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21/02/2013

VOYAGE AU CENTRE DE LA CHINE.

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FREDERIC BOBIN, chef adjoint du service étranger au Monde, a été correspondant du journal à Pékin de 1998 à 2004. Il a parcouru la Chine des gens ordinaires, des campagnes. Le livre est son carnet de voyage.

L'intérêt du livre est de nous faire découvrir une autre Chine que celle dont parlent nos médias : une grande puissance entachée par le non respect des droits de l'homme

L'auteur recueille les témoignages souvent avec difficulté car la peur est très présente. Ses interlocuteurs parlent de ce qu'est devenu leur village et de leur vie. Ils s'expriment parfois avec colère mais aussi avec un certain fatalisme même devant les plus grandes injustices.

La première étape est à Shenyang, une première rencontre avec la pauvreté et une nostalgie de l'ère Mao. "Sous Mao, une personne pouvait nourrir huit membres de la famille. Aujourd'hui, je ne peux même pas me nourrir tout seul." Anciennement prospère, la ville a été l'objet de restructurations, de licenciements, de démolition en règle de tout un monde ouvrier. Les indemnités de chômage sont payées au compte-gouttes, les retraites à peine versées ou pas du tout. Les trottoirs sont inondés de chômeurs reconvertis dans l'écoulement de pacotille : peignes, jouets, transistors. Dans certaines entreprises, on conseille aux licenciés de devenir cireurs de chaussures  Certains acceptent le visage voilé d'un masque antipollution pour cacher la honte.

Pire, sur les trottoirs on croise des chômeurs, espérant un travail : "Ils sont là prostrés, à offrir leurs bras à qui voudra bien les louer quelques heures. On les identifie à la petite pancarte annonçant leur métier – peintre, vernisseur, perceur, plombier, artisan de bois, manoeuvre... – qu'ils portent en sautoir. Scène quotidienne : une voiture de luxe – Volskswagen Passat -, d'un noir rutilant, s'approche du groupe. Elle est aussitôt encerclée par ces miséreux brandissant leur pancarte. Un patron vient lever son contingent de "bras".

De village en village, l'auteur nous fait découvrir les injustices qui frappent la population dominée par les pouvoirs locaux souvent corrompus. On rase les villages, on déplace les populations pour construire des routes !  Un exemple parmi beaucoup d'autres, à Xiaping. "Huang Jiu s'est cabrée de chagrin le jour – c'était en 1997 – où elle a appris qu'une pelleteuse venait de raser la tombe de son mari. La sépulture, située non loin de la route, gênait les bureaucrates du district en quête de nouveaux espaces pour installer une menuiserie et une distillerie." Elle a porté plainte mais a reçu une indemnité dérisoire pour qu'elle la retire. Et la parcelle cultivable promise lui a été enlevée !

Autre réalité, le travail dans les mines. La réglementation instaure un travail de sept jours par semaine. Prendre un congé est possible mais à ses frais, donc souvent impossible vu la faible rémunération. S'ajoute le risque d'accident : "Chaque année, environ 8.000 "gueules noires" périssent dans les mines à travers la Chine".

Ce n'est pas tout. Les hôpitaux sont en piteux état, les villageois se soignent comme ils peuvent sans consulter de médecin. "Denig Haiyan, lui, ne mâche pas ses mots. La corruption fait partie du système en Chine. On la trouve partout, dans les mines de charbon comme ailleurs. Mais le pire, le secteur le plus corrompu, c'est la santé." Il affirme que les hôpitaux refusent parfois d'admettre des malades.

Autre scène à Pékin, cette fois, au printemps 2003, la terrible épidémie du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) a répandu la peur. Certains fuient Pékin, d'autres y restent dans une situation surréaliste. L'Etat a décrété que la vie doit rester normale. Ainsi ce témoignage d'un professeur : "Tous les matins, je viens faire acte de présence. Je m'installe dans la salle vide, j'attends cinq minutes, puis je repars chez moi." Ceux qui ont décidé de quitter Pékin n'arrivent pas à s'installer ailleurs. Les paysans pétris de peur les chassent : "Partez, partez ! Vous venez nous polluer avec le SRAS ! Partez !"

Le Sida va provoquer un autre scandale que les autorités révéleront sous la pression internationale mais que les autorités locales du Henan s'efforceront de censurer. La plupart des habitants du village ont vendu leur sang pour améliorer leur ordinaire de paysan pauvre. "J'ai deux enfants, il fallait bien que je paie leur école". Mais, ils ont été transfusés par un sang contaminé. Si les médecins apprennent aux patients qui viennent consulter qu'ils sont séropositifs, rien n'est mentionné dans le rapport officiel. Il ne faut pas laisser de preuve ! Conseil cynique du médecin : "Améliorer la nutrition et bien se reposer" !  A Houyang, 300 morts sur une population de 3.800 personnes ! Heureusement, le gouvernement de Pékin, sous la pression internationale a réagi, de nouveaux médecins ont été envoyés, le gouvernement a subventionné les soins et ironie ! les frais scolaires ont été diminués.

L'auteur consacre aussi quelques pages au Tibet. Ici, pas de misère noire comme dans d'autres campagnes. Pourtant ce témoignage d'un moine :"Les touristes qui traversent la région en coup de vent disent souvent : "Comme c'est beau ! Comme c'est développé ! Les routes, les infrastructures. Et le spectacle des monastères en prière ! Comment pourraient-ils soupçonner notre tristesse, notre désespoir ?"(...) C'est vrai, les Chinois développent le Tibet. Mais à quel prix ! Regardez autour de vous, la déforestation des montagnes. Il y a aussi les mines d'or, qui profitent principalement aux Chinois de l'extérieur." L'auteur n'en dira pas plus mais soulignera l'impossibilité de compréhension entre les Chinois et les Tibétains.

Du 15 avril au 4 juin 1989, Pékin, mais aussi d'autres villes chinoises, avait vécu une formidable insurrection pacifique, la répression sanglante est encore dans toutes les mémoires. La sympathie pour les étudiants avait été immédiate, la répression fut une surprise : "Quand les chars entrent en action, c'est donc la stupeur, la rage et la haine. J'ai regretté de ne pas avoir d'armes à la main, j'aurais tiré." dit un participant, dix ans après. Mais, bien sûr, ils ont fait carrière mais n'ont rien oublié. Un spécialiste affirme : "Le drame de ce "printemps", c'est qu'il a paradoxalement brisé toute une dynamique de réforme politique qui avait débuté. Sans Tiananmen, sans la panique que le mouvement a inspiré au régime, la Chine serait aujourd'hui beaucoup plus avancée sur la voie de la démocratisation."

La démocratie ? La Chine est restée une dictature, le parti unique est toujours très puissant. Elle s'est développée jusqu'à devenir une des premières puissances mondiales. Le Pékin d'aujourd'hui ressemble à n'importe quelle autre grande ville mondiale. L'auteur termine d'ailleurs son livre par la description de la nouvelle culture qui s'est imposée.

Je terminerai par cette réflexion ? : "Vous, Occidentaux, vous devez comprendre que cela doit se faire très lentement, très lentement. Nous en avons assez des révolutions en Chine. On n'importe pas la démocratie comme ça du jour au lendemain. Nous pourrions vite rebasculer dans le chaos."

Le livre est un carnet de voyages qui se termine en 2004. Il ne faut pas perdre cela de vue car ce qui était vrai à cette époque ne l'est peut-être plus maintenant. Je me suis contentée d'essayer de donner envie de lire ce carnet de voyages aussi agréable qu'un roman. Je tiens aussi à préciser que l'auteur se penche aussi sur le changement de mentalité des jeunes. Par exemple l'instauration d'un pseudo mariage religieux, la multiplicité des agences matrimoniales ou l'émancipation des femmes. L'enfant unique reste la règle mais les filles ne sont plus abandonnées au bord de la route...     

Commentaires

J'ai longtemps rêvé d'aller un jour en Chine, à l'époque de "Quand la Chine s'éveillera..." Avec les années, le régime chinois a montré sa monstruosité et aujourd'hui ce mélange bizarre de dirigisme et d'expansion économique, aussi inégalitaire qu'en Russie.
Tu me donnes envie de réaliser un peu de mon rêve en lisant ce carnet de voyage, c'est noté, surtout avec cette attention de l'auteur à ce que vivent les Chinois au quotidien.

Écrit par : Tania | 23/02/2013

Merci, Tania. Moi aussi la Chine m'a fait rêver. J'ai même été fan de Mao puis les regrets quand ont commencé les répressions. J'ai les mêmes interrogations sur les pays arabes, je n'arrive pas à avoir une opinion très claire...

Écrit par : mado | 24/02/2013

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