Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

25/03/2010

ANDREI MAKINE.

image.jpg

 

Le trois septembre 2009, je vous parlais d'un auteur que je venais de découvrir, Andreï Makine et d'un de ses livres "La fille d'un héros soviétique." Je viens de lire "La musique d'une vie", un petit livre, un vrai bijou.

 

Le narrateur attend le train pour Moscou, dans une gare froide  et malodorante où il observe les voyageurs, une humanité modeste qu'il appellera "Homo sovieticus", des gens fatigués et patients malgré la longue attente du train en retard. Soudain, il entend de la musique. D'où vient-elle ? Il va découvrir un homme assis devant un grand piano à queue, une valise posée près de sa chaise. "Il a des doigts qui n'ont rien à voir avec les doigts d'un musicien. De grosses phalanges rudes, bosselées couvertes de rides brunies. Ces doigts se déplacent sur le clavier sans appuyer, marquent des pauses, s'animent, accélèrent leur course silencieuse, s'emportent dans une fuite fiévreuse, on entend le claquement des ongles sur le bois des touches."

 

Cet homme est Alexeï Berg qui, dans le train, va lui raconter sa vie. Il devait donner son premier concert le 24 mai 1941 mais un inconnu lui déconseille de rentrer chez lui alors qu'il revient de l'ultime répétition. Ses parents ont été arrêtés. Il s'enfuit, rejoint l'Ukraine où sa tante et son oncle le cachent. Une seconde fois, il est obligé de s'enfuir. Il erre sur un champ de bataille à la recherche d'un cadavre qui lui ressemblerait suffisamment pour qu'il puisse usurper son identité. Il deviendra le soldat Sergueï Maltsev, puis après la guerre, à Moscou, le chauffeur du général Gavrilov.

 

Il sera à jamais enfermé dans son mensonge, poursuivi par des éblouissements de musique, qui lui rappellent un monde perdu.

 

Un passage émouvant est la rencontre de Stella, la fille du général : Stella le plaçait à côté d'elle, se mettait à jouer, lui demandait parfois de tourner les pages de la partition : "Je vous ferai un signe comme ça, avec mon menton." Il s'exécutait, observait ce visage, faisant semblant de guetter le signe, parfois jetait un coup d'oeil sur la partition et détournait rapidement les yeux."

 

Elle voudra lui apprendre une mélodie Petit Soldat de plomb et Alexeï, enfermé dans l'identité volée, se révélera un élève maladroit, aux capacités médiocres. Comme elle l'interroge sur son passé, qu'il ne peut pas révéler, il s'interroge sur sa propre identité. Qui est-il vraiment ? "Mais qui était-il ? Ce soldat qui, après un corps à corps, se lavait dans une flaque d'eau et l'eau devenait rouge de son sang et du sang de ceux qu'il venait de tuer ? Ou ce jeune homme qui secouait un mort pour lui enlever sa botte ? Ou bien cet autre, guettant derrière une fenêtre poussiéreuse, dans une autre vie, dans un passé interdit ?"

 

Le livre se termine par un concert où se rendent le narrateur et Alexeï Berg : "A cet instant le pianiste apparaît, ce jeune guetteur dont nous devinions l'attente derrière le rideau. La salle applaudit avec une parcimonieuse politesse de bienvenue. Je me retourne vers Berg pour lui proposer la feuille pliée du programme. Mais l'homme paraît absent, paupières baissées, visage impassible. Il n'est plus là."

 

Aucune violence dans ce livre, aucune rébellion. Le héros accepte son destin tragique dans un monde qui pèse lourdement. Andreï Makine dira d'ailleurs qu'il s'intéresse à des époques "où  la fatalité impose à ses personnages des choix tranchés, où tout est mis en danger, la liberté, la vie de ses proches; on joue sa vie sans avoir une minute pour réfléchir."

 

La Musique d'une vie est un roman vibrant et poignant, reflet de la personnalité de l'écrivain, discret et profond comme l'est l'âme russe.

 

"Nous, les orthodoxes, nous appartenons à une culture poétique, intuitive, sensitive, qui n'est pas fondée sur la communication, mais sur la communion ontologique; ce qui compte en Russie, ce n'est pas de communiquer des idées, mais de communier dans des idéaux. Là-bas, lorqu'on écrit, c'est pour dire quelque chose de très important, quelque chose qui dépasse ce mutisme, établir une communion entre les âmes, les coeurs, les êtres. L'idéal du roman, c'est qu'on ne puisse rien en dire. Seulement y entrer, y demeurer dans la contemplation et s'en trouver transfiguré."

 

Commentaires

Vous donnez envie de le lire, merci.

Écrit par : Tania | 26/03/2010

Les commentaires sont fermés.