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08/03/2012

KAREN BLIXEN.

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Descendante d'une famille patricienne du Danemark, la baronne Karen von Blixen-Finecke est née en 1885 près de Copenhague. En 1808, elle publie une série de contes sous un pseudonyme. Elle part en 1914 pour le Kenya afin d'y diriger avec son mari une plantation de café. Décidée à faire de sa maison une oasis de civilisation, elle emporte de l'argenterie, des verres en cristal, des porcelaines, des meubles, des bijoux et des livres. Après une série d'échecs, elle est obligée de vendre sa propriété et rentre au Danemark en 1931. Elle se consacre à l'écriture jusqu'à sa mort en 1692. Ses années en Afrique lui inspirent son chef-d'oeuvre "La ferme africaine" publié en 1937. Il sera porté à l'écran sous le titre "Out of Africa".

 

LA FERME AFRICAINE.

 

Une nouvelle traduction du livre, réalisée à partir du texte original danois de 1937, vient d'être éditée dans la collection "Folio".

 

Le livre s'ouvre sur une phrase toute simple : J'ai possédé une ferme en Afrique, au pied du Ngong." La ferme se trouvait à deux mille mètres d'altitude. Le domaine était immense, toutes les terres n'étaient pas cultivées, certaines, comme c'était l'habitude à l'époque, étaient occupées par des "squatters" c'est-à-dire des indigènes qui recevaient des terres en échange de quelques jours de travail.

 

La culture du café était difficile à cette altitude et ne rapportait pas beaucoup. Au début, l'auteur chassait la plupart du temps mais après le départ de son mari, elle a assumé seule la direction de la plantation. Elle fera aussi office de docteur et même de juge pour régler les conflits.

 

Très vite, elle se prend d'affection pour les indigènes. "C'était un sentiment fort et irréversible". L'intérêt du livre réside dans la manière dont elle parle d'eux, essaie de comprendre leur culture, leur manière d'agir. "Il n'était pas facile de connaître les indigènes. Ils étaient très sensibles et timides. (...) Au fil du temps, lors de nos expéditions de chasse et à la ferme, mes relations avec les indigènes ont pris un tour familier et personnel. J'ai fini par admettre que je ne parviendrais jamais à les connaître vraiment alors qu'ils connaissaient toutes mes pensées et savaient quelles décisions j'allais prendre avant même que je ne les aie prises."

 

Un passage du livre est très émouvant. Elle rencontre un jeune garçon, Kamante, très mal en point. Après avoir essayé de le soigner, elle le conduit à la mission écossaise. Il y reste trois mois. Quand il revient, il a soigneusement enveloppé sa jambe avec de vieux bandages afin de lui préparer une surprise. Il savait qu'elle avait souffert de ne pas pouvoir le guérir. Il enlève lentement ses bandages, jouissant de son étonnement et de sa joie. Il lui annonce aussi gravement qu'il est devenu chrétien. "Je suis comme toi."

 

Kamante deviendra son cuisinier avec une habileté extraordinaire. "Officiellement, la cuisine était mon domaine, mais au fil du temps, j'ai remarqué que la cuisine, et ce qui en dépendait, passait de mes mains à celles de Kamante."

 

Un autre passage montre les liens d'affection qui lient Karen et Kamente. "Un soir, je levai la tête et croisai son regard attentif et profond. Au bout d'une seconde, il me demanda : "Msabu, est-ce que tu crois que tu es capable d'écrire un livre ?" Je répondis que je l'espérais. (...) Après un long silence, il dit "Je ne le crois pas" Elle lui demanda pourquoi. Il prit  l'Odyssée dans les mains : "Regarde, Msabu, ça c'est un bon livre. Il se tient bien, du début à la fin. (...) L'homme qui l'a écrit était sage. Mais toi, ce que tu écris, ajouta-t-il avec un mépris auquel se mêlait une véritable sympathie, ce n'est pas clair. Il y a un bout ici, un autre là." Karen Blixen va lui expliquer que des feuilles peuvent être reliées et faire un livre ce qu'il s'empressera de raconter à tous.

 

L'auteur aime les animaux. Elle va s'attacher à une jeune antilope bushbuck, Lullu. La manière dont elle la décrit est savoureuse. "Elle avait des pattes si fines qu'on pouvait craindre qu'elles ne supportent pas de se plier et de se déplier quand elle se couchait et se relevait. Ses oreilles étaient lisses comme de la soie et infiniment expressives. Son museau frais était noir comme une truffe. Elle avait des sabots si minuscules que son pas ressemblait à celui d'une Chinoise noble des temps anciens aux pieds bandés." Lullu restera à la ferme se conduisant comme chez elle. Même quand elle partira pour se "marier", elle reviendra tous les matins.

 

Je n'ai pas encore parlé des paysages. Nombreuses sont les descriptions faites par l'auteur. En voici une : "La forêt vierge africaine est une région pleine de mystères. A cheval, on croit pénétrer dans une ancienne tapisserie verte dont certains endroits sont passés ou assombris par l'âge, mais qui a conservé une infinie richesse de nuances. On ne voit aucunement le ciel, mais les rayons de soleil qui traversent les feuillages se posent et jouent de maintes façons en ces lieux".

 

Ce livre est inépuisable. L'auteur nous parle des tribus, notamment des Masais et des Somalis. Elle connaît leur culture, leur système de valeur. "Un guerrier masai est un spectacle magnifique. Ces jeunes hommes possèdent pleinement cette forme particulière d'intelligence que nous appellerions le chic (...) Les armes et les bijoux sont une part intégrante de celui qui les porte..."

 

L'auteur nous décrit les spectacles inoubliables, pour ceux qui y ont assisté, que sont les danses. "Les grandes fêtes que nous organisions à la ferme étaient des Ngomas – les danses des indigènes. (...) Nous avions jusqu'à quinze cent personnes. Ces Ngomas en plein jour étaient des spectacles assourdissants. Les flûtes et les tambours étaient parfois étouffés par le vacarme de l'assistance. (...) Les danseurs sautent coup sur coup, très haut, avec leurs têtes lourdement ornées rejetées en arrière..."

 

Dans la dernière partie du livre, l'auteur nous raconte comment elle a dû se résoudre à vendre la ferme et à retourner au Danemark. "Je dis adieu à chacun de mes serviteurs et, quand je sortis, ils laissèrent la porte grande ouverte (...) comme s'ils disaient que je reviendrais."

 

Aucun auteur, à ma connaissance, n'a parlé de l'Afrique de manière aussi touchante. Comme j'ai séjourné au Congo, le livre m'a rappelé bien des souvenirs même si l'époque n'est pas la même. L'Afrique ne s'oublie pas. Pourtant, c'est le coeur serré que je vis ce qui se passe actuellement. Un pays qui pourrait être riche et où une grande partie de la population a faim.

 

Je pense souvent au titre du livre de Jean d'Ormesson : "C'est une chose étrange à la fin que le monde."

 

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