’existence de Dieu est impossible à prouver. Croire est une question de foi.

Dans son long raisonnement, l’auteur rappelle une notion souvent méconnue, la différence entre un athée et un agnostique : « L’agnostique et l’athée ont en effet en commun – c’est pourquoi on les confond souvent – de ne pas croire en Dieu. Mais l’athée va plus loin : il croit que Dieu n’existe pas. L’agnostique, lui, ne croit rien : ni que Dieu existe, ni qu’il n’existe pas. C’est comme un athéisme par défaut. Il ne nie pas l’existence de Dieu (comme fait l’athée) ; il laisse la question en suspens. »

La seconde partie du livre est censée répondre à la question : quelle spiritualité pour les athées ?

Je l’ai trouvée confuse, très peu rationnelle. « Qu’est-ce que la spiritualité ? C’est notre rapport fini à l’infini ou à l’immensité, notre expérience temporelle de l’éternité, notre accès relatif à l’absolu. » Ou encore : « C’est en quoi l’expérience de la nature, dans son immensité, est une expérience spirituelle – parce qu’elle aide l’esprit à se libérer, au moins en partie, de la petite prison du moi. »

L’auteur va raconter « son expérience mystique ». Elle est difficile à relater sans la trahir.  Lors d’une promenade en forêt, la nuit, il va se sentir en communion avec l’univers et ressentir une grande paix, un vrai bonheur.

De cette expérience, l’auteur tire une conclusion qui est loin de me convaincre : « Loin d’être paradoxale, l’idée d’un « mysticisme athée » ou d’un « athéisme mystique, devient alors une espèce d’évidence qui s’impose à la pensée. »

Le lecteur de ce billet pourrait croire que je n’ai pas aimé le livre. Certainement pas. Je l’avais lu lors de sa parution en 2006, je n’en avais gardé aucun souvenir, j’ai donc eu envie de le relire.

Le style est alerte, bourré de questions posées par ses amis auxquelles il essaie de répondre. Beaucoup de citations. J’en reprends quelques-unes.

« Nous sommes disposés par nature à croire facilement ce que nous espérons, et difficilement au contraire ce dont nous avons peur. » (Spinoza)

« Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu. » (Voltaire)

« Dites-moi d’abord ce que vous entendez par Dieu, je vous répondrai ensuite. » (Einstein)

L’auteur parle aussi du pari de Pascal :

« C’est surtout d’un point de vue philosophique que le pari de Pascal me paraît inacceptable. La pensée n’est pas un jeu de hasard. »

Je me demande si André Comte-Sponville écrirait le même livre maintenant. Je sais qu’il est très proche du bouddhisme mais ce n’est pas inconciliable le bouddhisme n’étant pas une religion.

16/10/2013

SIMONE WEIL.

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Simone Weil est une des personnalités choisie par Mona Ozouf pour son livre « Les mots des Femmes. »

Simone Weil est née en 1909, à Paris, dans une famille juive cultivée. Elle fait de brillantes études de philosophie dans la classe d’Alain, puis à l’Ecole normale supérieure dont elle sort agrégée. Elle mourra épuisée à l’hôpital d’Ashford en 1943.

C’est de toutes les femmes dont parle Mona Ozouf la plus difficile à comprendre, la plus controversée aussi.

Sur ces photos d’adolescente, elle apparaît charmante. Très vite, elle va s’appliquer à changer son apparence : un chapeau crasseux, une pèlerine grise, des sandales qu’elle porte même en hiver, pieds nus, elle ne veut pas séduire et s’attachera à devenir comme la jugeront ses compagnons de la rue d’Ulm « imbuvable ». De plus, elle veut vivre dans l’austérité la plus complète, vit dans des chambres pauvres,  jamais chauffées, couche par terre, ne veut rien posséder.

Elle abandonne l’enseignement pour travailler comme manœuvre à l’usine d’Alsthom. Elle est maladroite, se brûle, est débordée par les normes de vitesse, ravagée par des maux de tête. Elle tirera de cette expérience un livre « La condition ouvrière » dans lequel elle décrit minutieusement ce qu’elle vit : les pièces manquées, le salaire rogné, les écorchures aux mains, les réprimandes. Elle croyait à la noblesse du travail, elle découvre une tout autre réalité. « Il (le travail) l’ouvrier à l’outil, le transforme lui-même en outil, inapte à nouer des relations avec les autres outils que sont ses camarades. ».

En 1936, elle s’engage aux côtés des républicains dans la guerre d’Espagne. Un échec, car elle manie aussi mal le fusil que la machine à fraiser. Gravement brûlée après avoir posé le pied dans une marmite d’huile bouillante posée à ras du sol, elle doit repartir pour la France. Elle dira avoir compris « que l’Espagne est devenue le théâtre mensonger d’un affrontement entre communisme et fascisme. »

Son engagement comme infirmière en 1941, à Marseille, sera aussi un échec. Elle veut apporter des soins et un secours moral aux blessés sur le champ de bataille mais a comme objectif aberrant « de faire impression sur les soldats ennemis ».

Simone Weil veut être exceptionnellement libre. Elle veut penser librement, ne veut régler son action que sur son propre jugement.

Cette conviction d’avoir toujours raison lui fera accepter la persécution des juifs pendant la guerre, ayant elle-même l’horreur d’être juive. Elle disait à Gustave Thibon « qu’elle ne savait pas ce qu’était l’essence d’être juive, en tout cas pas une race et, quant à la religion, assurément ce n’était pas la sienne. »

Dans son refus global de la personnalité, elle accorde si peu au rôle personnel des hommes dans l’histoire qu’elle va jusqu’à refuser de voir en Hitler un barbare ou un monstre mais « un simple instrument de cette logique impersonnelle qui veut que chacun commande là où il en a le pouvoir. »

Simone Weil détestait être une femme. Elle avait déjà constaté la condition humiliante des femmes ouvrières. Pour elle, à la subordination des femmes dans le travail, s’ajoute celle du mariage qui livre les femmes au bon plaisir de l’époux et l’angoisse de la vieillesse qui, d’après elle, touche plus sévèrement les femmes que les hommes : ayant perdu la fraîcheur de la jeunesse, elles deviennent « des êtres sans âge » !

Ce rejet de la féminité, fera qu’elle signera les lettres à sa mère d’un « ton fils respectueux ». Elle rejette la sexualité parce qu’elle n’y voit que soumission.

On a souvent parlé de sa conversion au christianisme. Qu’en est-il ? Elle a eu des contacts avec des prêtres et des religieux afin de leur poser des questions sur la foi dans l’Eglise catholique. Le père Joseph-Marie Perrin, religieux dominicain, l’accompagnera lorsqu’elle sera à Marseille entre 1940 et 1942. Pour Mona Ozouf, elle ne s’est jamais convertie mais tous les historiens ne sont pas d’accord avec elle.

Le dernier paragraphe qui lui consacre Mona Ozouf est très éclairant sur la personnalité de Simone Weil, pleine de contradictions. Je le reproduis intégralement.

« Hérétique, a dit Bossuet, tout homme qui pense. A suivre les oscillations perpétuelles de cette pensée exigeante et obstinée, trouée d’éclairs, on se persuade que Simone Weil est profondément hérétique. Hérétique politique au milieu d’une foule de croyants. Hérétique religieuse, servante d’un Dieu caché et absent du monde, qui réservait probablement des surprises au pauvre père Perrin, si désireux de la croire prête pour la conversion. Hérétique de cette terre, être insaisissable et génial, tombé d’une autre planète. Alain, comme si souvent, l’avait laconiquement et merveilleusement exprimé : « une Martienne » selon lui.

J’avoue avoir été étonnée du portrait que fait Mona Ozouf de Simone Weil. Elle reconnaît son intelligence, son engagement mais souligne aussi son intransigeance. J’ai toujours cru qu’elle s’était convertie au christianisme mais qui peut savoir ce qu’elle pensait réellement.

Sa mort au sanatorium d’Ashford le 24 août 1943, officiellement de tuberculose, a aussi été sujet de polémiques parmi les historiens. Certains pensent qu’elle s’est suicidée. Ce qui est certain c’est que sa privation volontaire de nourriture a accéléré sa mort.

Mona Ozouf ne parle pas de son œuvre littéraire sauf de son livre « La condition ouvrière ». Elle a beaucoup écrit : « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » « La pesanteur de la Grâce » « Enracinement » « Attente de Dieu »

Je garderai d’elle l’image d’une personnalité complexe qui s’est épuisée dans la fidélité à ses engagements.

10/10/2013

JEAN-LOUIS FOURNIER.

jean-louis fournier, il a jamais tué personne, mon papa, souvenirs d'enfance, alcoolisme

Jean-Louis Fournier, écrivain, humoriste et réalisateur de télévision est né à Calais le 19 décembre 1938. Auteur de nombreux livres à succès, il a reçu le prix Fémina pour « Où on va papa ? » (Voir billet du 2 mai 2012).

IL A JAMAIS TUE PERSONNE, MON PAPA.

« Quelquefois, il disait qu’il allait tuer maman, et moi aussi, parce que j’étais l’aîné et pas son préféré. Il n’était pas méchant, seulement un peu fou quand il avait beaucoup bu. Il a jamais tué personne, mon papa, il se vantait. Au contraire, il a empêché beaucoup de gens de mourir. »

L’histoire du roman se déroule à Arras, avant, pendant et après la Seconde Guerre Mondiale. Elle nous est contée par un petit garçon, Jean-Louis, qui évoque les souvenirs qu’il a gardés de son père, décédé à l’âge de quarante-trois ans.

Le livre est en partie autobiographique, Jean-Louis Fournier raconte son enfance mais en se mettant dans la peau du petit garçon qu’il était.

Son père est médecin, adoré de tous ses patients, un homme bon mais alcoolique ce qui a des répercussions sur la famille. Quand il a bu, il dit des choses bizarres, se conduit aussi de façon étrange ce qui fait peur à sa mère, sa grand-mère et les enfants. Pas de scène violente cependant, pas de discussions, juste un climat qui fait dire à l’enfant quand il retrouve une ancienne photo de son père : « Pourquoi le papa de maintenant, il est vieux, il est triste, il nous parle plus, il n’est pas gentil avec maman et quelquefois, il nous fait peur ? Où est passé le papa de la photo ? »

Son père soignait des gens pas riches, ne s’habillait pas comme les autres docteurs, portait des souliers usés avec le bout enroulé de caoutchoucs de bocaux de conserve. Sa mère qui en avait marre de les voir finira par les jeter à la poubelle. « Après, papa, il a fait ses visites en pantoufles. »

Le livre fourmille d’anecdotes. Des chapitres très courts, un titre évocateur mais simple et une réflexion de l’enfant pour terminer.

Jean-Louis raconte les tentatives de suicide de son père, souvent le dimanche quand tout le monde était là. Il se coupait une veine à la saignée du bras mais cela n’impressionnait plus leur mère et il partait en vitesse dans son cabinet pour se mettre un pansement. « Après quand il recommençait, on n’avait plus peur. On s’était habitués, on savait que c’était pour rire. »

Pendant la guerre et les bombardements, il ne descendait pas à la cave comme les autres : « Il avait peur de rien, papa. Il s’en foutait des bombes, il s’en foutait de mourir. »

Mais avec beaucoup de pudeur, l’auteur raconte sa honte d’être mal habillé ou encore la difficulté de se défendre lors des bagarres à l’école. Un camarade qui était fils de gendarme menaçait les autres en leur disant que leur père allait les mettre en prison. « Nous, les enfants Fournier, la seule chose qu’on pouvait répondre pour faire peur, c’était « Mon père il va te faire une piqûre. » Seulement papa, il faisait tellement bien les piqûres qu’il faisait pas mal. Quand il disait, « C’est fini », on n’avait rien senti. Alors, les piqûres de papa, ça faisait peur à personne. »

Un autre souvenir d’école. Un garçon lui montre une page d’un livre de sciences naturelles qui montre les organes sains et ceux d’un alcoolique. Il est impressionné et, le pire, c’est l’inscription : « Après, c’était écrit que les enfants d’alcooliques étaient souvent faibles, chétifs, mal conformés, prédisposés à toutes sortes de maladies. Et que parfois, ils étaient idiots ou fous. » Sa réaction ? « ça, je l’ai jamais dit à personne. ».

L’auteur nous raconte les tristes souvenirs du petit Jean-Louis et son espoir que son père arrêterait de boire. Il l’avait même demandé au petit Jésus comme  cadeau de Noël. Le jour de sa mort, il dira : « J’étais triste, pas parce que mon papa était mort, mais parce qu’il avait bu jusqu’à la fin de sa vie. Moi, je croyais qu’il allait s’arrêter un jour, qu’on aurait de l’argent, que maman ne serait plus obligée de travailler, qu’on aurait une vie normale, comme les autres. Ce jour-là, j’ai compris que c’était jamais. »

Même si l’alcoolisme de son père a pesé lourdement sur son enfance, il y a eu aussi une fierté d’avoir un père dévoué envers ses patients, un philanthrope, un grand médecin.

Jean-Louis Fournier a montré son père comme il l’avait connu. Pas pour l’accabler.

Dans la dernière page du livre, il a cet aveu :

« Je regrette de ne pas l’avoir mieux connu.

Je ne lui en veux pas.

Maintenant, j’ai grandi, je sais que c’est difficile de vivre, et qu’il ne faut pas trop en vouloir à certains, plus fragiles, d’utiliser des « mauvais » moyens pour rendre supportable leur insupportable. »

Le livre est bouleversant. Quel art a Jean-Louis Fournier de raconter ses souvenirs en parlant comme l’enfant qu’il a été !

 

08/10/2013

JEAN TEULE.

Jean Teulé, le montespan, louis XIV

Né le 26 février à Saint-Lô, Jean Teulé est un romancier et auteur de bandes dessinées. (billet du 28 août 2013)

LE MONTESPAN.

Quelle bonne idée de consacrer un livre au marquis de Montespan, né en 1640 et mort en 1691, époux de Madame de Montespan, favorite bien connue de Louis XIV !

Louis Antoine de Pardaillan de Gondrin épouse en février 1963 Frnçoise Athénaïs de Rochehouart de Montemart en février 1663. Ils se sont mariés huit jours après leur rencontre. Ils sont très amoureux. Ils auront deux enfants, Marie-Christine et Louis-Antoine.

Le marquis est criblé dettes. Eloigné de la Cour, il n’a d’autres ressources que de faire la guerre pour éponger ses dettes et combler sa femme. Françoise n’est pas d’accord : « Monsieur je vous interdis de mettre sur un champ de bataille un seul de vos pieds charmants. »

Le marquis, qui, comme aristocrate , ne peut pas travailler ne voit pourtant que la guerre comme moyen de sortir de leur pauvreté. Il espère aussi retrouver une place à la Cour.

Il recrute des soldats, des garçons de ferme, et, sur son cheval blanc, étendard de taffetas au poing, s’en va devant les fortifications du château de Marsal. Hélas ! la bataille n’a pas lieu. Les armées royales ont fait capituler les assiégés. L’apprenant, le marquis s’indigne : « Pourquoi se rendent-ils ? Ils n’ont pas le droit ! C’est que j’ai emprunté,moi, pour cette guerre ! Alors ils doivent se défendre, nous jeter de l’huile bouillante, nous tirer dessus, lancer leur cavalerie, me forcer à un exploit ! »

Toutes ces tentatives de faire la guerre ne feront que renforcer ses dettes. Françoise ne supporte plus de vivre dans la pauvreté : « Demain ce sera pire, après-demain pire encore. (…) Je veux de l’argent, beaucoup ! »

Invitée par la duchesse de Montausier, Françoise est remarquée pour sa beauté et son esprit. « Menton décidé, nez droit, poignets, taille et cou fins, sa chevelure blonde est épaisse et abondante. Elle a inventé un style de coiffure qu’elle a baptisé : burluberlu. Tirés sur le front en arrière et maintenus par un cerceau au sommet du crâne, ses cheveux retombent de chaque côté en cascades de boucles qui encadrent le visage. »

La duchesse arrive à ce qu’elle devienne dame d’honneur de la reine avec l’accord de son mari. Celui-ci s’étonne des cadeaux que fait le roi à son épouse mais est loin de se douter qu’elle soit devenue sa favorite.

C’est revenu de la guerre dans les Pyrénées qu’il constatera que sa femme est enceinte du roi à qui lui dira Françoise, on ne peut rien refuser.

Le marquis est toujours amoureux et va passer sa vie à essayer de récupérer Frnçoise. Tout son entourage le presse de profiter de la bonne fortune de sa femme : « Louis-Henri, vous êtes stupide. Toutes les grâces, tous les honneurs sont prêts à fondre sur vous. Il suffirait de vous taire et de fermer les yeux. Mais vous préférez crier très haut quitte à subir les violences de l’arbitraire. C’est ce que beaucoup ne vous pardonnent pas. Vous les gênez d’oser mettre un grand roi en fâcheuse posture. »

Le marquis va alors entamer une guerre sans merci contre le roi. Il va demander aux prostituées de le contaminer pour qu’après avoir violé a femme, elle contamine le roi. Il va célébrer la mort de son amour en organisant des funérailles devant un cercueil vide et même essayer de violer la reine !

Le roi fera tout pour qu’il cesse de le ridiculiser.Il va l’emprisonner puis lui donner l’ordre de retourner dans son château de Bonnefont et d’y rester.

Portant une perruque blonde, imitant la coiffure de Françoise, Montespan va parcourir la France dans son carosse orné de cornes et aura même l’idée de faire un testament qui sera vendu dans toute la France au grand contentement de la population qui rit bien de ce roi bafoué : « Je lègue et donne au roi mon château de Bonnefont, le suppliant d’y instituer une communauté de dames repenties, à la charge de mettre mon épouse à la tête du dit couvent et de l’y nommer première abbesse. »

Jean Teulé profite du voyage de Montespan pour décrire la France. Celui-ci assiste au supplice d’un noble décapité pour avoir déplu au roi, à l’embarquement pour le bagne d’un enfant pour un vol de poireaux…

En quelques lignes, l’auteur décrit l’état de la France : « En Auvergne, la famine est telle que les femmes dévorent leurs enfants morts (…) La nouvelle persécution des protestants, la dégradation du climat, les répercussions directes sur les récoltes, le peuple écrasé par les impôts, la misère, les guerres ruineuses allumées de tous côtés aux frontières. »

Montespan aura le chagrin de voir sa fille Marie-Christine mourir à douze ans de l’absence de sa mère. Son fils lui reprochera sa conduite : « Il faut toujours obéir au roi » Il lui fera même la morale : « Père, il ne faut pas commencer par boire avant de manger : c’est le propre des ivrognes. Il ne faut pas non plus gloutonner comme vous le faites : c’est le propre des animaux. Se remplir jusqu’au gosier et souffler pour reprendre haleine, c’est faire comme les chevaux. Cessez d’avaler les morceaux tout entiers, ce sont les cigognes qui agissent ainsi. » « Père, je n’aime pas les pauvres » Il en faudrait plus pour déconcerter Montespan qui lui réplique : « Louis-Antoine, tu parles fort bien pour ton âge, mais je me demande si tu ne serais pas un petit individu vraiment révoltant. » (sic)

Françoise, chassée de Versailles et entrée au couvent demande pardon à son mari et l’autorisation de revenir près de lui.

Quelle sera la réponse de celui qui a passé sa vie à essayer de la récupérer ? « Madame, je ne veux ni vous recevoir ni plus ouïr parler de vous le reste de ma vie. »

J’ai bien aimé le livre. Certes, n’importe quelle encyclopédie pourrait retracer la vie de Montespan. Mais l’art de Jean Teulé est d’arriver à nous y intéresser, à nous faire rire, à nous faire revivre ce siècle passé dans l’histoire comme celui d’un grand roi ! Et pourquoi pas, à nous faire apprécier cet extravagant.

Le livre publié chez Pocket est illustré par Philippe Bertrand.