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01/02/2013

UNE FEMME A BERLIN.

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L'auteur est anonyme. Elle a tenu un journal du 20 avril au 22 juin 1945. Jeune allemande, elle l'a commencé lorsque les Russes ont occupé Berlin. "Chronique commencée le jour où Berlin vit pour la première fois la guerre dans les yeux"

Ce sont d'abord les bombardements, la descente dans les caves : "Derrière une porte de fer horriblement lourde, maintenue fermée par deux leviers et encadrée d'un châssis recouvert de caoutchouc, notre cave. Officiellement baptisée abri. Mais nous préférons l'appeler caverne, monde souterrain, catacombes de la peur, fosse commune."

L'auteur met l'accent sur la peur mais aussi sur les difficultés de la vie quotidienne. Rapporter de l'eau prise à la seule pompe du quartier. Cuire une pomme de terre prend des heures. Rechercher des bougies... La faim justifie les fréquents pillages et le chacun pour soi.

Parmi la population règne un sentiment unanime : "Sans Hitler nous n'en serions pas là." Au moment où les Russes atteignent la rue où Hitler a vu le jour, quelqu'un s'écrie : "Dites, qu'est-ce qu'on aurait été bien si sa mère avait fait une fausse couche! " Le héros tant admiré est déchu. "C'est au Führer que nous devons tout cela""Phrase qui pendant des années de paix, exprimait louanges et gratitude sur des panneaux peints ou dans les discours. Maintenant, et bien que la formulation soit restée la même, le sens est inversé, ne trahissant plus que mépris et dérision."

L'horreur va s'amplifier, les Russes violent les femmes. Elle décrit son premier viol qui sera suivi de beaucoup d'autres : "Je crie, je hurle (...) Un des deux types agrippe mes poignets et me traîne à travers le couloir."  Et quand un officier qui assiste à la scène proteste, la remarque est cinglante : "Quoi ? Et les Allemands, ils n'ont rien fait à nos femmes ?" Elle en arrive à supplier : "Un seul, s'il vous plaît, s'il vous plaît, rien qu'un seul. Vous, si vous voulez, mais chassez les autres."

Elle va alors chercher la protection d'un gradé qui la protégera. Et quand il partira, elle en cherchera un autre. Elle se pose la question de savoir si elle est devenue une putain "puisque je vis pour ainsi dire de mon corps et que je l'offre en échange de nourriture."

Tout le monde ne réagit pas comme elle. Les mères cachent leurs filles comme elles le peuvent mais les viols continuent, peu importe l'âge. Plus tard, à chaque rencontre, la même question se posera : "Combien de fois ?" Et cette terrible anecdote : une femme raconte ce que lui avait crié un voisin au moment où des Ivan, nom donné aux Russes, s'attaquaient à elle : :"Mais enfin, suivez-les, vous nous mettez tous en danger ici !"

Les Russes organisent l'occupation. Distribution de tickets de rationnement, retour de l'électricité, de l'eau courante. Mais pour l'auteur, un autre enfer commence. Elle est réquisitionnée pour travailler en usine puis pour laver le linge. Des journées longues, épuisantes mais un réconfort, la nourriture. "J'ai frotté à m'en écorcher les doigts, tant le linge était crasseux. Les serviettes étaient raides de graisse. C'était toutes, sans exception, des serviettes brodées de monogrammes de familles allemandes, fruits de larcins." "Femmes ! Rabota ! Un vocable russe que désormais tout le monde connaît. Nous dûmes toutes retourner dans le hangar, poursuivre le chargement des pièces de métal."

Depuis le début du livre, je me demandais ce qu'elle savait de la guerre. La réponse viendra à la page 221 : "Le courant est rétabli depuis hier. Fini le temps des bougies, des coups frappés à la porte, du silence. La radio est diffusée par l'émetteur berlinois (...) Il paraîtrait qu'à l'est, des millions de gens, pour la plupart des Juifs, ont été brûlés dans des camps, de grands camps. Il paraît aussi qu'on aurait utilisé leurs cendres comme engrais chimiques." Il paraît...

Son journal se termine au moment où la vie est presque redevenue normale. Elle a pu se promener dans la ville, constater les dégâts, partager ses émotions avec ses amies.

Une rencontre va être décisive. Un Hongrois a décidé de mettre sur pied une maison d'éditions et lui propose de l'aider. C'est son ancien métier, elle l'accepte. Une autre vie va commencer mais quand elle revoit son ami d'avant, Gerd, dont elle espérait tellement le retour et qui lui annonce qu'il ne reste pas, elle s'étonne de ne pas être triste. Elle lui remet ses cahiers qu'il lui rend immédiatement prétextant ne rien comprendre à ses gribouillis.

Le livre se terminera sur cette scène terrible entre Gerd et elle : "Par exemple, qu'est-ce que ça veut dire" me demanda-t-il en indiquant les lettres "Schdg"- Je dus rire : Eh bien, Schändung évidemment : Viol; - Il me regarda comme si j'étais folle, et se tut."

Le livre est très émouvant mais je dois honnêtement dire que je n'ai pas pu m'empêcher d'être agacée par la supériorité constante qu'elle attribue aux Allemands. Je ne puis l'admettre que par sa méconnaissance de ce qui s'est passé pendant la guerre. Mais, je comprends qu'elle traite les Russes de "brutes" "de paysans" sans éducation, les viols étant particulièrement odieux.

Néanmoins, je crois que c'est un sentiment très profond que ce mépris des Russes. Déjà, lors de son séjour à Moscou, bien avant la guerre, elle en avait une idée très négative qu'elle reprendra tout au long du livre. "Le larcin est une manie profondément ancrée en eux. Quand j'étais là-bas, surtout au début, on m'a volé à peu près tout ce qui pouvait l'être : sac à main, serviette, manteau, gants, réveille-matin, des bas qui séchaient au-dessus de ma baignoire."

Quand elle rencontre le major, son protecteur, elle s'étonne de ce qu'elle appelle "ses bonnes manières". "Le voilà qui me prend la main, la serre fortement entre les siennes et dit, les lèvres tremblantes et les yeux emplis de tristesse : "Pardonnez-moi. Cela fait si longtemps que je n'ai plus eu de femme."

Elle s'étonnera aussi que le major apprécie sa formation, ses études de langues, ses voyages à travers l'Europe. Elle ajoutera qu'être cultivée était un désavantage pour une allemande.

Autre sujet d'étonnement, très compréhensible, sur la différence entre les Allemands et les Russes : "Les étoiles de l'officier ne semblaient guère avoir d'effet sur les soldats. J'étais déçue. Aucun ne se sentait gêné dans ses aises par le grade d'Anatol. Lui, de son côté, n'en prenait pas ombrage, il riait et discutait avec les autres, remplissait leur verre et faisait circuler sa gamelle (...) La hiérarchie à laquelle nous a habitués la Prusse militaire ne semble pas avoir cours parmi eux."

Je me suis demandé si ce sentiment de supériorité allemande, très présent chez elle, n'avait pas été un atout pour supporter les atrocités et pouvoir garder la tête haute.

Le livre a été publié en anglais chez un éditeur américain en 1954. Ce n'est qu'en 1968, que les photocopies du texte furent accueillies favorablement.L'auteur donna son autorisation pour que le livre soit édité mais seulement après sa mort et de manière anonyme.

Un très beau livre, un témoignage précieux car il en existe peu.

Un conseil : ne lisez pas le livre comme je l'ai fait, en pensant à la guerre. La discipline militaire qu'elle admire, pour moi, c'est le claquement de talons et l'obéissance à n'importe quel ordre, sans état d'âme.

Les soldats russes barbares, oui, sans aucun doute, mais l'Allemagne de 1940, une nation "civilisée" ?

Commentaires

Un récit qui suscite des réactions en sens divers, en effet...
Et toujours cette abominable "arme du viol" de toutes les guerres !

Écrit par : Tania | 04/02/2013

Merci, Tania. Comme tu le dis très bien, le viol a été et est encore une arme de guerre.

Écrit par : mado | 06/02/2013

Les commentaires sont fermés.