Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

16/01/2013

JOSEPH ANTON.

joseph anton, salman rushie, fatwa, liberté d'expression

Salman Rushie vient de publier son autobiographie sous le pseudonyme qu'il avait été obligé de prendre pendant les dix ans de sa clandestinité.

Il est né à Bombay le 9 juin 1947. Il a quitté son pays pour faire ses études au Royaume-Uni à l'âge de treize ans. Un choix volontaire que sa mère désapprouvait mais avec l'accord bienveillant de son père. Il se sentira étranger, déraciné, sentiment qu'il gardera toute sa vie. Ainsi se posera-t-il souvent la question du "déracinement" et des "identités multiples" car il restera toujours attaché à son pays natal.

Il a déjà écrit plusieurs livres dont "Les enfants de minuit" "La honte" lorsque sa vie basculera le 14 février 1989. L'année précédente il avait publié "Les Versets sataniques", un livre de fiction dans lequel il s'interroge sur l'islam. Son père Anis, athée comme lui mais de famille musulmane, lui avait très tôt parlé de l'islam.

"Le père avait transmis à son fils cette idée que l'histoire de la naissance de l'islam était fascinante parce que c'était un événement qui s'était produit dans l'histoire, et que, de ce fait, il était manifestement influencé par les événements, les contraintes et les idées de l'époque de sa création; que considérer ce récit de manière historique, essayer de comprendre comment une grande idée était façonnée par ces forces était la seule approche possible du sujet"

Le 14 février 1989, l'ayatollah Khomeiny prononçait sa fatwa :

"J'informe le fier peuple musulman du monde que l'auteur des Versets Sataniques, livre qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l'islam, au Prophète et au Coran, aussi bien que ceux qui l'ont publié ou ont connaissance de son contenu, sont condamnés à mort. J'appelle tous les musulmans à les exécuter où qu'ils les trouvent."

Ce sera le début d'une longue errance qui durera 10 ans. Le gouvernement britannique impose des règles strictes à sa protection. Il doit constamment changer de maison, qu'il doit lui-même chercher et louer.

Sa tête est mise à prix plusieurs fois, des manifestations houleuses ont lieu dans de nombreux pays musulmans et il est même interdit de séjour en Inde. Il se rappellera ses paroles de Nehru, en 1929 : "C'est un pouvoir dangereux entre les mains d'un gouvernement que le droit de déterminer ce qu'on peut lire et ce qu'on ne peut pas..."

Salman Rushdie va passer par tous les sentiments : l'incompréhension, l'agacement, la peur, le doute, la tristesse.

L'incompréhension : "Quand on a passé cinq ans de sa vie aux prises avec un projet vaste et compliqué, en essayant de le terrasser, de le contrôler, de lui donner toute la beauté formelle dont on est capable par son talent et que, lors de sa publication, il est accueilli d'une manière aussi injuste et aussi laide, on se dit que peut-être cela n'en valait pas la peine."

L'agacement devant les réactions du gouvernement britannique qui lui font parfois sentir durement ce qu'il leur en coûte de devoir le protéger parce que citoyen britannique attaqué par une puissance étrangère. S'il remercie les policiers de leur protection, il doit apprendre à vivre avec eux et ce n'est pas toujours facile. Devoir constamment changer de logis, non plus.

La peur, il éprouve pour lui, pour son épouse et son fils Zalar qui vit avec sa première épouse, pour tous ceux qui le soutiennent. Des librairies sont plastiquées, ses traducteurs japonais et italien poignardés, son traducteur turc meurt dans un hôtel incendié par des manifestants.

 Le doute. Doit-il continuer à vivre comme un homme invisible ? Accepter la protection ? Une certitude ne le quittera jamais : l'absolue nécessité de se battre pour la liberté d'expression. 

Quand son livre est brûlé à Bradford, il repensera à tous ceux dont les livres ont été censurés et aux paroles de Joseph Goebbels : "Non à la décadence et à la corruption morale. Oui à la décence, à la moralité, à la famille et à l'Etat. Je livrerai aux flammes les oeuvres d'Heinrich Mann, Ernst Glâser, Erich Kastner." Les oeuvres de Bertold Brecht, Karl Marx, Ernest Hemingway furent aussi livrés aux flammes.

La tristesse, il éprouvera devant les manifestations haineuses, de voir des musulmans tués par d'autres musulmans parce qu'ils avaient exprimé des points de vue pacifique, comme le mollah considéré comme le chef spirituel des musulmans en Belgique et son équivalent tunisien. "Ils furent assassinés pour avoir déclaré que quels que fussent les propos que Khomeiny avait pu tenir dans le contexte iranien, en Europe, c'était la liberté d'expression qui prédominait."

Dans son autobiographie, Salman Rushdie parle longuement de sa famille. De son fils Zalar qui lui demandera d'écrire un livre pour lui, de son ex-épouse frappée par le cancer, des trahisons de Marianne avec qui il vit et qui l'attaque dans les médias.

Il ne cessera pourtant pas d'écrire. Le livre promis à Zalar "Haroun et la mer des Histoires" "Patries imaginaires" "Est, Ouest" "Le Dernier Soupir du Maure".

Il se battra avec acharnement pour que "Les Versets sataniques" soient publiés en livre de poche sachant qu'une fois l'édition épuisée le livre disparaîtrait.

Salman Rushdie relate aussi tous les événements de ses dix années de clandestinité. C'est donc ausi un livre d'histoire que son autobiographie.

Il avait retrouvé la liberté et séjournait au Texas le 11 septembre 2001. C'est à la télévision qu'il vit le second avion s'abattre sur les tours.

Son livre se termine en citant la conclusion d'un de ses articles : "Pour que le terrorisme soit vaincu, il faut que le monde de l'islam adopte les principes laïcs et humanistes sur lesquels est basé le monde moderne et sans lesquels la liberté dans ces pays demeurera un rêve lointain."

"A l'époque, dit-il, ce point de vue paraissait une utopie,  pourtant une décennie plus tard, la jeunesse du monde arabe, en Tunisie, en Libye, en Syrie et ailleurs essayait de transformer la société en appliquant ces principes."

Nous savons tous maintenant ce qu'est devenu le printemps arabe. Nous assistons aujourd'hui même à la conquête du Mali par des islamistes qui veulent imposer la charia.

"Joseph Anton"  est un beau livre, difficile car il cite beaucoup de monde, fait référence à des écrivains pas toujours connus. Mais je ne regrette pas ma lecture.      

Commentaires

Joseph pour Conrad, Anton pour Tchekhov : peut-être ces pseudos et ton billet vont-ils me faire enfin lire Rushdie. Bonsoir, Mado.

Écrit par : Tania | 16/01/2013

Merci, Tania. Bonne soirée.

Écrit par : mado | 16/01/2013

Les commentaires sont fermés.